Il arrive un moment dans une guerre où vouloir tout régler revient à ne plus rien régler. Cinq mois après le déclenchement du conflit entre l’Iran et les États-Unis, nous y sommes probablement. Nucléaire iranien, sanctions américaines, avoirs gelés, missiles balistiques, garanties de sécurité, blocus des ports iraniens : chacun de ces dossiers pourrait nécessiter des mois de négociations. Pendant ce temps, le détroit d’Ormuz reste au cœur d’une crise dont les conséquences dépassent très largement les protagonistes du conflit.

C’est pourquoi la position exprimée par le Qatar le 18 août doit être prise au sérieux. Doha, l’un des médiateurs entre Téhéran et Washington, considère qu’un accord préalable entre Oman et l’Iran sur Ormuz permettrait de recréer les conditions d’une reprise du dialogue. Le raisonnement est pragmatique : commencer par le problème qu’il est urgent de résoudre avant de prétendre régler ceux sur lesquels les positions restent presque irréconciliables.

Ormuz d’abord, parce que le monde ne peut pas attendre

Ormuz n’est plus un dossier parmi d’autres : il conditionne désormais tous les autres. Avant le 28 février, environ un cinquième des hydrocarbures mondiaux transitait par ce passage. Sa fermeture ou son fonctionnement sous menace permanente transforme donc un conflit régional en problème économique mondial.

Les conséquences dépassent les prix du pétrole et du gaz : transport maritime, assurances, inflation, approvisionnement énergétique asiatique, économies du Golfe et, par ricochet, économies européennes. Chaque attaque contre un navire augmente surtout le risque d’un incident susceptible de provoquer une nouvelle escalade incontrôlable.

Il faut donc accepter une diplomatie par étapes. L’accord irano-omanais actuellement discuté ne réglera ni la guerre ni le nucléaire iranien, pas davantage qu’il ne réconciliera Washington et Téhéran. Ce n’est pas son objectif. Il doit d’abord établir un mécanisme suffisamment solide pour sécuriser la navigation, permettre la réouverture durable du détroit et retirer Ormuz du champ de bataille.

Oman possède pour cela une position particulière. Riverain du détroit, le sultanat est directement concerné par son fonctionnement tout en conservant une tradition diplomatique lui permettant de dialoguer avec Téhéran comme avec Washington. Les discussions se poursuivent depuis plusieurs semaines et l’Iran affirme que les coordonnées géographiques du tracé envisagé ont déjà été approuvées. Une base technique semble donc exister. Il faut désormais la transformer en compromis politique.

Le Qatar a compris qu’il fallait découpler les dossiers

L’intervention qatarie est importante précisément parce que Doha ne présente pas cet accord comme une paix générale. Il doit permettre, selon le porte-parole du ministère qatari des Affaires étrangères, de « revenir au cadre des négociations ». Toute la logique est là.

Américains et Iraniens empilent aujourd’hui les conditions préalables. Téhéran exige notamment le respect des engagements du protocole conclu en juin et la levée du blocus américain sur ses ports. Washington refuse de son côté que l’Iran transforme Ormuz en instrument de souveraineté unilatérale, notamment en imposant des frais aux navires. À vouloir résoudre simultanément tous les contentieux, on condamne la négociation avant même qu’elle commence.

Il faut donc découpler provisoirement Ormuz du reste. Le nucléaire, les sanctions, les avoirs iraniens, les missiles et les garanties de sécurité devront évidemment être négociés, mais dans un second temps. Non parce que ces questions seraient secondaires, mais parce qu’elles sont beaucoup plus difficiles à résoudre et ne doivent pas empêcher de traiter l’urgence.

C’est le scénario que j’évoquais déjà il y a quelques jours : celui du « petit accord qui sauve tout le monde ». Washington pourrait présenter la sécurisation d’Ormuz comme le rétablissement de la liberté de navigation. Téhéran pourrait montrer qu’il n’a renoncé à aucune de ses revendications stratégiques. Oman consoliderait son rôle de médiateur et le Qatar disposerait d’une première avancée pour remettre Américains et Iraniens autour de la table.

Dans une guerre où personne ne paraît en mesure d’imposer une victoire décisive, permettre à chacun de sauver la face n’est pas une faiblesse diplomatique. C’est souvent la condition d’une sortie de crise.

Washington doit accepter une négociation par étapes

Donald Trump continue pourtant d’alterner appels au dialogue, exigences de capitulation et menaces, y compris contre Oman. La pression peut avoir une utilité dans un rapport de force ; elle devient contre-productive lorsqu’elle fragilise les intermédiaires indispensables à une négociation.

Washington peut contester certaines dispositions du futur arrangement irano-omanais, en particulier les droits de navigation envisagés par Téhéran, et exiger des garanties précises sur la liberté de passage. Mais les États-Unis ont intérêt à laisser aboutir un mécanisme capable de sécuriser durablement le détroit.

L’alternative serait de poursuivre indéfiniment une guerre dont les limites apparaissent déjà. La supériorité militaire américaine est considérable, mais elle ne produit pas automatiquement une solution politique. L’Iran, lui, n’a pas les moyens de vaincre les États-Unis, mais il possède encore la capacité de faire durer la crise et surtout d’en mondialiser le coût grâce à sa position géographique.

C’est tout le paradoxe d’Ormuz : quelques dizaines de kilomètres permettent à une puissance régionale affaiblie de peser directement sur l’économie mondiale et, par conséquent, sur le rapport de force avec Washington.

L’objectif immédiat doit donc changer. Il ne faut pas demander à un accord sur Ormuz de résoudre la guerre, mais de rendre possible sa négociation. La séquence est assez claire : accord Iran-Oman sur le détroit, garanties vérifiables de sécurité et de liberté de navigation, réouverture durable du passage, désescalade militaire, puis reprise sous médiation qatarie et omanaise des discussions entre Washington et Téhéran sur les dossiers de fond.

Après cinq mois de conflit, la priorité n’est plus de rechercher le grand accord capable de tout résoudre d’un seul coup. Elle est d’empêcher qu’Ormuz continue de prendre en otage l’économie mondiale et qu’un nouvel incident militaire ferme définitivement la porte à la diplomatie.

Qatar et Oman défendent donc aujourd’hui une méthode réaliste : sécuriser d’abord le détroit, recréer un minimum de confiance, puis négocier le reste. Dans un conflit sans victoire décisive en vue, la sortie de guerre ne commencera probablement pas par un grand traité. Elle peut commencer beaucoup plus simplement : par la réouverture d’Ormuz.

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