J’ai eu la chance, grâce à Philippe de Villiers, de visiter l’extraordinaire site du « Puy du Fou » avec Boualem Sansal. Enchantement de trois jours, voyage dans l’histoire de France et de la Vendée, immersion dans le périple de la Pérouse en Océanie, bataille avec les mousquetaires du Roi Soleil et émotion devant la guerre de Vendée et l’arrestation de François de Charette.
Sur le chemin du retour, éblouis par tant de génie créatif, mis au service de l’histoire de France, nous avons imaginé ce que pourrait être un « Puy du Fou » algérien destiné à glorifier l’histoire de l’Algérie.
Quels seraient alors les possibles tableaux qui composeraient cet imaginaire « Puy du Fou » outre Méditerranée s’il voulait attirer autant de monde à son spectacle et surtout dépasser en notoriété celui du Bocage vendéen ?
Le premier tableau serait consacré à l’Algérie romaine, celle des Chrétiens et de Saint Augustin ; il faut bien rendre hommage à la visite du Pape et le remercier d’avoir légitimé le régime algérien et passé sous silence les fermetures d’églises catholiques. On veillerait bien sûr à présenter l’évêque d’Hippone en quasi précurseur de Boumediene et du FLN.
Ensuite, on imagine un spectacle dédié à l’Algérie berbère, kabyle, celle qui résiste à toute colonisation, française jadis, algérienne aujourd’hui. On imagine les glorieux combats, notamment le combat mené contre le mouvement autonomiste kabyle, le MAK et les autonomistes du même nom !
Ce « Puy du Fou » algérien devrait consacrer un spectacle à l’Algérie ottomane : trois siècles de colonisation barbare que les spectateurs auraient ainsi l’occasion de découvrir puisqu’on ne leur parle dans les livres d’histoire que des 132 années de crimes français. Il faudrait naturellement leur expliquer – de manière pédagogique et subtile- que les Ottomans et les Arabes furent certes des colonisateurs, bien avant les Français, que leur colonisation fut sans doute un peu brutale, mais qu’évidemment, ce fut une « bonne colonisation », car musulmane, et qui n’avait rien à voir avec la férocité de la colonisation française chrétienne.
Peut-être que les concepteurs pourraient consacrer – mais discrètement – une étape à l’Algérie juive, cette population installée dans la Régence d’Alger avant les Arabes, venue directement de Jérusalem à la chute du Temple, puis renforcée par les juifs qui fuyaient l’inquisition espagnole. Évidemment, il faudrait faire quelques arrangements avec l’histoire pour ne pas mentionner l’existence de l’Etat d’Israël. On parlerait donc des juifs sans mentionner Israël. On insisterait sur l’importance de la communauté juive en Algérie sous Tebboune, même si elle n’en compte que quelques dizaines.
Le plat de résistance serait bien entendu consacré à l’ odieuse colonisation française. Le régime pourrait dupliquer le musée du Moudjahid à Alger et montrer aux visiteurs les crimes de la colonisation ; d’ailleurs Macron a lui-même qualifié cette colonisation de « crime contre l’humanité » et de « génocide ». On y mettrait en valeur les enfumades de Bugeaud, les massacres de Sétif, la gégène, l’exploitation des habitants, les discriminations dont souffrirent les Algériens – auxquels on rappellerait au passage que l’Etat algérien existait bien sûr avant 1830 contrairement à ce qu’a dit E. Macron. Une place de choix serait réservée à la lutte et à la résistance de l’émir Abdelkader, sans cependant s’attarder sur sa reddition au Général Lamoricière et au duc d’Aumale et sur son amitié avec Napoléon III. Dans ce tableau, on passerait sous silence la résistance et les révoltes des Kabyles, histoire de ne pas réveiller des souvenirs et de donner des idées à leurs descendants. On expliquerait aux visiteurs que les OQTF sont, cela va de soi, des crimes contre l’humanité et que l’arrestation et la détention de Boualem Sansal et de Christophe Gleizes sont simplement là pour punir les Français de leur occupation.
Le bouquet final, véritable feu d’artifice qui conclurait la scénographie et auquel les organisateurs dédieraient plusieurs pavillons serait celui du FLN. Il y aurait évidemment un long descriptif des massacres de 1945 à Sétif et Guelma, la prise de conscience de la jeunesse algérienne tout entière dévouée au FLN. Pas un mot évidemment sur Messali Hadj. Une scénographie spéciale rappellerait les tortures infligées par l’odieuse armée française tandis que les purges internes au FLN et les crimes de ce dernier seraient passés sous silence. Tout le peuple algérien, uni et unanime derrière Boumediene, Ben Bella et l’armée de libération auxquels seraient consacrés plusieurs tableaux, sans mentionner les luttes et purges internes, les assassinats, les massacres du 5 juillet 1962 à Oran, la dictature militaire et les règlements de compte politique. On n’évoquerait pas bien sûr la décennie noire puisque la Constitution algérienne interdit d’en parler. Pas plus que le Hirak même s’il fut « béni » par Tebboune pour introduire l’Algérie nouvelle.
Le « Puy du Fou » algérien se terminerait par la glorification de cette « Algérie nouvelle » ou il fait si bon vivre grâce au glorieux Président algérien et a son ami Chengriha : Algérie nouvelle qui se différencie de l’Algérie corrompue des frères Bouteflika et dans laquelle il n’y a ni harragas, ni corruption, ni procès politiques, ni élections truquées, ni emprisonnements d’opposants et de journalistes. Où la justice règne. Pour faire bonne figure, un petit -mais vraiment petit – espace serait consacré aux lamentables échecs économiques et politiques du voisin marocain afin de rappeler au public que l’Algérie de Tebboune, c’est quand même autre chose… Il faut enfin mentionner que les explications, comme les guides du « Puy du fou » algérien seraient entièrement en langue anglaise, puisque c’est désormais la langue officielle du pays.
Bouteflika a construit sa grande Mosquée, Tebboune a désormais un grand projet, un « Puy du Fou » algérien. Il devrait demander à Philippe de Villiers et Boualem Sansal de mettre en œuvre cette réalisation au cas où Karim Zeribi et Mehdi Ghezzar seraient indisponibles.
Xavier Driencourt
Ancien ambassadeur en Algérie, à deux reprises, Xavier Driencourt a également été ambassadeur de France en Malaisie, conseiller au cabinet d'Alain Juppé et directeur général de l'administration au Quai d'Orsay, enfin chef de l'inspection générale des affaires étrangères.
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