Que Donald Trump fascine et irrite dans des proportions à peu près égales n’est pas douteux. Que cette fascination et cette irritation empêchent souvent d’y voir clair sur la politique étrangère américaine l’est davantage. À force de scruter l’homme — ses saillies, ses revirements, son goût pour la personnalisation du pouvoir —, on en vient à oublier la question qu’il ne fait, au fond, que reformuler : celle de savoir si la puissance américaine sait encore se convertir en ordre. Cette question n’est pas née le 20 janvier 2025. En fait, elle date de la disparition de l’Union soviétique, c’est-à-dire d’un moment que l’on a longtemps célébré comme une victoire et qui s’est révélé, à l’usage, être en fait l’ouverture d’une crise. Trump n’invente donc rien ; il répond, avec les outils qui sont les siens — le rapport de force, la transaction, la défiance à l’égard des cadres multilatéraux —, à une aporie vieille de trente ans, que trois décennies de présidences pourtant fort différentes n’auront jamais résolue.
Trois temps permettent de le vérifier. Il faut d’abord replacer la présidence Trump dans la généalogie longue du doute américain sur lui-même, depuis 1991. Il faut ensuite comprendre la réponse spécifique que Trump apporte à ce doute, par sa lecture volontariste et personnalisée de la puissance. Enfin, il faut confronter cette méthode à l’épreuve des faits, sur les deux dossiers — ukrainien et iranien — où elle a été le plus systématiquement mise à contribution en 2026.
Le doute de l’hyperpuissance (1991-2025)
La disparition de l’URSS, le 26 décembre 1991, ne clôt pas la question de la puissance américaine. Elle la fait même naître. Tant que durait la bipolarité, Washington disposait d’un référentiel stable pour penser sa propre puissance — un adversaire dont la seule existence donnait sens à chaque alliance, chaque déploiement, chaque doctrine. Pourtant, la victoire de la Guerre froide prive les États-Unis de ce miroir. Elle les laisse seuls face à une tâche pour laquelle rien, dans leur histoire, ne les avait vraiment préparés. Non plus contenir un rival, mais administrer un ordre mondial dont ils sont désormais le centre de gravité unique.
Le moment est d’abord vécu, dans les chancelleries comme dans les universités américaines, comme un triomphe sans mélange. Charles Krauthammer théorise dès 1990 le « moment unipolaire ». On y annonce la fin des idéologies rivales. On y imagine une pax americana, héritière de l’éponyme romaine, cette étendue par la seule vertu de l’exemple et du marché. Cette euphorie dure peu. La guerre du Golfe de 1991, exécutée avec une supériorité technologique écrasante, semble d’abord confirmer le diagnostic. Mais l’échec somalien de 1993, le fiasco de l’« assertive multilateralism » onusien, puis les hésitations balkaniques — trois ans de tergiversations avant l’intervention en Bosnie, une campagne aérienne au Kosovo menée en 1999 sans mandat clair du Conseil de sécurité des Nations unies — donnent une première réponse ambiguë : la puissance militaire américaine s’exerce sans peine, mais sa conversion en stabilité politique durable se révèle, déjà, incertaine.
Le génocide rwandais de 1994, que Washington laisse se dérouler sans intervenir après le traumatisme somalien, ajoute à ce tableau une dimension supplémentaire. Les États-Unis ne sont plus qu’une puissance qui, loin de vouloir tout gouverner, choisit aussi, par moments, de ne rien faire — ce qui interroge, d’entrée de jeu, l’idée même d’un ordre américain univoque et volontaire. Le 11-Septembre vient encore complexifier ce doute naissant plutôt que le dissiper. En désignant un ennemi diffus, sans territoire ni capitale, les attentats offrent paradoxalement à Washington un nouveau principe organisateur — la guerre contre la terreur — sans pour autant résoudre la question de fond.
L’invasion de l’Irak en 2003, décidée sans l’aval du Conseil de sécurité et sur le fondement d’un renseignement dont l’inexactitude est plus tard largement établie, entame durablement le crédit moral de Washington auprès de ses propres alliés européens. Deux décennies d’engagement en Afghanistan et en Irak, achevées par des retraits peu glorieux — celui de Kaboul, en 2021, retransmis en direct dans le monde entier, en devient le symbole le plus cruel —, confirment que la supériorité matérielle américaine, si elle n’a jamais été sérieusement contestée sur le plan strictement militaire, peine à se traduire en ordre politique durable dans les régions où elle s’exerce. C’est là le paradoxe fondateur que nous nous attachons à dérouler : la victoire de 1991 n’a pas mis fin à l’histoire américaine du pouvoir, elle en a ouvert le chapitre le plus difficile, celui où la puissance, débarrassée de son ennemi désigné, doit désormais se justifier elle-même — devant ses alliés, devant ses rivaux naissants, et devant sa propre opinion, de moins en moins disposée à en payer le prix humain et budgétaire.
Les décennies suivantes voient se déployer, dans le champ académique américain lui-même, une littérature entière consacrée à cette difficulté de convertir la supériorité en leadership durable. Chacun à sa manière, Paul Kennedy, Immanuel Wallerstein, Joseph Nye, Samuel Huntington, Robert Kagan et Zbigniew Brzezinski en viennent à une même conclusion, par des chemins pourtant fort différents. Le premier, Kennedy, dès 1987, se pose la question de l’ascension et la chute des grandes puissances (Provinces-Unies, Espagne, Grande-Bretagne, États-Unis). Il en forge le concept d’« extension impériale excessive », c’est-à-dire toute grande puissance finit par voir ses engagements extérieurs excéder les ressources qui les financent — diagnostic que la Guerre froide semblait avoir épargné à Washington, mais que la multiplication des théâtres d’engagement post-1991 remet aussitôt à l’ordre du jour. Théoricien du système-monde, Wallerstein inscrit la puissance américaine dans un cycle hégémonique voué, comme ceux identifiés par Kennedy, à un déclin relatif dès lors que les coûts de la domination excèdent ses bénéfices.
Nye répond à ces lectures déclinistes en distinguant puissance dure (hard) et puissance douce (soft) : les États-Unis resteraient hégémoniques par leur capacité d’attraction culturelle, universitaire et normative, mais cette distinction même révèle, en creux, que la puissance militaire ne suffit plus à elle seule à produire de l’adhésion durable. Dans un article resté célèbre de Foreign Affairs en 1999, Huntington décrit une « superpuissance solitaire » dont l’unilatéralisme réel indispose jusqu’à ses propres alliés — bien avant que le mot ne devienne, deux décennies plus tard, une accusation courante. En 2003, Kagan prolonge cette intuition sur un mode plus spécifiquement transatlantique : les Européens, désarmés et voués au droit, viendraient de Vénus, tandis que les Américains, seuls à disposer encore des moyens de la contrainte, resteraient sur la planète Mars — clivage dont l’instrumentalisation trumpienne des alliances constitue une forme d’aboutissement logique. Enfin, dans son grand échiquier eurasiatique publié en 1997, Brzezinski insiste sur l’impératif, pour Washington, de gérer simultanément plusieurs équilibres régionaux sans jamais pouvoir se reposer sur la seule supériorité matérielle, sauf à s’épuiser dans des rivalités concurrentes.
Deux voix, plus éloignées, méritent d’être ajoutées à ce concert de doutes. En annonçant rapidement, dès 1992, la « fin de l’histoire » et le triomphe définitif de la démocratie libérale, Francis Fukuyama incarne le pôle optimiste symétrique de cette même génération intellectuelle — ce qui permet, par contraste, de mesurer combien le récit américain s’est retourné en une génération à peine. À l’inverse, G. John Ikenberry documente avec le plus de précision le cœur du problème : dans After Victory, paru en 2001, puis dans Liberal Leviathan, dix ans plus tard, il montre que la difficulté n’est jamais de vaincre, mais de convaincre les vaincus comme les tiers d’adhérer durablement à l’architecture institutionnelle que le vainqueur leur propose ; faute de quoi cette architecture ne survit pas à l’effacement du rapport de force qui l’a rendue possible. C’est très exactement ce que l’Amérique de l’après-1991 n’est jamais parvenue à accomplir pleinement — faute, peut-être, d’un adversaire assez menaçant pour discipliner ses propres alliés autour d’elle, comme l’URSS l’avait fait sans le vouloir pendant quarante ans.
Plus tardivement encore, en 2008, Fareed Zakaria propose une lecture volontairement plus modérée que celle des déclinistes stricts. Ce ne serait pas tant l’Amérique qui déclinerait dans l’absolu que le reste du monde qui la rattraperait — un « monde post-américain » où Washington resterait la première puissance, mais une première puissance parmi d’autres devenues significatives, plutôt qu’une puissance sans pareille. Cette nuance, qui distingue déclin relatif et déclin absolu, prépare directement la question que nous chercherons plus loin à trancher à propos du moment trumpien lui-même. Ce que tous ces auteurs partagent, au-delà de leurs désaccords de méthode et parfois de génération, c’est le constat que la puissance n’est plus synonyme d’efficacité. L’écart se creuse entre la capacité de destruction ou de dissuasion, restée sans équivalent connu, et la capacité à produire un ordre politique stable, qui suppose légitimité, endurance et acceptation par les tiers — trois ressources que la seule supériorité matérielle ne procure jamais automatiquement.
Le doute stratégique s’accompagne, dans le même mouvement, d’un doute narratif. L’universalisme libéral porté par Washington dans les années 1990 — promotion de la démocratie, extension de l’économie de marché via le consensus de Washington, multiplication des institutions internationales à participation universelle — se heurte bientôt à une double résistance.
La première est extérieure. La Russie, s’estimant humiliée par la décennie post-soviétique et refondée sur un discours de puissance retrouvée — le discours de Vladimir Poutine à la conférence de Munich sur la sécurité, en février 2007, en fixe la doctrine avec une clarté rétrospective saisissante —, la Chine, engagée depuis son entrée à l’Organisation mondiale du commerce (2001) dans une croissance qui la rapproche méthodiquement du premier rang, et un ensemble de puissances régionales émergentes contestent, chacune à sa façon, le monopole normatif que s’était arrogé l’Occident.
La seconde résistance est intérieure. La crise financière de 2008, née à Wall Street et propagée au monde entier, discrédite durablement le modèle économique que l’Amérique prétendait exporter. Lasse des interventions sans fin en Afghanistan et en Irak, l’opinion américaine cesse progressivement d’adhérer au récit d’une Amérique exportatrice universelle de son propre modèle — un sénateur de l’Illinois nommé Barack Obama en fait, dès 2008, l’un des ressorts de sa propre campagne, avant qu’un promoteur new-yorkais nommé Donald Trump n’en tire, huit ans plus tard, des conclusions bien plus radicales. D’abord salués comme la confirmation tardive de la thèse fukuyamienne, les printemps arabes de 2011 débouchent sur des guerres civiles et des restaurations autoritaires qui achèvent de discréditer l’idée d’une transition démocratique universelle sous patronage occidental. Enfin, la crise migratoire européenne de 2015, conséquence indirecte de ces mêmes recompositions, fragilise à son tour, du côté septentrional de l’Occident, le même récit d’un ordre libéral capable d’absorber sans heurt les conséquences de ses propres interventions.
Le fossé entre les élites de politique étrangère bipartisanes, toujours acquises à l’ordre libéral international, et une partie croissante de l’électorat, sceptique quant à ses bénéfices concrets pour les classes moyennes américaines, ne cesse dès lors de s’élargir. Jusqu’à ce que cette défiance populaire trouve, en 2016 puis en 2024, un débouché électoral. La crise du leadership américain est donc aussi, indissociablement, une crise du récit qui le justifiait. C’est ce vide narratif — plus qu’une quelconque nouveauté doctrinale — que Trump va occuper.
Trump ou la réponse par la puissance
Avec Trump, le diagnostic est tout autre que celui des auteurs précédents. Là où ceux-ci décrivent une transformation structurelle du monde — multipolarisation, érosion normative, diffusion technologique de la puissance —, Trump lit les difficultés américaines comme le produit d’un mauvais usage de moyens qui, eux, demeurent intacts. Le monde n’aurait pas changé au point de rendre la puissance américaine inopérante ; ce seraient les dirigeants américains eux-mêmes qui, par excès de scrupules institutionnels ou par idéalisme mal placé, auraient laissé se dissiper une crédibilité qu’il suffirait de restaurer. Le retrait chaotique d’Afghanistan en 2021, survenu sous l’administration précédente et néanmoins négocié avec les Taibans par Trump, fonctionne dans ce récit comme la preuve par l’absurde de cette perte de crédibilité — bien plus que comme l’aboutissement logique d’un engagement devenu, de l’aveu même de ses initiateurs successifs, invivable.
Cette lecture volontariste, déjà à l’œuvre lors de son premier mandat — la diplomatie personnelle tentée avec la Corée du Nord à Singapour, puis à Hanoï en offre le prototype —, a trois implications pratiques constantes. Il faut d’abord rétablir la crédibilité de la menace : un adversaire qui doute de la volonté américaine d’employer ses moyens n’en craint plus la puissance, quelle qu’en soit l’ampleur objective. Il faut ensuite personnaliser la décision : la négociation se joue de chef d’État à chef d’État, par contact téléphonique ou rencontre directe, sans l’écran des administrations et des cadres multilatéraux jugés trop lents ou trop timorés pour produire des résultats visibles à l’échelle d’un mandat. Il faut enfin accepter, sans faux-semblant institutionnel, que les relations internationales demeurent fondamentalement un rapport de force — ce que l’ordre libéral d’après-Guerre froide s’était employé, précisément, à euphémiser sous le vocabulaire de la coopération et du droit international.
Il en découle une pratique diplomatique inédite dans ses formes, sinon dans son fond. Longtemps présenté comme la voie privilégiée de la puissance américaine depuis 1945, le multilatéralisme cède le pas à une diplomatie directe, bilatérale, où l’on traite d’égal à égal avec des interlocuteurs que l’ordre libéral tenait, hier encore, pour infréquentables. Les alliances elles-mêmes changent de statut : d’engagements de principe fondés sur des valeurs partagées et une histoire commune, elles deviennent des instruments dont la valeur se mesure à l’aune de leur utilité immédiate — partage du fardeau financier au sein de l’Alliance atlantique, alignement commercial obtenu par la menace tarifaire à l’encontre même des partenaires les plus anciens, du Canada à l’Union européenne, soutien tactique consenti sur tel ou tel dossier précis plutôt qu’engagement de principe indéfini.
Le « deal » — ce mot que Trump emploie à propos de tout, des tarifs douaniers imposés à ses partenaires commerciaux jusqu’aux tentatives de paix au Proche-Orient et en Europe orientale — n’est en ce sens nullement une théorie des relations internationales. C’est une méthode de négociation fondée sur la pression : maximiser le rapport de force avant même d’ouvrir la discussion, fixer des ultimatums et des échéances resserrées — quarante-huit heures pour l’Iran sur la question du détroit d’Ormuz, trente jours pour la Russie sous peine de sanctions —, accepter des reculs tactiques et des reports répétés de ses propres échéances, pourvu qu’ils préservent l’apparence d’un gain ou d’une initiative reprise. Cette méthode a l’avantage de la lisibilité et l’inconvénient de l’instabilité. Elle produit des accords qui se défont souvent aussi vite qu’ils se concluent, faute d’être ancrés dans un cadre institutionnel ou juridique durable capable de leur survivre à l’homme qui les a négociés.
Le recours systématique à des émissaires personnels plutôt qu’aux canaux diplomatiques ordinaires — un homme d’affaires devenu négociateur en chef pour le Proche-Orient, un gendre devenu médiateur informel avec les monarchies du Golfe — prolonge cette logique de personnalisation jusque dans l’architecture même de l’appareil d’État. La confiance individuelle du président se substitue, chaque fois que possible, à la compétence sédimentée des administrations, avec les gains de rapidité et les pertes de mémoire institutionnelle que cela suppose.
L’administration Trump ne ressuscite pas, on l’a parfois écrit un peu vite, le Concert européen du XIXe siècle. Elle n’en a ni l’appareil diplomatique concerté entre pairs, ni le souci d’équilibre collectif organisé entre grandes puissances comparables. Ce qu’elle assume, en revanche, c’est un principe que le Concert partageait avec toute politique de puissance classique : les relations internationales sont d’abord structurées par les intérêts nationaux, par les rapports de force entre puissances comparables et par le principe de souveraineté, plutôt que par des normes universelles opposables à tous en toutes circonstances — logique déjà à l’œuvre dans les retraits successifs de l’accord de Paris sur le climat ou de l’Organisation mondiale de la santé, présentés comme autant d’affirmations d’une souveraineté américaine que le multilatéralisme aurait indûment entamée.
Ce retour affiché de la politique de puissance, logique westphalienne par excellence, se lit surtout dans le traitement réservé au dossier russo-ukrainien comme au dossier iranien : la volonté de négocier des équilibres régionaux de gré à gré avec les puissances jugées déterminantes — Moscou pour l’Europe orientale, un axe israélo-arabe recomposé pour le Proche-Orient —, plutôt que de s’en remettre aux mécanismes de sécurité collective hérités de 1945. La rencontre tenue en Alaska, à l’été 2025, entre Trump et Poutine, hors la présence des Ukrainiens comme des Européens, en offre l’illustration la plus nette : deux puissances discutant, de tête à tête, du sort d’un tiers absent de la table — configuration que l’on croyait révolue depuis la fin des grands partages de sphères d’influence des lendemains des deux dernières Guerres mondiales, et dont le retour, précisément parce qu’il choque, mesure l’ampleur du changement de méthode. Il se lit tout autant dans la disponibilité, revendiquée comme une vertu plutôt que subie comme un isolement, à agir sans ses alliés lorsque ceux-ci se dérobent. En mars 2026, lorsque les nations européennes de l’Alliance atlantique refusent de fournir un soutien militaire à la réouverture du détroit d’Ormuz, Washington qualifie leur décision de faute regrettable et poursuit seul, aux côtés d’Israël, une campagne que ses propres alliés jugeaient alors trop risquée à leurs propres intérêts. Reste à savoir si cette politique de puissance assumée produit, sur le terrain, les résultats qu’elle promet.
L’épreuve des faits
À l’examen, les succès diplomatiques que revendique Trump relèvent presque tous du même registre : celui de la désescalade ponctuelle plutôt que du règlement durable. Sur le dossier ukrainien, l’année 2026 aura ainsi vu se succéder une trêve de trente-deux heures pour Pâques orthodoxe, le 11 avril, marquée par plusieurs centaines de violations réciproquement dénoncées ; un cessez-le-feu de trois jours obtenu directement par Trump à l’occasion des commémorations du 9-Mai, présenté comme le possible « commencement de la fin » de la guerre ; puis un cessez-le-feu conditionnel de trente jours, à partir du 12 mai, assorti, à la demande conjointe des Européens et des Ukrainiens, d’une menace de sanctions « massives » contre Moscou en cas de non-respect. Chacune de ces trêves a été suivie d’accusations réciproques de violation. Aucune n’a débouché sur un règlement politique du conflit. Cet été encore, à l’occasion du sommet de l’Alliance atlantique tenu à Ankara début juillet, les responsables ukrainiens eux-mêmes n’envisageaient plus, comme horizon réaliste à court terme, qu’un cessez-le-feu partiel — non plus la fin de la guerre —, les prétendus « accords de l’Alaska » évoqués par Moscou quant à un abandon ukrainien du Donbass demeurant, pour Kyiv, une ligne rouge absolue.
Le dossier iranien illustre le même mécanisme, à une tout autre échelle de violence. L’ouverture des hostilités, le 28 février 2026, par des frappes américano-israéliennes coordonnées visant les installations militaires, nucléaires et jusqu’au sommet de l’État iranien, dégénère en un conflit ouvert de plusieurs semaines qui s’étend, par la force des choses, à l’ensemble du Golfe : fermeture du détroit d’Ormuz, frappes iraniennes contre les bases américaines et les États du Golfe, ouverture d’un second front libanais avec le Hezbollah. Le coût humain et économique — plusieurs milliers de morts revendiqués de part et d’autre, des centaines de milliards de dollars de dommages selon les estimations iraniennes elles-mêmes — donne la mesure d’un conflit que Washington espérait bref et qui s’est révélé, sur le terrain, autrement plus coûteux que prévu, y compris pour ses propres forces. Un cessez-le-feu, négocié par la médiation pakistanaise et entré en vigueur le 8 avril, vient interrompre les combats sans mettre fin, pour autant, au différend de fond : le blocus naval croisé du détroit d’Ormuz — Washington bloquant les navires liés à l’Iran, Téhéran restreignant à son tour le trafic commercial en réponse — s’est poursuivi des mois durant, ponctué de saisies de navires et d’incidents répétés, sans qu’aucun accord global ne soit trouvé sur le programme nucléaire iranien, qui demeurait, cet été encore, la pierre d’achoppement de toute négociation véritable. Les pourparlers tenus à Islamabad le 11 avril, présentés comme les plus élevés en niveau entre Washington et Téhéran depuis la révolution islamique de 1979, s’achèvent au bout de vingt et une heures de discussion sans le moindre accord, l’administration américaine reprochant publiquement à l’Iran son refus d’« accepter nos conditions », c’est-à-dire un cessez-le-feu séparé, conclu au Liban le 16 avril entre Israël et le Hezbollah, montre du reste que la région ne se laisse pas ramener à un seul front, mais à une mosaïque de trêves partielles, négociées séparément, dont la simultanéité relève davantage du hasard des calendriers que d’un plan d’ensemble cohérent. Trump lui-même a dû reconnaître, fin avril, que les hostilités pourraient devoir reprendre — aveu implicite qu’aucune solution politique durable n’avait, en réalité, été obtenue par les armes.
Ces deux dossiers montrent une même capacité, réelle et démontrée, à interrompre l’escalade — et une même incapacité, jusqu’ici, à transformer cette interruption en ordre politique stable et reconnu par toutes les parties en présence. Au-delà de la conjoncture, ces deux cas révèlent une limite structurelle de la méthode transactionnelle elle-même. Le « deal » suppose des acteurs disposés à échanger des concessions négociables contre des gains tangibles et divisibles. Il se heurte à l’impuissance dès lors que les objectifs poursuivis par l’un des acteurs sont existentiels ou révisionnistes — c’est-à-dire non négociables au sens propre du terme, parce qu’ils portent sur l’existence même du régime ou sur une refonte de l’ordre régional, et non sur un simple partage de bénéfices matériels. La théorie classique de la négociation internationale a depuis longtemps identifié ce type de blocage. Lorsque l’enjeu est perçu comme indivisible par l’une des parties, aucune répartition de gains, aussi habilement présentée soit-elle, ne peut s’y substituer.
Pour Moscou, l’enjeu ukrainien touche à la définition même de sa sphère de sécurité et à la légitimité du pouvoir en place. Aucune pression, aussi forte soit-elle, ne saurait faire renoncer un acteur à ce qu’il perçoit comme une question de survie stratégique — ce qui explique que les cessez-le-feu ponctuels, aussi médiatiquement utiles soient-ils à Washington, n’aient jamais entamé les lignes rouges russes sur le statut da la Crimée, ni sur la neutralité militaire ukrainienne. Pour Téhéran, le programme nucléaire et le maintien du régime des Gardiens de la révolution relèvent d’une même logique de préservation existentielle, que ni les frappes militaires les plus intenses ni le blocus économique le plus prolongé n’ont réussi à entamer durablement. Encore à la fin du mois de juillet, Trump reconnaissait publiquement, lors d’un déplacement en Géorgie, que l’Iran n’était pas encore prêt, selon lui, à conclure un accord — aveu, presque involontaire, des limites d’une méthode fondée sur la seule pression et sur l’attente d’un effondrement de la volonté adverse qui, jusqu’ici, ne s’est pas produit.
Aussi écrasante soit-elle dans son exécution tactique — et le conflit iranien en a fourni une démonstration difficilement contestable —, la puissance militaire ne se convertit donc pas mécaniquement en solution politique lorsque l’adversaire perçoit l’enjeu comme existentiel plutôt que transactionnel. C’est précisément ce que les théoriciens de l’hégémonie évoqués dans la première partie avaient pressenti, sous des formes diverses : la supériorité matérielle ne suffit jamais, à elle seule, à produire l’ordre, lorsque l’ordre recherché suppose l’adhésion, fût-elle contrainte, de celui-là même qu’on a vaincu sur le terrain.
En définitive, la véritable question dépasse la personnalité du président. Les États-Unis sont-ils en déclin, au sens où l’entendait Kennedy dès 1987, ou en redéfinition de leur mode d’exercice de la puissance, plus proche d’une logique de sphères d’influence négociées que de l’ordre libéral universel promu sans discontinuer depuis 1991 ?
Deux lectures s’affrontent, sans qu’aucune ne s’impose encore avec certitude. La première voit dans le trumpisme une simple parenthèse, appelée à se refermer avec l’alternance politique, un retour au multilatéralisme institutionnel demeurant possible dès lors que les conditions internes le permettraient de nouveau. La seconde y voit l’expression, à peine amplifiée par le style personnel de Trump, d’une transformation plus profonde et sans doute durable de la pensée stratégique américaine : lassitude bipartisane face aux engagements sans fin, héritée des deux décennies afghane et irakienne ; contraintes budgétaires croissantes qui rendent de moins en moins soutenable le rôle de gendarme universel ; scepticisme grandissant, y compris chez certains démocrates proches de l’école dite de la « retenue » stratégique — dont Stephen Walt ou John Mearsheimer restent, sur des bases théoriques distinctes, les représentants les plus cités —, à l’égard d’alliances jugées trop coûteuses au regard de leurs bénéfices réels ; réorientation de fond vers la compétition avec la Chine, seule rivalité jugée véritablement structurante pour l’avenir, au détriment relatif des théâtres européen et moyen-oriental. Ces tendances de fond précèdent Trump — elles couvent depuis l’administration Obama (2009-2017) et son « pivot vers l’Asie », déjà apparu sous celle de Clinton (1993-2001) et largement resté inabouti — et elles lui survivront vraisemblablement, quel que soit son successeur à la Maison-Blanche.
Pour qui s’inscrit dans la tradition d’analyse par les « forces profondes », chère à Pierre Renouvin et Jean-Baptiste Duroselle, la conclusion s’impose d’elle-même : Trump appartient à la conjoncture, non à la structure. Il donne un visage, un style et un calendrier électoral à des évolutions démographiques, budgétaires et géoéconomiques qui le précèdent largement et qui, pour l’essentiel, ne dépendent pas de lui. Il en est, au sens propre, le symptôme le plus voyant. Celui qui, en assumant sans détour la politique de puissance là où ses prédécesseurs l’habillaient encore de multilatéralisme et de rhétorique universaliste, aura eu le mérite involontaire de rendre pleinement visible une aporie que l’Amérique traîne depuis 1991 : celle d’une puissance qui n’a jamais cessé d’être la première au monde, sans savoir, pour autant, ce qu’elle doit encore vouloir en faire, ni, surtout, que le monde, de moins en moins disposé à la suivre sans condition, est encore prêt à lui accorder.
Reste alors une question que l’historien, plus encore que le commentateur de l’actualité immédiate, se doit de poser sans prétendre y répondre définitivement : celle de savoir si l’histoire retiendra de ces années 2020 la trace d’un déclin américain analogue à celui des puissances hégémoniques qui l’ont précédée, ou celle d’une simple mue, douloureuse mais réversible, vers un exercice plus modeste et plus sélectif de la puissance. Les cessez-le-feu de 2026, fragiles et partiels, ne permettent de trancher ni dans un sens ni dans l’autre. Ils confirment seulement, avec une netteté rare, que la puissance, à elle seule, n’a jamais fait un ordre — et que Washington, trente-cinq ans après sa victoire, cherche encore la forme que doit prendre le sien.
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