En ces temps estivaux où toutes les spéculations politiques sont permises, il n’est pas inutile de revoir l’histoire de France – assez récente malgré tout –et particulièrement la période fondatrice de la IIIème République.
Que nous apprend cette période ?
Simplement que les jeux ne sont pas faits d’avance.
Alors que tous les sondages prédisent un « big bang » politique en 2027, avec une victoire probable de Marine le Pen, il faut se souvenir de ce que fut l’histoire politique du pays entre 1871 et 1877 en France. Période particulièrement riche d’enseignements. Les monarchistes se voyaient gagner, ils perdirent.
Une assemblée nationale élue en février 1871, très majoritairement à droite puisqu’elle comportait 400 députés monarchistes (sur 645) qui rêvaient de rétablir le descendant des Bourbons, le Comte de Chambord sur le Trône, et qui, au fil du temps, à cause de ses divisions, face à une minorité républicaine d’abord, radicale ensuite, va finalement fonder le régime politique le plus long que la France moderne ait connu, la IIIème République.
Il y avait dans cette Assemblée, grosso modo, trois droites, les légitimistes, le groupe le moins nombreux, eux-mêmes divisés, les orléanistes partisans du Comte de Paris et les bonapartistes, revenus de l’Empire. Ce bloc des droites, majoritaire, ne réussira pas à s’unir et surtout se laissera doubler par une minorité radicale qui emportera la mise, bien que minoritaire. C’est Gambetta dans le rôle de Mélenchon, Grenoble à la place de Saint- Denis, Bally Bagayoko dans le rôle de Barodet.
Revoyons les faits : les élections partielles qui eurent alors lieu permirent à Gambetta de développer ses thèses. A Grenoble, en septembre 1872, Gambetta prononce le discours que Jean-Luc Mélenchon prononcera un siècle plus tard à Saint-Denis. Les thèmes sont les mêmes : il faut désigner des successeurs au personnel politique monarchiste, ces successeurs ce seront les « couches nouvelles » qui signeront « la fin des notables » : Il faut citer intégralement les phrases célèbres de ce discours de Grenoble : « N’a-t-on pas vu apparaître sur toute la surface du pays cette génération nouvelle de la démocratie, un nouveau personnel politique ; n’a-t-on pas vu le travailleur des villes et des campagnes ce monde du travail à qui appartient l’avenir, faire son entrée dans les affaires politiques ? N’est-ce pas l’avertissement que le pays veut enfin s’adresser à une autre couche sociale ? » Et plus loin « oui, je pressens, je sens, j’annonce la venue et la présence dans la politique d’une couche sociale nouvelle ».
Jean-Luc Mélenchon, qui connait bien l’histoire a certainement relu le discours de Gambetta prononcé à Grenoble car les thèmes qu’il a développés le 7 juin sont proches : la République est menacée, par les monarchistes pour Gambetta, par la droite et le RN pour Mélenchon ; les « couches nouvelles » exclues du pouvoir pour Gambetta, la « nouvelle France et les nouveaux exclus » pour Mélenchon ; les couches nouvelles, petits propriétaires et boutiquiers qui fonderont la République pour Gambetta, les travailleurs précaires pour Mélenchon. « Les couches nouvelles doivent porter la République », « le peuple insoumis doit porter la révolution citoyenne ».
Le discours de Saint-Denis pourrait ainsi être la réplique du discours de Grenoble, Mélenchon se verrait en nouveau Gambetta.
La comparaison ne s’arrête pas là.
Face à ces deux personnalités politiques, le tableau des autres candidats pourrait être similaire : en 1872, il existe trois groupes qui sont optiquement unis, mais profondément différents : légitimistes, orléanistes et bonapartistes sont unis dans leur détestation de Thiers. Ils ne réussiront pas, bien que majoritaires, à imposer la monarchie dont ils rêvent, face à la montée des républicains radicaux dont l’élection à Paris du radical Barodet en avril 1873 surprend toute la classe politique, comme l’élection de Bally Bakayoko a surpris les commentateurs politiques.
Les droites de 1872 étaient désunies comme le sont aujourd’hui les candidats qui représentent les droites : MM Retailleau, Philippe, Attal qui s’ajoutent à Marine le Pen.
Le contexte est évidemment totalement différent, 2027 n’est pas 1873. Mais les Républicains d’alors, minoritaires dans le pays, avaient réussi à mobiliser les abstentionnistes qui étaient, lors de l’élection Barodet, le petit peuple des faubourgs Saint-Antoine, de Belleville et de Ménilmontant. Les abstentions passèrent alors de 50% à 24%. Comparaison n’est certes pas raison : le contexte est différent, la sociologie du pays est incomparable, les réseaux sociaux changent tout. Mais attention aux ressemblances possibles : le ras le bol vis-à-vis de Thiers ressemble au ras le bol vis-à-vis d’Emmanuel Macron ; l’habileté de Mélenchon vaut bien, à défaut des convictions, la posture de Gambetta ; les divisions entre les monarchistes valent celles des droites de 2026. Et les droites monarchistes majoritaires en 1873 ont finalement installé la République en 1875. Les candidats (de droite) à l’élection présidentielle devraient peut-être relire leur histoire de France pour ne pas répéter les fautes politiques de leurs ancêtres.
Xavier Driencourt
Ancien ambassadeur en Algérie, à deux reprises, Xavier Driencourt a également été ambassadeur de France en Malaisie, conseiller au cabinet d'Alain Juppé et directeur général de l'administration au Quai d'Orsay, enfin chef de l'inspection générale des affaires étrangères.
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