Depuis plusieurs jours, Ceuta connaît une nouvelle vague d’arrivées de migrants qui met sous très forte tension les capacités d’accueil de l’enclave. S’agit-il d’un épisode conjoncturel ou du symptôme d’une évolution plus profonde des routes migratoires vers l’Europe ?
Nous sommes face à un phénomène structurel, non à un simple accident. La ruée vers Ceuta ne traduit pas seulement une défaillance dans le contrôle des frontières : elle met en lumière les conséquences d’une série accumulée d’erreurs politiques, juridiques et stratégiques.
L’une d’entre elles est à trouver dans le vaste plan de régularisation des étrangers clandestins annoncé, en janvier 2026, par le gouvernent espagnol. Cette démarche était censée concerner 500 000 personnes environ – or, près d’1,2 million de dossiers ont été déposés, parmi lesquels les Marocains comptent pour la deuxième nationalité la plus nombreuse.
Le problème est que les signaux politiques produisent des effets. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, alors que les franchissements irréguliers détectés par Frontex aux frontières extérieures de l’Union européenne ont reculé de 25 % l’an dernier, la seule route migratoire ayant connu une hausse significative a été celle de la Méditerranée occidentale – entre le nord du Maroc et le sud de l’Espagne. La perspective de cette régularisation massive était connue depuis plusieurs mois et a contribué a renforcé l’attractivité de cette route.
Les candidats au départ observent les décisions politiques et adaptent leurs stratégies en conséquence. Il faut sortir d’une vision purement humanitaire de ces mouvements : les migrants, comme les réseaux de passeurs qui les accompagnent, sont des individus rationnels qui arbitrent entre les risques et les opportunités. Ils adaptent leurs itinéraires en fonction des perspectives offertes par les différents pays européens.
Cette crise rappelle celle de 2021, mais le contexte juridique et diplomatique a évolué depuis. Quel rôle jouent aujourd’hui les décisions de justice espagnoles, la coopération avec le Maroc et le Pacte européen sur la migration dans cette nouvelle séquence ?
Certaines décisions récentes des juges espagnols ne sont clairement pas étrangères à la crise de Ceuta. Au début de juillet, le Tribunal suprême espagnol a rendu un arrêt interdisant le recours aux « refoulements immédiats » pour les migrants arrivant par voie maritime. Cette décision a envoyé un signal juridique dont il serait illusoire de penser qu’il n’a joué aucun rôle dans le déclenchement de cet afflux, en addition des décisions politiques déjà évoquées.
L’apparent relâchement des contrôles marocains rappelle aussi une réalité géopolitique que les États européens ne peuvent plus ignorer : les migrations sont désormais utilisées comme un véritable instrument de déstabilisation. À l’instar de l’Algérie, qui a cessé largement sa coopération migratoire avec la France après le rapprochement engagé par Paris avec Rabat en 2024, le Maroc est susceptible de moduler son usage du levier migratoire en fonction de ses intérêts diplomatiques. Les tensions entre Rabat et Madrid, qu’il s’agisse du rapprochement espagnol avec Alger ou des positions du gouvernement Sánchez sur le Sahara occidental, constituent un facteur indispensable pour comprendre cette situation.
Une telle instrumentalisation des flux migratoires ne se limite d’ailleurs pas au voisinage méridional de l’Europe. En 2021, le régime biélorusse d’Alexandre Loukachenko avait organisé l’acheminement de milliers de migrants du Moyen-Orient vers les frontières polonaise et lituanienne, afin d’exercer une pression sur l’Union européenne en réponse aux sanctions occidentales. La Turquie de Recep Tayyip Erdoğan a, elle aussi, utilisé cette arme à plusieurs reprises dans ses relations avec les Européens.
La poussée migratoire est parfois le moyen d’une « annexion par le bas », pour des gouvernements revendiquant leur souveraineté sur des territoires où ils ne l’exercent pas. Le Maroc continue de considérer Ceuta et Melilla comme des territoires marocains sous occupation espagnole. Dans ce contexte, l’afflux massif de ressortissants marocains est une manière parmi d’autres de réaffirmer cette revendication – tout en créant les conditions d’une évolution démographique susceptible de renforcer, à terme, les arguments en faveur d’un rattachement. L’offensive comorienne sur Mayotte s’inscrit dans une stratégie très similaire.
Que révèle cette situation sur les limites actuelles de la politique migratoire européenne ? Faut-il y voir avant tout un problème de contrôle des frontières, de coopération avec les pays de départ et de transit, ou plus largement de stratégie commune de l’Union européenne ?
Si les migrations sont devenues un outil de guerre hybride à part entière, elles n’acquièrent toutefois une telle efficacité que dans la mesure où elles exploitent les vulnérabilités que l’Europe se crée à elle-même. Notre cadre juridique, démesurément protecteur des droits individuels des étrangers entrant sur nos territoires de façon irrégulière, conjugué aux difficultés de l’Union à assurer une réponse commune et cohérente, renforce la capacité de certains États tiers à utiliser les flux migratoires comme un moyen de pression stratégique.
Au cœur de cette fragilité se trouve le sacro-saint principe de « non-refoulement ». Celui-ci ne découle pas des droits nationaux ni, à l’origine, du droit de l’Union européenne, mais du droit international de l’asile : la convention de Genève de 1951, relative au statut des réfugiés, interdit leur renvoi vers des pays d’origine ou de transit où ils seraient menacés. Au sens strict, ce principe ne s’applique donc qu’aux étrangers qui disposent du statut de réfugié dans un pays donné.
Toutefois, l’extension de son champ par le droit européen a été telle qu’il s’applique maintenant aux simples demandeurs d’asile, le temps que soit statué sur leur demande. Il s’applique également aux frontières, et non plus seulement à l’intérieur du territoire. Le « non-refoulement » s’est donc mué en une obligation pure et simple… de « laisser entrer » ! On comprend ainsi tout le caractère schizophrénique du mandat confié à Frontex, l’agence de garde-frontières et de garde-côtes de l’Union européenne.
Giorgia Meloni a estimé que les événements de Ceuta démontraient les limites du fonctionnement actuel de l’espace Schengen, allant jusqu’à évoquer une suspension de l’Espagne de cet espace. Cette énième crise migratoire ne montre-t-elle pas que Schengen est arrivé à un point où une réforme en profondeur devient indispensable ? Si oui, quelles devraient être, selon vous, les priorités de cette réforme ?
C’est certain. La crise de Ceuta met une nouvelle fois en évidence les failles majeures du fonctionnement actuel de l’espace Schengen : un seul pays, même radicalement isolé en Europe (l’adoption récente du « règlement Retour » par le Parlement européen témoigne d’une dynamique restrictionniste à rebours radical de Madrid), est en mesure d’imposer les conséquences de ses décisions à l’ensemble des autres Etats membres de la zone.
Des dispositifs spécifiques de contrôle existent entre les enclaves de Ceuta, de Melilla et le territoire continental espagnol. Mais s’il parvient à mettre le pied en Andalousie : tout migrant accèdera à un espace de près de quatre millions de kilomètres carrés au sein duquel la libre circulation constitue un principe solidement protégé – dont bénéficient non seulement les Européens, mais aussi les ressortissants extraeuropéens.
Des modalités de rétablissement temporaire des contrôles sont certes prévues par le droit, comme l’a rappelé Laurent Nunez afin d’apaiser les craintes. Mais celles-ci se trouvent très limitées dans leur mise en œuvre concrète. Dans la foulée d’une décision de la Cour de Justice de l’Union européenne en 2023 : les décisions rapides et souveraines de « non-admission » à la frontière française, qui étaient pratiquées largement à la frontière avec l’Italie depuis 2015 (et auraient pu l’être face à l’Espagne aujourd’hui), ont chuté de 80% en un an.
La priorité des réformes à entreprendre me semble se situer dans un retour à l’ambition originelle de Schengen, formulée en 1985 comme un corollaire du marché intérieur : la liberté de circulation des citoyens – et travailleurs – européens dans l’espace européen, sans que son bénéfice ne s’étende aux ressortissants de pays tiers. Ce nouvel état juridique permettrait la réalisation ordinaire de contrôles ciblés aux frontières intérieures, rendus plus efficaces par les nouvelles technologies de détection. Au-delà des clandestins : les titres de séjour et les visas accordés par un Etat ne permettraient plus de se mouvoir librement dans les autres.
Associées à la nécessaire réforme du principe de « non-refoulement » : ces modifications de l’espace Schengen apparaissent indispensables si l’Europe aspire à cesser d’être la zone la plus ouverte du monde à l’immigration irrégulière.
Arnaud Benedetti
Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.
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