Nadjib Abdelkader & Jérôme Maucourant professeur émérite ( Université de Saint-Etienne et Triangle UMR CNRS 5206 )[1]
Le 25 juin 2023, une trentaine de personnalités de la gauche espagnole ont classé, pour le journal El País, Karl Polanyi (1886-1964) parmi les dix intellectuels de gauche les plus influents. S’il n’est pas forcément très surprenant de le trouver aux côtés de Karl Marx, Walter Benjamin ou Hannah Arendt, l’y voir aux côtés de Judith Butler, Michel Foucault etc. peut sembler pour le moins surprenant L’historien-économiste hongrois, en effet, faisait partie de cette gauche d’autrefois étrangère au relativisme moral, à l’individualisme progressiste et ses fantasmes d’autodétermination. Plus étonnant a priori, une certaine droite d’aujourd’hui reprend à son compte certains aspect de la pensée de Polanyi sur la marchandisation. Il est donc temps de rappeler les points principaux de cette œuvre et en refuser les manipulations[2]. Nous tenterons ainsi de montrer son analyse originale de la signification historique de la société de marché – qui se dessine il y a deux siècle – ainsi que son interprétation de la dialectique historique caractéristique de la civilisation libérale, pour montrer l’importance de dépasser l’économie par une plongée dans anthropologie et la philosophie politique. Le but de cette œuvre n’est rien moins de contribuer à sauver un idéal de liberté en dépit des tendances totalitaires de la modernité.
Penser la « société de marché »
D’origine juive, Polanyi fut influencé par l’austro-marxisme (notamment Otto Bauer) et dut fuir en 1920 le régime autoritaire de Miklos Horty et son antisémitisme d’Etat ; il devint journaliste à Vienne dans les années 1930 avant de devoir émigrer encore, cette fois en Angleterre, durant l’année 1933 qui vit la montée et la prise de pouvoir pat l’austro-fascisme. De ce dernier exil, il en tira son magnum opus, La Grande Transformation[3], fruit de sa rencontre avec le monde britannique et la prise de conscience de ce que fut la violence de la Révolution industrielle et des processus qui en furent la condition depuis le XVIe siècle[4]. Comme tant d’autres penseurs de sa génération, il tenta de comprendre l’effondrement de la civilisation libérale du XIXe siècle puis le triomphe du « fascisme allemand ». Sa mise en perspective historique et son anthropologique le distingua ; il développa ce type approche après-guerre avec un livre qui devint un classique de la sociologie économique[5] et qui constitue toujours une critique aboutie du paradigme qui irrigue encore la pensée dominante en économie. Cet ouvrage collectif complète la problématique de l’Essai sur le don de Marcel Mauss, qui met au cœur des sociétés la triple obligation (donner, recevoir et rendre), alternative nécessaire au déterminisme économique de type libéral ou marxiste.
Une thèse essentielle de La Grande Transformation consiste en ceci : au tournant du XIXe siècle, l’Occident fait l’expérience de l’autonomisation de l’économie relativement à la société. L’émergence d’une logique propre à la production et la circulation des richesses, le désencastrement (desembeddness), a pour conséquence de rendre dépendantes de l’économie toutes les autres activités humaines car celles-ci ne peuvent exister sans une base matérielle. C’est ainsi l’organisation d’un véritable déterminisme économique, substance de cette nouvelle « société de marché ». Qu’il y ait eu des marchés depuis une date reculée est une évidence, mais que la vie économique se gouverne elle-même selon le « mécanisme offre–demande-prix » en dehors de toutes considérations sociales, voilà une nouveauté radicale (entrevue par Max Weber) ! Cette singularité occidentale a été permise grâce à des formes robuste de la propriété privée, sans oublier la monnaie-marchandise, forme privée de la richesse sociale[6]. Au XIXe siècle, l’étalon-or incarne à merveille un principe essentiel de la société de marché : la séparation institutionnelle entre économie et politique. L’ingrédient critique de de l’avènement du Grand Marché est le machinisme[7] : son irruption dans une société à marchés ne pouvait qu’étendre inexorablement le champ des rapports d’argent pour en faire un système[8]. Pour que fonctionne en continu ce nouveau mode de production mécanique et ses lourds investissement, il faut, en effet, en aval, des débouchés assurés, ce qui implique de liquider les contraintes pesant sur leur absorption. En amont, il est nécessaire de disposer de marchés fluides pour que les « facteurs de production » (humain, nature et capital) soient mobilisables selon les besoins de la production Ces facteurs de production ne sont pas des marchandises, des choses produites pour être vendues, mais considérées comme telles : il s’agit de « marchandises fictives », portant les noms de travail, terre et monnaie. Par où émergence un système de marché autorégulateur dont la perpétuation est assurée par la liberté des prix et des transactions à l’échelle globale.
La marchandisation est le moyen qu’on nommera plus tard « croissance » : il s’agit d’un mode appropriation de l’humain et de la nature – réduit à l’état de stock d’énergie et d’informations – au service de la soif de profit. Ce mobile est même promu comme l’un des premiers de l’action humaine au nom du « Progrès », autre rupture par rapport à l’univers pré-capitaliste. Observant les débats portant sur le mouvement anglais des enclosures (XVIIe siècle et XVIIIe siècle), c’est-à-dire la privatisation des communs au profit des puissants, il qualifie les changements de l’époque de « guerre des riches contre les pauvres »[9]. Cette forme agraire du capitalisme fut, en d’autres termes, une guerre de classe mettant en cause les fondements mêmes de la société et c’est pourquoi le pouvoir monarchique canalisa le rythme du changement. Mais, Polanyi ne se cantonne pas à une critique du capitalisme limitée à l’exploitation qui, assez souvent, n’est qu’un aspect secondaire du problème. Il note un paradoxe : l’augmentation des revenus s’accompagne d’un plongeon dans la misère du peuple. Le cas des famines indiennes sous la domination britannique illustre également cette critique culturelle du marché. Dans ce cas aussi, la destruction des anciennes institutions de redistribution exposa les communautés locales à la violence d’un système de marché en constitution par la violence coloniale[10]. La combinaison de l’anthropologie, de l’économie et de l’histoire est typique de la méthode de Polanyi et le sépare du marxisme auquel il adhéra un moment de sa vie. En découvrant que les transactions économiques peuvent être analysées en quatre modèles institutionnels (économie domestique réciprocité, redistribution et échange), il donne des clés de compréhension qui relativisent, dans le même temps, les prétentions de la théorie économique dominante qui ne conçoit le processus socio-historique que via le prisme du marché ou ses simulacres.
Une histoire du Grand Marché
La stabilité et l’efficacité de l’économie humaine est, selon Polanyi, due à l’association de ces modèles différents et complémentaires, ancrés dans une culture porteuse de significations pour les acteurs et qui n’exprime pas seulement des logiques de domination ou de reproduction. Autrement dit, l’économie est un « processus institutionnalisé »[11]. Des économistes de référence du courant dominant ont dû reconnaître l’échec d’un « marché sans institutions » dans la Russie des années 1990[12]; le simple choc des intérêts individuels n’engendra pas, en effet, des institutions efficaces et une croissance durable mais le chaos et le retour du despotisme. Ce fut là-encore le prix à payer pour céder à l’arrogance économiste et son mépris de l’ « analyse institutionnelle »[13]. L’évocation de ce dernier épisode de la tragédie russe nous renvoie à la pertinence d’un autre concept déployé par Polanyi, celui de « contre-mouvement » : le développement des marchés, le mouvement, accroît énormément la production mais ne peut être durable que si un autre mouvement de « protectionisme social » immunise les « marchandises fictives », comme la nature ou l’humain, des effets dévastateurs du marché (le « contre-mouvement »)[14]. D’où cette citation célèbre mettant en lumière la dialectique immanente de la société libérale : « Ainsi l’histoire sociale du XIXe siècle fut le résultat d’un double mouvement »[15]. Le schéma dialectique de Polanyi diffère de la dialectique téléologique de Marx : aucun dépassement des contradictions n’est garanti selon l’historien-économiste hongrois.
Venons-en au cœur de la démonstration de la Grande Transformation. Le processus contradictoire d’extension des marchés et de codification socio-politiques – qui en est leur condition paradoxale – peut parfaitement aboutir à un effondrement, car la montée en puissance du contre-mouvement peut enrayer les capacités auto-régulatrices du Grand Marché. L’autorégulation peut certes impliquer des catastrophes sociales et écologiques et, nous savons depuis John M. Keynes qu’une économie de marché peut fonctionner durablement à un niveau de sous-emploi important. Mais, il n’empêche que cette tendance à l’autorégulation existe et que, à la contrecarrer systématiquement, c’est bien le système lui-même qui peut s’effondrer[16]. A ce stade, Polanyi pense le fascisme comme révolution politique empêchant toute forme de révolution sociale de façon à maintenir, coûte que coûte, la domination capitaliste au prix de la démocratie représentative. Dans ce dessein, l’hitlérisme est allé loin en faisant la promotion d’une véritable mutation anthropologique[17] afin de liquider le concept même de personne, héritage essentiel du judéo-christianisme. L’humain, dans cette perspective devient le rouage d’une grande machine sociale mue par un dynamique sans fin de rationalisation ; cet objectif est justifié dans le cas du nazisme par la lutte des races, moteur de l’histoire d’une genre nouveau. Tel est l’enseignement de Polanyi. On se gardera ainsi d’assimiler ainsi au fascisme la démagogie populiste de droite : elle ne vise pas à sauver la propriété contre le communisme ou protéger les intérêts de l’élite économique. D’ailleurs, celle-ci s’est mondialisée et combat le protectionisme ainsi que la régulation des flux migratoires.
Paradoxalement, la crise de la démocratie a été alimentée par la gauche (« réellement existante », si l’on peut dire !) par la bascule mondialiste-libérale dans les années 1980, c’est-à-dire le « mouvement » polanyien, avec la contrepartie (temporaire) d’une défense de l’Etat social et d’un intégration de ses cadres et idéologues au sein du pouvoir de l’oligarchie libérale. Cette intégration s’est traduite aussi par une montée des dépenses clientélistes[18] (agences de « régulation », l’Etat culturel, etc.) visant à anesthésier la colère sociale pour conserver intact l’empire des rapports d’argent. Le progressisme ayant supplanté le socialisme, cette « gauche tardive »[19] combattit les barrières culturelles et morales qui freinaient l’accumulation du capital (thèse fort juste de Jean-Claude Michéa[20]). Mais, il n’est pas sûr que ce changement anthropologique soit soutenues par les populations qui, bien au contraires, qu’elles que soient leur origine, peuvent être tentées par un contre-mouvement qui les dressera de plus en plus frontalement face à la gauche radicale … Par ailleurs, loin de la libre association des producteurs, dont Polanyi tenta une théorie, la gauche actuelle sous le prétexte de l’écologie, tente de ressusciter le fantôme de l’économie de commandement. La chose, si bien adaptée à la mentalité de la petite bourgeoisie d’Etat, se fait de façon certes subreptice ; mais, comme l’on reste dans le capitalisme, il s’agit de construire une système clientéliste de « capitalisme politique », comme l’a encore bien vu Denis Collin. D’où les sympathie de cette gauche pour le régime de Chavez et Maduro, sans oublier l’islamo-fascisme iranien et la dictature technocratique chinoise. A bien des égards, le mantra « antifasciste » de la gauche dévoyée ressemble à un sorte exorcisme grotesque de son inconscient totalitaire ; la tolérance voire l’encouragement à l’antisémitisme sont bien sûr le révélateur final de cette apocalypse. Dans cette conditions, l’abandon définitif de toute common decency permet aux intellectuels de cette gauche de mobiliser Polanyi à l’appui de leur thèses.
De l’économie à l’anthropologie
Abordons un autre point de l’analyse de Polanyi qui en fait un penseur original du point de vue de la droite et de la gauche. L’extension des marchés et le machinisme ont propulsé un nouvel univers social fondé sur la mobilisation de l’humain au profit de la dynamique du marché, c’est-à-dire du déracinement. L’héritage des cultures pré-capitalistes est dévalué au nom du Progrès (c’est ce que Polanyi nomme l’Amélioration) et l’inscription des hommes dans un territoire et une histoire particulière – l’Habitation[21]– est redéfinie en permanence – au besoin liquidé – par le nouveau processus économique qui, dans son principe est « désencadré », indépendant des logiques purement sociales. C’est pourquoi les populations prises dans ce mouvement peuvent basculer dans le mépris d’eux-même, l’effondrement moral – bien plus que l’exploitation – étant à la source de la misère matérielle. Il se peut – et cela s’est produit dès le début de la longue histoire du capitalisme en Europe même avant le temps colonial, que la cassure de l’être social, politique, culturel et de son rapport à l’environnement soit matrice de dislocation et d’anomie. Pour Polanyi, la misère est d’abord un phénomène culturel produit de la démoralisation : il est bien aux antipodes de ce qu’il appelle « marxisme de la vulgate », ce préjugé économiciste qui converge avec l’anthropologie libérale. Ainsi sommes nous invités à repenser la question sociale au-delà des questions de pouvoir d’achat, de minima sociaux, c’est-à-dire la démocratisation de la consommation.
Ainsi, pour Polanyi, la réduction de l’humain, être de culture, à une pièce interchangeable du machinisme marchand constitue un problème grave : contrairement aux productivistes de gauche et de droite, il pose donc de facto la question de l’enracinement et des identités culturelles niées dans leur valeur par la société de marché. A la même époque, dans les années 1940, Simone Weil – une chrétienne de gauche comme le fut un temps Polanyi – affirmait que le droit à l’enracinement était une nécessité essentielle de l’humain. C’est à l’opposé d’une certaine gauche et son obsession de la fluidité et de l’indifférenciation (où « tout se vaut ») mais aussi – il faut rappeler dans notre époque de confusion ! – d’une certaine droite faisant de l’hérédité la condition nécessaire et suffisante de la continuité culturelle[22].
Il est vrai que la dynamique du capital visant à abolir toute formes de barrière – ce que justifie la plupart des gauches et des droites – peut nourrir le retour de véritables fantasmes (néo)-réactionnaires, des conceptions figés de la culture, qui sont autant de prétextes à exclusion. Finalement, résister au monde fluide et informe que promeut la « mentalité de marché » est une condition permettant aux couches populaire de conserver des mécanisme de solidarité contre la réduction des individus à l’état d’atome sociologique. Sans quoi il n’est pas de politique populaire, de réencastrement démocratique de l’économie dans le social. Néanmoins, les dérèglements multiples suscités par la société de marché peuvent conduire à un réencastrement autoritaire, de type étatiste-bureaucratique voire totalitaire à l’opposé de sont idéal socialiste, qu’il définit, de façon très proche de Jean Jaurès, comme « l’extension de la démocratie à la sphère économique »[23].
La liberté dans une société complexe
A une époque où la mémoire de toutes les catastrophes totalitaires du XXe siècle font l’objet de distorsions, sur lesquelles surfent tribuns et démagogues, il rappelle l’importance de la liberté comme aspect nécessaire d’une condition humaine décente. Néanmoins, sous le régime de l’économie libérale, « l’idée de liberté dégénère ainsi en un pur et simple plaidoyer pour la libre entreprise »[24], ce qui entre en tension avec les autres libertés. Il s’agit donc, contre la droite libérale d’aujourd’hui de protéger les libertés héritées du libéralisme politique du XVIIIe siècle des effets de la croissance indéfinie du domaine de la marchandise. Il convient aussi, contre la gauche tardive, de rappeler que la démocratie repose sur des enracinés, responsables des décisions et du devenir de leur communauté (et mûris par cette responsabilité). Dans un commentaire peu connu de Jean-Jacques Rousseau, Polanyi fait sienne la théorie républicaine de la liberté et met en lumière la découverte du peuple par le Genevois : « Une culture hors du peuple, une civilisation accaparée par quelque uns était pour lui une contradiction dans les termes »[25]. Il précise même, s’agissant des « gens du peuple », ce que l’intelligentsia contemporaine ne peut plus concevoir, ce par quoi elle a divorcé de la démocratie : « Leur vigueur naturelle et leur sens moral, leur patriotisme et leur religion naturelle, faisait d’eux le tissu de la création divine »[26]. L’on pourrait croire du George Orwell ! Polanyi et Orwell, nés entre 1886 et 1903, sont devenus des archaïques indissolubles dans l’individualisme-progressistes qui confond liberté et licence. Ces hommes d’un autre temps sont à l’opposé de tout ce qui travaille le champ contemporain de la politique et des idées, de l’extrême-droite à l’extrême-gauche ; pourtant, ils nous indiquent la voie d’un avenir décent. Le socialisme de Polanyi consacre la liberté et la démocratie au rang de principes supérieurs là-où le soviétisme s’est forgé dans l’amélioration de l’efficacité des moyens d’extraction, de production et de destruction, à un prix humain démesuré (l’actuel néo-collectivisme chinois poursuit le même but autrement).
Conclusion – Une société libre est-elle possible ?
Après La Grande Transformation, Polanyi consacre sa vie à des travaux d’anthropologie économique – dont nous avons souligné l’importance plus haut – de façon à comprendre la « place changeante de l’économie dans la société », autrement dit, les formes diverses d’organisation sociale de l’économie. Il qualifia ainsi son travail d’étude de la substantive economy (l’économie matérielle[27] et divers « processus institutionnalisés ») qu’il distingue de l’économie formelle, conception classique de l’économie comme « science des choix ». Plus surprenant pour l’époque, il développe une pensée des techniques et de leurs impacts sur la condition humaine qui pourrait être rapprochée d’un courant de pensée techno-critique[28]. Dès 1955, il souligne les conséquences d’un progrès technique lancé dans une réaction en chaîne incontrôlable[29]. Son intuition est que le développement technique, lui aussi désencastré, fait planer une menace existentielle sur l’homme et la démocratie. Il remarque que, en Allemagne comme Russie, le développement technologique a favorisé le totalitarisme. Plus étonnant a priori, plane sur la société américaine, pourtant fondée sur la liberté, une menace pouvant aboutir à un conformisme paralysant et une ambiance étouffant la vie culturelle, intellectuelle et politique[30]. Il comprend alors le danger d’une conception de la politique et de la vie sociale fondée sur la notion d’efficacité, amenant à l’asservissement de la société[31]. Face à cela, la priorité doit être aux considérations humaines supérieures, quitte à sacrifier une certaine efficacité technique[32] et le tutorat conformiste des « éducateurs de la nation »[33]. Cette réflexion raisonne avec les dangers néo-totalitaires numériques portés par Pékin, Bruxelles ou la Silicon Valley. Ce phénomène est amplifié par le traumatisme de la gestion technocratique de la crise du COVID-19 (dont le procès reste à faire) et de la catastrophe écologique globale en cours. Polanyi est bien un penseur important à connaître pour le XXIe siècle. Mais les subtilités de sa pensée méritent une lecture plus rigoureuse, au-delà de slogans produits par une écologie institutionnelle dans l’impasse ou des mantras d’une gauche radicale, noyée dans ses incohérences sur la démarchandisation et la fascinée encore par les dictatures dès lors qu’elles incarnent l’anti-américanisme.
[1] Respectivement doctorant en science économique (Université Jules Verne, Amiens) et professeur émérite (https://jerome-maucourant.com). Auteurs de « Karl Polanyi pense-t-il la technique ? », Indiscipline : rivista di scienze sociali, 2024, IV (7), pp.108-117. ⟨halshs-04573120⟩ (en ligne) avec Sébastien Plociniczak de Karl Polanyi et l’imaginaire économique, Le Passager Clandestin, 2020.
[2] Une de ses élèves, qui devint une grande anthropologue (et amie de Françoise Héritier), écrivit une belle synthèse de son œuvre qu’elle estimait être un antidote à l’influence du postmodernisme et de son relativisme : Anne Chapman, « Karl Polanyi (1886-1964) for the student », pp. 17-32, dans Philippe Clancier Francis Johanès Pierre Rouillard et Anne Tenu dir., Autour de Polanyi – vocabulaire théorie et modalités des échanges, de Boccard, 2005, p. 31. Lorsqu’on sait à quel point le postmodernisme façonne ce qu’est devenu la « gauche », on ne peut que s’étonner que certaines osent ainsi annexer à leurs affaires le travail de Polanyi.
[3] Karl Polanyi, La Grande Transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, Gallimard, 1983.
[4] Jérôme Maucourant, Avez-vous lu Polanyi ?, Flammarion, 2011.
[5] Karl Polanyi, Conrad Arensberg et Harry Peason, Commerce et marché dans les premiers empires. Sur la diversité des économies, Le Bord de l’Eau, 2017.
[6] Les manipulations de la monnaie cessent en France dès 1726.
[7] Rendue possible par la révolution intellectuelle qui propulsa la « science des machines ». Il n’y a pas eu d’ « accumulation primitive » fondée sur le travail servile à l’origine de la Révolution industrielle – mythe ressassé par les « décoloniaux » – mais une révolution des rapports sociaux doublé d’une véritable accumulation cognitive, toutes choses propres à un type singulier de civilisation. D’ailleurs, l’Empire ottoman pratiqua le colonialisme, l’impérialisme et l’esclavage (bien plus longtemps que les Occidentaux !) et n’a pas connu semblable évolution. Sur la science des machines, Jack A. Goldstone (2002), « Efflorescences et croissance économique dans l’Histoire globale : une réinterprétation de l’essor de l’Occident et de la Révolution industrielle », p. 297-334, dans Philippe Beaujard, Laurent Berger et Philippe Norel, Histoire globale, mondialisations et capitalisme, 2009.
[8] Karl Polanyi, « La mentalité de marché est obsolète » (1947), pp. 505-519, dans Michele Cangiani et Jérôme Maucourant dir., Essais de Karl Polanyi, Seuil, 2008, p. 507.
[9] Karl Polanyi, La Grande Transformation, op. cit., p. 61.
[10] Ibid., p. 214. Il qualifie la marchandisation de « liquidation d’absolument toute institution culturelle dans une société organique ». Précisant : « Des changements dans le revenu et le chiffre de la population n’ont évidemment pas de commune mesure avec un processus de ce genre » (p. 215).
[11] Karl Polanyi, Conrad M. Arensberg et Harry W. Pearson, Commerce et marchés dans les premiers empires. Sur la diversité des économies, Le Bord de l’Eau, 2017 (1957 pour l’édition anglaise).
[12] On a oublié le rôle néfaste de Jeffrey Sachs dans la terrible « thérapie de choc » en Russie, probablement parce qu’il devenu une référence des sympathisants des pouvoirs chinois russe. A nier la « réalité de la société », notion essentielle de La Grande Transformation (p. 333), à réduire le monde à la composition des intérêts individuels, à mépriser le temps long, les imaginaires, les intérêts politique et la culture, on ne peut que heurter à « ce qui revient sans fissure » (Lacan) : le réel. Plus généralement, la responsabilité des apôtres du globalisme marchand, ces prophètes de la « mondialisation heureuse », dans le chaos actuel doit être soulignée. On ne peut que regretter que le concept polanyien de contre-mouvement n’ait pas été entendu par le clergé universitaire et les décideurs politiques.
[13] L’espoir formulée par Polanyi, au sortir de la Deuxième Guerre Mondiale, selon lequel la théorie économique pourrait s’enrichir de l’ « l’analyse institutionnelle » a été ainsi cruellement déçue. Même le marxisme, qu’on aurait pu croire plus ouvert à l’histoire, a été incapable de saisir l’intérêt de cette méthode, perdu qu’il était dans un économisme stérile. Ceci explique d’ailleurs pourquoi bien des marxistes sont devenus de fervent néolibéraux durant les années 1990 : ils restaient fondamentalement fidèles à leur paradigme économique étriqué, ne faisant que changer d’église pour gravir dans l’échelle sociale et répéter les les mêmes dogmes. Voir Karl Polanyi (1950), « The contribution of institutional analysis of the social science », pp. 55-66; dans Karl Polanyi, For a new West, Polity, 2014, p. 66.
[14] Karl Polanyi, La Grande Transformation, op. cit., p. 112.
[15] On est parfaitement fondé à reproduire cette analyse dès lors que les terme de la comparaison peuvent être transposés raisonnablement à d’autres expériences historiques. A l’évidence, le cas russe convient parfaitement à l’affaire. Mais, il conviendrait évidemment de refuser ou de nuancer fortement ce type d’analyse lorsqu’on étudie les social-démocraties européennes d’aujourd’hui.
[16] Ibid., p. 284.
[17] Karl Polanyi, « L’essence du fascisme » (1935), pp. 369-395, dans Essais de Karl Polanyi, op. cit., p. 394.
[18] L’inflation des minima sociaux fait partie de cette politique. Plutôt que de promouvoir le plein d’emploi, seule perspective socialiste sérieuse (Jaurès n’a-t-il pas déclaré qu’il n’y a pas de plus belle civilisation que celle fondée sur le travail ?), on a préféré augmenter la fiscalité et la dette publique pour que les éléments cardinaux du système néolibéral fonctionnent : monnaie « forte » – non corrélée avec la productivité nationale – pour peser artificiellement contre l’inflation, liquidation des protectionnismes nationaux et européens, liberté de mouvements de capitaux et de marchandises et négligence migratoire pour peser sur le taux de salaire. On voit encore ici concrètement l’articulation entre mouvement et contre-mouvement, dont le résultat n’est absolument pas heureux. Polanyi avait déjà démontré qu’un capitalisme sans marché du travail est dysfonctionnel et moralement dévastateur : il faut lire sa critique féroce du « système de Speenhamland » dans La Grande Transformation, op. cit, pp. 112-144.
[19] Denis Collin, « Gauche-Droite. Des catégories politiques inutilisables », dans Fabien Schang dir., Gauche ? Droite ?, Ovadia, 2026, pp. 35-47.
[20]Jean-Claude Michéa, Le complexe d’Orphée. La gauche, les gens ordinaires et la religion du Progrès, Flammarion, 2011.
[21] Karl Polanyi, La Grande Transformation, op. cit. , p. 61.
[22] Gran Torino de Clint Eastwood (2008) – de sensibilité plutôt « républicaine » – montre comment les difficultés de la vie des gens ordinaires, affrontées en commun, permettent de surmonter les préjugés racistes et, finalement, de construire une nation civique. Toutefois, l’ « industrie de l’excuse » de la « sociologie d’Etat » – selon des mots-chocs de Michéa – produite par la gauche culturelle déresponsabilise et démoralise les acteurs, ce qui ne favorise pas cette alchimie sociale permettant au besoin d’enracinement – reconnu à tous – de construire une nation politique.
[23] Karl Polanyi, « Le marxisme redéfini » (1934), pp. 431-436, dans Essais de Karl Polanyi, Seuil, 2008, p. 431.
[24] Karl Polanyi, La Grande Transformation, op. cit.
[25] Karl Polanyi, « Jean Jacques Rousseau : une société libre est-elle possible ? » (1953) , p. 533 à 537, dans Essais de Karl Polanyi, op. cit., p. 529. Et le Hongrois de fustiger après Jean-Jacques les aspects sombres des Lumières partagés parfois par Diderot, Holbach et Voltaire qui méprisaient la « canaille » (p. 537).
[26] Ibid.
[27] Karl Polanyi, Conrad M. Arensberg et Harry W. Pearson, Commerce et marché dans les premiers empires, op. cit.
[28] Dont les principales figures de l’époque sont Jacques Ellul en France, Günter Anders en Allemagne ou Lewis Mumford aux États-Unis (qu’il fréquente).
[29] Karl Polanyi, « La mentalité de marché est obsolète » (1947), pp. 505- 507 dans Essai de Karl Polanyi, op. cit..
[30] Karl Polanyi, (1955) « La liberté et la technique », pp. 539-545, dans Essai de Karl Polanyi, op.cit. Voir aussi Karl Polanyi, « La liberté dans une société complexe » (1957), pp. 551-55, dans Essai de Karl Polanyi, op.cit., p. 554.
[31] Karl Polanyi, « L’essence du fascisme » (1935), dans Essai de Karl Polanyi, op.cit., pp. 381 sq. L’idéal de ce fascisme serait une sorte de fourmilière – décrite par Freud dans Malaise dans la culture – qui semble être l’idéal du modèle singapourien de Lee Kuan Yee (1923-2015) ou aujourd’hui chinois de Xi Jinping. Pourtant, ce modèle, qui suscite tant d’admiration à l’extrême-gauche mais aussi dans certains courants du libéralisme d’aujourd’hui, ressemble étrangement à la substance de la société fasciste d’Otmar Spann décrite par Polanyi, c’est-à-dire une forme d’organisation si bien huilée que chacun vaquerait à sa fonction sans même qu’il y ait besoin d’un gouvernement …
[32] Karl Polanyi, « La mentalité de marché est obsolète » (1947), pp. 505-519, dans Essai de Karl Polanyi, op.cit., p. 516.
[33] Karl Polanyi, « La liberté dans une société complexe » (1957), pp. 547-555, dans Essai de Karl Polanyi, op.cit., p. 554.
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