Vous présentez votre livre comme une déconstruction de plusieurs “mythes” sur l’immigration. Quel est, selon vous, le mythe le plus solidement installé dans le débat public français, et pourquoi résiste-t-il autant aux faits ?
Longtemps, le mythe le plus important dans le discours public a été celui selon lequel il n’y aurait « pas plus d’immigration en France aujourd’hui qu’hier ». Mais cette assertion sans fondement perd aujourd’hui de sa force : les faits sont devenus trop frappants pour être niés. La population immigrée a bondi de 80% depuis l’an 2000, cinq fois plus vite que la population générale, pour atteindre 8 millions de personnes (11,6 % de la population) ; un record absolu. S’y ajoutent 8 millions de personnes nées en France d’un ou deux parents immigrés – les enjeux de l’intégration ne se limitant pas au temps d’une seule génération. 23% de la population dans notre pays est ainsi d’origine immigrée sur deux générations, dont les deux tiers sont d’ascendance extraeuropéenne.
En revanche, un mythe qui résiste encore solidement est celui selon lequel « l’immigration rapporte au pays ». Cette affirmation est portée notamment par une poignée de secteurs économiques qui se sont rendus dépendants à une main d’œuvre importée, peu qualifiée et peu rémunérée, mais ne reflètent pas les réalités budgétaires ni macroéconomiques. L’immigration reçue en France est l’une des moins « au travail » de toute l’Europe. À peine 46% des immigrés récents en âge actif occupent un emploi : c’est tout simplement le taux le plus faible de l’Union européenne, vingt-trois points en-dessous de celui constaté dans la population générale. Lorsqu’elles travaillent, les personnes immigrées le font plus souvent sur des postes peu qualifiés, donc peu rémunérés, qui contribuent peu en recettes publiques – mais conduisent à une sollicitation plus forte des dépenses sociales.
Votre ouvrage mobilise de nombreuses statistiques officielles. Comment distinguez-vous, dans un sujet aussi sensible, ce qui relève du constat statistique de ce qui relève de l’interprétation politique ?
Il existe nécessairement diverses interprétations politiques de la réalité migratoire. L’immigration n’est pas un phénomène de nature physique, comparable à la pluie, au soleil ou au vent, à propos duquel on saurait trouver une « vérité scientifique » absolue.
L’enjeu principal me semble plutôt résider dans l’établissement de faits objectifs, sur la base desquels une conversation civique éclairée peut s’établir ensuite. Or l’accès aux données en matière d’immigration est un combat permanent, et leur interprétation est restée longtemps monopolisée par quelques institutions publiques – comme l’INED ou l’Institut Convergences Migrations – dont la vocation apparaît moins d’éclairer le débat public que de le convertir à une forme de « rassurisme » officiel. Notre ambition est d’apporter une contre-expertise face à ce monopole.
À ces institutions s’ajoutent des acteurs militants et très actifs. Un exemple parlant est celui de France Terre d’Asile : l’association perçoit, chaque année, environ 60 millions d’euros du ministère de l’Intérieur au titre du budget « Immigration, asile et intégration », en contrepartie notamment de la gestion de centres d’accueil pour demandeurs d’asile. En novembre 2025, la même organisation a publié une note affirmant qu’une régularisation de 250 000 clandestins rapporterait 3 milliards d’euros par an aux finances publiques – avec une méthode gonflant les recettes et ignorant tous les coûts. Cette association produit, sur fonds publics, une donnée construite pour influencer politiquement l’action de l’Etat qui la finance : voilà exactement le genre de posture qu’il faut contester.
Vous insistez sur les effets de l’immigration sur le logement, l’école, les finances publiques ou encore la démographie. Selon vous, lequel de ces domaines est aujourd’hui le plus sous-estimé par les responsables politiques, et pourquoi ?
Le champ le plus sous-estimé réside, sans doute, dans l’ampleur de la transformation démographique. Ce basculement se lit d’abord dans la natalité : depuis l’an 2000, le nombre de naissances de deux parents eux-mêmes nés en France a chuté de 30 %, tandis que les naissances de deux parents nés hors de l’UE ont bondi de 74 %. En 2024, 34 % des naissances enregistrées en France avaient au moins un parent né à l’étranger – dont 67 % en Seine-Saint-Denis, 57 % dans le Val-d’Oise ou 54% en Essonne.
L’accélération de l’immigration s’accompagne d’une diffusion du phénomène, qui ne se limite plus aux grandes métropoles ni à certaines régions déjà concernées. On observe ainsi une véritable « ruée vers l’Ouest », avec des villes comme Le Mans (le part d’immigrés dans sa population a augmenté de 103% entre 2006 et 2021), Brest (+100 %), Caen (+96 %) ou Nantes (+64 %) qui connaissent les plus fortes progressions de France, transformant rapidement et en profondeur des territoires historiquement peu impactés par l’immigration.
Cette dynamique produit notamment des effets à l’école. Désormais, plus d’un élève de CM1 sur cinq ne parle que « parfois » ou « jamais » le français à la maison. Les enfants d’immigrés sont aussi surreprésentés dans l’éducation prioritaire : 47 % des descendants d’immigrés du Maghreb y sont scolarisés et 61 % pour ceux d’Afrique subsaharienne, contre 21 % en moyenne pour l’ensemble des élèves. À l’âge de 15 ans, l’écart PISA atteint 60 points en mathématiques entre élèves autochtones et immigrés – soit l’équivalent d’un an et demi de retard scolaire.
Vous posez en filigrane la question de la maîtrise des flux migratoires. À partir de quel moment estimez-vous qu’une politique migratoire peut être considérée comme réellement maîtrisée ? Quels seraient les indicateurs objectifs permettant de l’affirmer ?
Une politique migratoire est maîtrisée lorsque la nation, par ses représentants, décide librement du nombre et du profil des étrangers qu’elle admet sur son sol, à l’asile ou à la nationalité, sans dépendre de dynamiques administratives ou jurisprudentielles autoalimentées. Le second critère est celui de l’efficacité : la politique d’immigration devrait être conçue comme n’importe quelle politique publique, avec pour objectif de minimiser les coûts et de maximiser les bénéfices pour la société française.
Cela suppose d’admettre que toutes les immigrations ne sont pas équivalentes. En particulier, les trajectoires d’intégration varient considérablement selon les origines. Par exemple, les immigrés d’Asie du Sud-Est (Vietnam, Cambodge et Laos) affichent le meilleur taux d’emploi de toutes les origines migratoires en France : 74%, contre 62% pour la moyenne des immigrés. 35% de leur « deuxième génération » obtient un diplôme supérieur à bac+2, huit points de plus que la moyenne des descendants d’immigrés. Le taux de propriété de leur logement atteint un record dès la première génération (dépassant même celui des personnes sans ascendance migratoire directe) et leurs enfants comptent parmi les moins endogames : à peine 14% des individus nés de deux parents immigrés d’Asie du Sud-Est ont un conjoint de la même origine – contre 77% des enfants de deux immigrés turcs.
Le déni de cette hétérogénéité empêche de bâtir une politique migratoire efficace : on ne peut piloter ce qu’on refuse de mesurer et une immigration choisie suppose d’assumer que le mérite, la qualification et la compatibilité culturelle ne sont pas des critères indifférents.
Au-delà du diagnostic, quelles seraient les trois réformes que vous mettriez en œuvre en priorité si vous disposiez demain des leviers de décision en matière d’immigration et d’intégration ? Pourquoi celles-là plutôt que d’autres ?
Dès aujourd’hui, un choc de non-attractivité pour l’immigration sociale et sanitaire est possible. L’aide médicale d’État, réservée aux étrangers en situation irrégulière, a vu son nombre de bénéficiaires tripler en vingt ans (de 155 000 en 2004 à 465 000 en 2024) pour un coût 1,3 milliard d’euros en 2025. C’est le dispositif le plus généreux d’Europe, et il doit être réformé. De même pour « l’hébergement inconditionnel » : la France est le seul pays européen à l’avoir inscrit dans la loi comme un droit imprescriptible, gratuit et sans limite de durée. Entre 40 et 60 % des places d’hébergement d’urgence de l’État sont occupées par des étrangers en situation irrégulière, selon la Cour des comptes.
Deuxième chantier : remettre en cohérence notre droit par la dénonciation de certains accords bilatéraux dérogatoires – à commencer par l’accord franco-algérien de 1968, qui offre un régime d’exception par rapport au droit commun des étrangers. La principale nationalité bénéficiaire des titres de séjour valides ne se voit pas appliquer une large part de nos lois sur l’immigration…
Enfin, troisième qui ne se heurtera pas à des obstacles européens ou constitutionnels immédiats : une réforme des modalités d’accès la nationalité française. Personne ne devrait devenir français sans l’avoir voulu, ni sans que la République l’ait décidé. Cela implique de supprimer l’ensemble des voies d’acquisition « de plein droit » (par mariage, droit du sol différé…) et de les réorienter vers la naturalisation par décret, dont les critères doivent être renforcés.
Arnaud Benedetti
Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.
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