Il est des anniversaires que l’on préférerait ne jamais avoir à commémorer. Celui-ci en fait partie. Voilà un an que Christophe Gleizes est privé de liberté. Un an qu’un journaliste est enfermé, loin des terrains qu’il couvrait, loin de son métier, loin des siens. Un an qui devrait provoquer un sursaut collectif et qui, pourtant, s’écoule dans une inquiétante discrétion.

Cette discrétion est précisément ce que recherchent les régimes qui font de l’arbitraire un mode de gouvernement. Le temps devient alors une arme. Les premiers jours suscitent l’émotion, les premières semaines les déclarations officielles, les premiers mois quelques mobilisations. Puis l’actualité change de visage. Les opinions se dispersent. L’indignation se lasse. La prison, elle, demeure.

Nous avons connu ce mécanisme avec Boualem Sansal. Durant des mois, des femmes et des hommes de tous horizons se sont mobilisés pour empêcher que son nom ne sombre dans l’oubli. Cette mobilisation n’était pas seulement un geste de solidarité envers un immense écrivain. Elle rappelait une évidence : lorsqu’un État emprisonne un auteur pour ce qu’il pense ou ce qu’il écrit, c’est la liberté de tous qui recule.

L’affaire Christophe Gleizes relève de la même logique. Les circonstances diffèrent, les profils aussi. L’un est écrivain, l’autre journaliste. Mais derrière ces différences apparaît une même réalité, l’exercice indépendant de la pensée, de l’enquête ou de la parole devient suspect dès lors qu’il échappe au contrôle du pouvoir.

Il ne s’agit plus ici de commenter un cas individuel. Il faut regarder le phénomène dans son ensemble. Depuis des années, les organisations internationales de défense des droits humains documentent les atteintes répétées aux libertés fondamentales en Algérie : restrictions de la liberté d’expression, poursuites judiciaires à caractère politique, dissolution d’associations, pressions sur les médias indépendants, multiplication des détenus d’opinion. Chaque nouvelle affaire pourrait sembler exceptionnelle. Ensemble, elles dessinent un système.

Ce système produit une conséquence redoutable : l’autocensure. Lorsque des journalistes savent qu’une enquête peut les conduire devant un tribunal, lorsque des écrivains s’interrogent avant chaque publication, lorsque des citoyens hésitent à prendre la parole, la répression n’a même plus besoin de s’exercer partout. Elle s’installe dans les consciences.

Les démocraties ont, face à cette réalité, une responsabilité particulière. Les intérêts diplomatiques, économiques ou stratégiques ne sauraient conduire à banaliser les atteintes aux libertés fondamentales. La stabilité d’un État ne peut être invoquée pour justifier l’affaiblissement de l’État de droit. Il n’existe pas de partenariat durable lorsque le silence devient le prix des relations internationales.

L’histoire nous enseigne une autre leçon. Les prisonniers d’opinion finissent souvent par incarner davantage leur combat derrière les barreaux qu’ils ne l’auraient fait en liberté. Les pouvoirs qui cherchent à réduire une voix au silence contribuent paradoxalement à lui donner une portée universelle. Les geôles passent. Les textes, les enquêtes et les témoignages demeurent.

Un an après l’arrestation de Christophe Gleizes, il ne s’agit pas seulement de demander sa libération. Il s’agit de rappeler un principe qui fonde toute société libre : nul ne devrait être privé de sa liberté pour avoir exercé honnêtement son métier de journaliste ou exprimé une pensée indépendante.

La défense de cette exigence ne relève ni de l’émotion ni de l’idéologie. Elle constitue le socle même de l’État de droit. Lorsqu’elle vacille quelque part, elle concerne partout ceux qui refusent que la liberté d’informer et la liberté de penser deviennent des privilèges accordés par le pouvoir plutôt que des droits garantis par la loi.


Kamel Bencheikh

Kamel Bencheikh est un écrivain et intellectuel franco-algérien dont le parcours mêle engagement, réflexion politique et passion pour la langue française. Après une vingtaine d’années en Algérie, puis un long ancrage en France, il s’est imposé comme une voix universaliste, attachée à la laïcité, à l’émancipation individuelle et à l’exigence républicaine. Auteur entre autres de L’Islamisme ou la crucifixion de l’Occident (éditions Frantz Fanon), chroniqueur dans divers médias et passeur d’idées, il s’intéresse tout particulièrement aux questions d’intégration, de citoyenneté et de liberté de conscience. Son œuvre, comme ses prises de position publiques, reflète une volonté constante : relier plutôt qu’opposer, éclairer plutôt qu’enflammer, et défendre une vision humaniste de la France contemporaine.

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