Nous vivons l’époque des Mbappé et autres Dembélé, ces contemporains qui sont bien de leur temps. Le nôtre, chargé de tous ses défauts. Le nôtre, si désespérant de conformisme. D’une platitude et d’une médiocrité à se jeter par la fenêtre ! Mais avant eux, dans les années 80 et 90, avant même Zidane, évolua sur les stades le plus grand joueur de tous les temps, le seul que personne ne peut oublier, un soleil noir, Maradona. Qui se souvient de Maradona ?

Maradona n’était pas un joueur de football

Diego Armando Maradona n’était pas un joueur de football, au sens quasi bureaucratique, digne d’un DRH, pris par ce syntagme en notre XXIᵉ siècle. Les mots demeurent, les réalités qu’ils désignent s’avèrent différentes. Aujourd’hui, les vedettes du football ploient sous l’obligation de conduire leur existence selon les standards de la bien-pensance planétaire. L’obligation de vivre lisse. L’obligation de parler en perroquets, en répétant à la lettre les éléments de langage au moyen desquels ceux qui les montrent à la fenêtre de leur théâtre de marionnettes formatent leur expression. Leurs contrats intègrent à leur métier leur image extra-footballistique. Ils ne sont pas seulement payés pour très bien jouer au football, ils le sont également pour jouer autre chose : les hommes-sandwichs de certaines valeurs sociétales, auxquelles peut-être ils n’adhèrent pas. Si je tiens pour généralement valables et importants force impératifs de cette bien-pensance (lutte contre le racisme, l’homophobie, le fanatisme, le masculinisme), je tiens en revanche pour étrange, et même un peu inquiétant, que l’on contraigne les joueurs de football à se muer en curés de campagne de la néo-religion civile dont ces impératifs sociétaux figurent les articles de catéchisme. De fait, c’est un ensemble – le jeu et l’en-dehors du jeu, le match et l’attitude dans la vie – que les industries planétaires du divertissement vendent au commun des mortels. Traduisons en barbare volapük commercial cette observation : Un joueur de football, c’est un package.

Maradona le scandaleux : comme Rimbaud et Bach

Ainsi, le joueur contemporain de football est un produit calibré, comme les fruits et légumes au supermarché, soumis à l’injonction de montrer l’exemple à suivre au public. Bref, le métier de joueur de football en est insensiblement devenu un autre : celui d’influenceur. Maradona ne l’était pas, un exemple ! Maradona ne l’était pas, un package ! Maradona ne l’était pas, ce que Mbappé, Dembélé, pour sympathiques qu’ils soient, et cent autres, plus anonymes, sont sommés d’être : un influenceur ! Comme les poètes, comme Rimbaud, comme Bach, Maradona était scandaleux. Dans une conférence de 1987, « Qu’est-ce que l’acte de création ? », Gilles Deleuze a repéré en quoi Bach était scandaleux : « Rappelez-vous, l’acte de parole de Bach, c’est quoi ? C’est sa musique, c’est sa musique qui est acte de résistance ; acte de résistance contre quoi ? C’est pas un acte de résistance abstrait, c’est un acte de résistance contre et de lutte active contre la répartition du profane et du sacré. (…) Il y a un cri de Bach : “Dehors, dehors, allez-vous-en, je ne veux pas vous voir.“ Ça, c’est l’acte de résistance. » Maradona était aussi scandaleux que Bach. Pour les mêmes raisons. Son jeu était un cri. Sa vie était un cri. Deux cris différents : son jeu était le cri joyeux de la vie s’affirmant génialement comme créativité, sa vie était un cri de douleur, celle de l’incapacité à vivre en dehors du terrain de football. Son jeu et sa vie brisaient les répartitions imposées par le conformisme.

Maradona, ministre de l’onction sacrale ?

Pourquoi donc les Grands de la terre le courtisaient-ils avec obstination ? Pourquoi insistaient-ils pour recevoir Maradona à leur domicile, l’inviter à leur table, parader comme des paons à ses côtés ? Les monarques – dont Fidel et Chavez – et les chefs d’État plus ordinaires, qui ont tenu à se faire photographier en sa compagnie, singeant l’amitié intime à force de démonstratives accolades, se savent illégitimes. Faisant du Pascal, pour qui « il ne faut pas dire au peuple que les lois sont injustes, car il ne lui obéit qu’à cause qu’il les croit justes », comme Monsieur Jourdain de la prose, ils savent qu’il ne faut pas avouer leur illégitimité aux peuples. Les rois se savent nus. Ils savent qu’ils n’obtiennent la considération, en surcroît de l’obéissance, des peuples qu’en attirant sur eux une lumière venue d’ailleurs. Une lumière qui leur confère comme un instant de légitimité. Maradona fut une lumière de cette sorte. Il était une onction sacrale, comme celle de Reims jadis. Lors de leurs rencontres, ce n’était pas Fidel qui sacrait Maradona, c’était Maradona qui sacrait Fidel. Cette observation – qui, loin de se limiter à une figure de rhétorique décorative, signale la réalité symbolique – vaut pour tous les dirigeants qui ont attiré Maradona à leur table. Il les sacrait. Pourtant, si les Grands étaient dupes de cette mise en lumière destinée à habiller leur vide, s’imaginant emplir leur personne de légitimité réelle par ce truchement, les peuples, plus subtils que leurs dirigeants, ne l’étaient nullement. Ils en savouraient l’ironie : les Grands de ce monde quémandant, pour asseoir leur pouvoir, une sorte de sacre auprès d’un homme extérieur aux affaires politiques.

Seul l’homme scandaleux extérieur au pouvoir est porteur de l’onction sacrale. C’est d’un tel homme que tous les pouvoirs politiques sont en permanence en quête.

Le véritable génie de Maradona : vivre à côté de la vie

Qu’est-ce qui était scandaleux chez Maradona ? Ceci : génial, il vivait à côté de la vie. Génial, il vivait inachevé. Génial, il vivait en raté. Maradona, qui jouait si divinement au football, ne savait pas vivre. Comme Kafka, ainsi que sa correspondance en témoigne, il vivait en mal de vie. La vraie vie de Kafka ne s’épanouissait que dans l’écriture, où son mal de vivre se résorbait en se sublimant. La vraie vie, éclatante de beauté et de santé, prestidigitatrice, de Maradona, ne s’épanouissait que sur le terrain, balle au pied ; dans la vie extérieure au stade, lieu de fausse vie sans doute, il était un exilé. Hors du stade, il errait comme l’autochtone d’une autre vie que la vie ordinaire. La vraie vie est ailleurs que dans la vie ordinaire : sur le seul carré vert du stade.

Maradona, l’albatros

Une image poétique rend compte de cette énigme : l’albatros de Baudelaire. Comme « il est gauche », ce « voyageur ailé », dès qu’il s’agit de vivre sur « le plancher », écrit l’auteur des Fleurs du Mal, se décrivant lui-même ! Comme il est laid, « lui naguère si beau » ! Que sa vie est maladroite, désordonnée, quand il est « exilé sur le sol » ! La ville, les hôtels, la rue, les aéroports, les plateaux télé, la vie privée, tout le dehors du stade, est le royaume sombre de l’exil. Sans conteste, l’image qui surgit le plus naturellement à l’esprit de qui s’intéresse de près à Maradona est celle de l’exil. Plus justement : de l’exil métaphysique, de l’âme en exil dans une vie qui n’est pas la sienne. Dans la vie quotidienne, pour reprendre encore Baudelaire, « ses ailes de géant l’empêchent de marcher ». Le terrain de football est la seule patrie et le seul ciel de l’âme de Maradona, cette exilée partout ailleurs.

Les peuples se sont reconnus dans cette situation métaphysiquement scandaleuse, car, la plupart du temps, ils n’ont rien d’autre en guise de viatique, pour les aider à traverser l’existence, sur cette terre, que le football. Ce football qui leur a été volé par les industriels du divertissement, qui a été dévoyé pour servir d’autres intérêts que les leurs, qui a transformé les joueurs en larbins de la consommation, en propagandistes de l’argent facile et fou, en rabatteurs pour les fast-foods, pour les repas livrés à domicile et les marchands de maillots, et qu’ils continuent envers et contre tout d’habiter de toute leur âme. À l’instar de la vie, Maradona n’était pas fait pour entrer dans les fiches et tableaux Excel des DRH !

Son mal d’azur est le nôtre

Maradona était un albatros, ce « prince des nuées », déguisé en joueur de football, tout comme fut un albatros également Marilyn Monroe, oiseau céleste déguisé en actrice de cinéma. Les oiseaux sont des âmes. Nul n’ignore cette expression commune au cinéma et au football : « jouer juste ». Tombés du ciel dans la vie ordinaire, chus et déchus en exil, Maradona et Marilyn ne jouaient juste et ne vivaient juste que sur une surface géométrique : le rectangle vert du terrain de football, le rectangle blanc de l’écran de cinéma. Quand les lumières s’allumaient, tous les yeux, fascinés, se braquaient sur eux. À ce moment-là ils n’étaient plus des étrangers à l’existence, des non-sachant vivre. À cet instant, la vérité se faisait jour : leur mal de vivre n’était que le mal du pays : dès qu’ils jouent, dès qu’ils apparaissent sur le rectangle, ils retrouvent leur patrie. Leur mal de vivre n’était que le mal d’azur des albatros lorsqu’ils marchent sur le plancher : comme le ciel, ce royaume des albatros, le maillot de l’Argentine alterne le bleu et le blanc, les nuages et l’azur, et l’équipe nationale s’appelle « l’albicéleste ».

Leur mal d’azur, le mal d’azur de Maradona, c’est le nôtre : le mal de notre patrie véritable. Le bonheur de Maradona sur le terrain, c’est le nôtre aussi : celui de notre réconciliation, par-delà le scandale de l’exil, avec notre vie. Et c’est bien parce que tous les hommes éprouvent ce mal et que tous aspirent à cette réconciliation qu’ils ont tant aimé Maradona.


Robert Redeker

Robert Redeker est un philosophe et professeur agrégé de philosophie. Auteur notamment de Le Déshumain (2001), L’Éclipse de la mort (2017), Les Sentinelles d’humanité (2020) ou Descartes. Le miroir aux fantômes (2025), sa réflexion interroge la condition humaine dans la modernité, la disparition du sens du tragique et l’effacement de la transmission culturelle.

Agrégé de philosophie, Robert Redeker est né en 1954 de parents allemands dans une ferme du Couserans, au cœur des montagnes de l’Ariège. Il a été une quinzaine années durant membre du comité de rédaction de la revue Les Temps Modernes. Il fut chroniqueur à Libération Livres, Le Monde des Livres, L’Humanité, Bücher/Livres le supplément littéraire du Tageblatt, à Marianne, collaborant aussi au Figaro et au Figaro Magazine. Il produit l’émission L’Entretien Infini sur Radio Kol Aviv. Il est l’auteur de nombreux livres, dont certains sont traduits en italien, en danois, en espagnol, en anglais, et en arabe. Il aimerait qu’ils le soient un jour (avant de mourir) en hébreu et en occitan. Parmi ceux-ci citons : Egobody, Le Soldat impossible, L’Eclipse de la Mort, L’Abolition de l’âme, Éloge spirituel de l’attention, Descartes : le miroir aux fantômes.

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