Vous êtes l’un des initiateurs de la manifestation contre la loi relative à la fin de vie. Quel premier bilan en tirez-vous ?
Plus de 5000 personnes se sont rassemblées en quelques jours pour s’adresser aux députés qui vont devoir se prononcer ce mardi 30 juin. Cela malgré une tentative d’annulation du ministère de l’Intérieur sans motifs sérieux, certes censurée par le juge au dernier moment, mais qui a créé le matin même de son déroulement des hésitations. C’est un signe que cette théâtralisation d’un consensus total organisée par le gouvernement et les défenseurs de la loi ne porte plus, comme une étude précise de l’état de l’opinion par le think tank FONDAPOL l’a souligné. Ceci explique la précipitation gouvernementale à bousculer le calendrier parlementaire pour faire passer à la va-vite, au forceps, alors que les interrogations montent, une réforme qui remue pourtant des fondements essentiels. Ce qui est frappant, c’est l’émergence d’un front très diversifié, très large, contre cette loi, face aux caricatures que l’on voulait imposer. Cette fin de semaine encore, dans un post sur Facebook, une députée socialiste, Estelle Mercier, excipait sans nuance l’obstruction « de la part de la droite très conservatrice et de l’extrême-droite contre le droit à mourir » pendant que son collègue de groupe Dominique Potier signait une tribune contre cette loi dans Le Monde avec Stéphane Peu, président du groupe communiste de l’Assemblée nationale. En appel à la manifestation, nous avions côte à côte à la fois Jean-Pierre Brard, ancien député et maire communiste de Montreuil, Julien Aubert, des soignants de toutes opinions, un texte de soutien de François Bayrou, des signatures de philosophes dont nul ne conteste la fluidité libre de la pensée, tels Robert Redeker et Bertrand Vergely. Et dans le public de la manifestation on reconnaissait tant le CPDH protestant que des catholiques et des laïques. Ailleurs, au Royaume-Uni, en Écosse, la gauche s’est positionnée en première ligne contre une loi identique. Comment les forces dites « progressistes » ont-elles pu si vite passer du « vive la vie » mitterrandien de 1981 au « bienvenue la mort » macronien de 2026 ? Mais bien heureusement, la prise de conscience de ce que signifie cet acte de rupture est un réveil qui traverse désormais les camps, les tranchées idéologiques et les croyances. Elle monte, et c’est ce qui explique cette irraisonnable précipitation législative.
En quoi ce qui est présenté comme la grande réforme sociétale du second quinquennat Macron constitue à vos yeux un point de rupture éthique ?
Il ne s’agit pas d’un « droit à mourir » mais d’une obligation de la société, via ses institutions et ses soignants, de tuer à la demande, ou de fournir des outils efficaces de suicide. Il ne faut pas se payer de mots. Les principes du droit français reposent historiquement sur l’idée que le corps humain ne peut faire l’objet d’un commerce et que la vie humaine bénéficie d’une protection absolue. L’éthique républicaine puise dans le fondement romain du subsidium, le soutien de tous à tous, dans la souffrance, dans les moments très difficiles : c’est le sens du mot fraternité dans notre devise. La vie pourrait désormais devenir juridiquement effaçable lorsque certaines conditions sont réunies. Au-delà de l’implosion de toute l’éthique du soin médical, c’est l’éthique collective républicaine qui est remise en cause : plutôt que d’accompagner chacun, d’aider à traverser, de densifier les soutiens dans les moments difficiles, les plus douloureux, dans une tension collective et un lien fort, consolidé face à l’adversité, on le propulse dans le vide autonome de sa mort mécanisée. C’est un renversement fondamental. Car ce « on », c’est la République fraternelle, combattante de l’espoir dans son héritage philosophique. C’est d’autant moins compréhensible que jamais on n’avait disposé d’autant d’outils technologiques pour accompagner la souffrance, jusqu’à la sédation profonde, avec une gamme complète de soins palliatifs. Comment, et surtout pourquoi, peut-on et veut-on ainsi retourner comme un gant les si beaux mots de progrès, de droit et de liberté ? Il me semble que c’est le parachèvement total et absolu d’une évolution profonde : celle d’une société de l’atomisation, de « particules élémentaires » chacune remise à son destin, dans un vide de lien sidéral, où la force, le sens du collectif sont détruits. C’est parce que partout tout se délite, se fracture, se découd, s’abîme sous nos yeux que cette loi devient possible. C’est une abdication, l’acceptation finale d’une décomposition, un « Munich sociétal », dans une société émiettée, matérielle et marchande, de plus en plus compétitive, féroce, derrière le marketing des beaux sentiments. Une société où les plus vulnérables sont invités à s’effacer. Et c’est cette invitation qui est la plus terrible. C’est là le saut éthique. Elle conduit mécaniquement au pire : l’appel à un discernement inaccessible dans la souffrance et la solitude, et supposé possible même en curatelle, l’euthanasie des mineurs, l’extension des cas aux souffrances psychologiques, l’effacement de la clause de conscience. L’euthanasie est un bloc. C’est un basculement ; elle ne concède rien. Dans un monde de guerres, de violences jusqu’au fond de nos quartiers, et dans notre jeunesse, cet appel à la mort comme solution salvatrice aura des conséquences redoutables.
Qu’attendez-vous des parlementaires et, si la loi était adoptée, comment envisagez-vous de poursuivre votre mobilisation ?
Beaucoup de parlementaires hésitent, de gauche, de droite, du centre. Ils sont perplexes. Au départ, animés par une intention profondément humaine, souhaitant répondre à des situations douloureuses, confrontés, comme nous tous, dans leur vie personnelle, à la souffrance d’un proche, ils cherchent une voie de compassion. Mais ils ont désormais discerné intuitivement que cette loi est un engrenage, qu’elle acte une rupture probablement définitive avec une société républicaine de fraternité et de solidarité. Ils voient bien qu’il est impossible de stabiliser les critères et de garantir le discernement. Ils comprennent qu’au moment même où la Nation engage un effort inédit pour renforcer l’accès aux soins palliatifs, il est sans logique de conclure à leur insuffisance sans avoir évalué pleinement les effets des réformes enfin engagées. Dans ce contexte, devant ce trouble salutaire de la conscience, nous leur disons : « Ne pas trancher à la hâte, ce n’est pas être dilatoire. Dans une société déjà traversée par la défiance, nous avons besoin de décisions pesées qui renforcent la confiance collective. Sommes-nous certains d’avoir exploré toutes les voies du soin, de l’accompagnement, de la solidarité et de la prévention avant d’autoriser une réponse dont les conséquences peuvent être irrémédiables ?» Ceux qui hésitent ne doivent pas voter cette loi, en se mentant à eux-mêmes. Pour notre part, quel que soit le résultat, le devoir est de continuer à combattre, dans le respect du droit acté, la portée symbolique de cette loi, dont l’impact mortifère est dévastateur sur le lien social et la jeunesse. Ce combat est un combat global, pour une autre société.
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