Yves Lacoste, décédé le 20 juin 2026 à l’âge de quatre-vingt-seize ans, aura été le plus singulier des géographes français de l’après-guerre. À rebours de sa corporation, il choisit de dire tout haut ce que les états-majors savaient depuis toujours. Sa refondation de la géopolitique, longtemps suspecte aux yeux d’une académie traumatisée par l’usage nazi de la géopolitique, constitue l’un des gestes intellectuels les plus conséquents de la seconde moitié du XXᵉ siècle des sciences sociales françaises. Qu’il soit permis à l’historien des pratiques du renseignement et de la géopolitique culturelle d’en prendre la mesure — avec la gratitude du disciple et la distance de la méthode.

L’opération épistémologique : réhabiliter l’espace comme catégorie politique

La géographie bonasse et son envers stratégique

La mort d’Yves Lacoste invite d’abord à revenir sur la nature exacte de ce qu’il accomplit. En effet, il ne s’agit pas d’une découverte, mais d’un dévoilement. Lorsqu’il publie, en 1976, La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre, ce titre provoque l’ire de ses collègues, non parce qu’il invente quelque chose, mais précisément parce qu’il nomme ce que tout praticien du pouvoir savait depuis des siècles. La force du geste est là. Il rend visible ce que la discipline avait systématiquement occulté sous l’apparence rassurante de la géographie scolaire.

Lacoste identifie la coexistence de trois géographies : celle des professeurs, « bonasse et fastidieuse » ; la géographie-spectacle, destinée au grand public cultivé ; et la géographie des états-majors, savoir opérationnel réservé aux détenteurs du pouvoir. Les deux premières, écrit-il, ont pour fonction inconsciente de masquer la troisième. Cette analyse, que ses pairs accueillirent avec scepticisme, est en réalité d’une précision remarquable pour quiconque travaille sur l’histoire des services de renseignement : le secret comme condition d’efficacité du savoir stratégique, la dissimulation comme mode d’existence ordinaire des savoirs de pouvoir, voilà des réalités que l’historien du renseignement reconnaît immédiatement.

Il faut mesurer ce que ce constat doit à la trajectoire personnelle de Lacoste, qu’il ne passe pas seulement dans les amphithéâtres. Son enquête de 1972 sur les bombardements des digues du fleuve Rouge au Viêt Nam lui fournit la preuve empirique que le raisonnement géographique, associé à des enjeux politiques et militaires, pouvait produire des effets concrets dans le monde. L’arrêt des bombardements qui s’ensuivit confirma que la géographie n’était pas qu’une discipline contemplative, mais aussi un instrument d’action, un savoir engagé dans les rapports de force. Ce tournant biographique est aussi un tournant théorique, puisqu’il engage la refondation de la géopolitique française, enfin devenue pensable.

La rupture avec la géographie vidalienne

Pour comprendre la portée de l’intervention de Lacoste, il faut mesurer la hauteur de la muraille qu’il attaquait. La géographie française du XXᵉ siècle était dominée par l’héritage de Paul Vidal de la Blache et de ses disciples, une géographie des « genres de vie », des paysages et des régions, délibérément close sur la politique et le militaire. Cette mise à l’écart n’était pas fortuite : elle résultait, après 1918 puis surtout après 1945, d’un double traumatisme. D’abord, la contamination de la géopolitique par l’usage qu’en avaient fait les géographes allemands, de Friedrich Ratzel à Karl Haushofer, au service de l’expansionnisme nazi. Ensuite, une conception positiviste de la scientificité qui expulsait hors du champ légitime tout ce qui touchait au politique, au stratégique, au subjectif.

Lacoste attaqua Vidal sur son terrain même. Il exhuma La France de l’Est, le dernier ouvrage du maître, consacré à l’Alsace-Lorraine, pour montrer que ce dernier, lorsque les circonstances l’y contraignaient, pratiquait une analyse résolument géopolitique. Il lui consacra un article dans sa revue, Hérodote, intitulé significativement « À bas Vidal… Viva Vidal ! ». La rhétorique est habile. Il ne s’agit pas de détruire le père fondateur, mais de le retourner contre lui-même, d’exhiber la contradiction entre sa pratique et l’usage canonique de son œuvre. Ce geste de retournement est typique de Lacoste. Plutôt que de construire une théorie ex nihilo, il révèle ce que la discipline dissimulait à elle-même.

La réhabilitation d’Élisée Reclus obéit à la même logique. Ce géographe libertaire, mis au ban de sa corporation pour son engagement communard, avait développé une conception de la géographie infiniment plus large que celle des Vidalien, attentive aux enjeux de pouvoir, aux minorités ethniques et religieuses, aux rivalités territoriales. En faisant de lui un précurseur, Lacoste se donnait une filiation alternative à la filiation dominante : une géographie engagée, politique, non pas malgré sa rigueur mais à travers elle. Il aimait citer Reclus disant que « La géographie n’est autre chose que l’histoire dans l’espace ; de même que l’histoire est la géographie dans le temps », car ce maître pointait exactement cette indissociabilité que les Vidalien avaient artificiellement rompue.

La fondation d’une école : Hérodote, l’IFG, la méthode diatopique

La refondation de Lacoste n’est pas que théorique. Elle s’institutionnalisa progressivement, selon un modèle que reconnaîtrait tout sociologue des sciences : une revue (Hérodote, fondée en 1976), un centre de recherche (le Centre de recherche et d’analyse géopolitique, 1989), une formation doctorale (l’Institut français de géopolitique à Paris-VIII, 2002). Ce triptyque institutionnel est le signe que Lacoste ne cherchait pas seulement à publier des idées, mais à fonder une école, à former des chercheurs capables de mettre en œuvre une méthode.

Cette méthode repose sur deux piliers articulés. D’un côté, le raisonnement diatopique, c’est-à-dire une analyse simultanée de plusieurs niveaux d’échelle spatiale, du local au planétaire, avec une attention portée à leurs intersections et à leurs rétroactions. Lacoste aimait dire que la géopolitique opère à tous les niveaux, de la dispute pour une cathédrale à la rivalité entre empires. De l’autre, la prise en compte des représentations contradictoires : chaque acteur d’un conflit territorial se forge une représentation, plus ou moins subjective, du territoire en jeu, et c’est la confrontation de ces représentations — vraies ou fausses, peu importe pourvu qu’elles soient mobilisatrices — qui permet de comprendre la dynamique du conflit. Cette insistance sur les représentations est l’un des apports les plus durables de la méthode lacostienne, même si elle reste incomplète dans son ignorance des instruments que l’histoire des relations internationales a développés par ailleurs.

Le choix du nom d’Hérodote était pourtant programmatique. Lacoste voyait dans le Père de l’Histoire un agent au service de Périclès, chargé de renseigner le stratège athénien sur les forces et faiblesses des Barbares. Cette lecture est abusive, tant Hérodote était bien autre chose qu’un simple informateur de cour, mais elle dit l’essentiel de la conception lacostienne du savoir géographique : il est d’abord un savoir au service de la décision stratégique, un savoir engagé dans le monde politique et non au-dessus de lui. Ce lien organique entre connaissance et pouvoir a été systématiquement nié par la géographie universitaire française, et que Lacoste s’attacha, sa vie durant, à rétablir.

Le geste historiographique : une généalogie construite

Ibn Khaldoun ou l’histoire comme outil géopolitique

La trajectoire intellectuelle de Lacoste ne se comprend pas sans Ibn Khaldoun. Sa rencontre avec le grand historien maghrébin du XIVᵉ siècle, lors de ses années algériennes, fut, de son propre aveu, déterminante. Il en publia une étude en 1966, Ibn Khaldoun. Naissance de l’Histoire, passé du Tiers-Monde. Elle suscita inévitablement quelques critiques d’hellénistes, peu disposés à partager avec un savant arabo-berbère la paternité de la discipline historique. En fait, comme tous les marginaux de l’université, Lacoste recherchait cette provocation. Cet agrégé de géographie voulait montrer qu’il existait une tradition de pensée géo-historique non occidentale, capable d’articuler l’analyse des territoires, des pouvoirs et des civilisations bien avant que les Européens ne formalisent leur propre géopolitique.

Lacoste admirait Ibn Khaldoun, sa capacité à dissocier et à articuler temps long et temps court, à penser simultanément la longue durée des cycles de civilisation et les conjonctures courtes des conflits tribaux. Cette grille de lecture est structurellement proche de celle que Pierre Renouvin et Jean-Baptiste Duroselle formuleront, pour l’histoire des relations internationales, avec notamment la notion de forces profondes — mais Lacoste, curieusement, ne fit jamais explicitement ce rapprochement. Ibn Khaldoun lui permettait aussi de légitimer une lecture géopolitique de l’histoire des pays dominés, une lecture qui prenait au sérieux les formations politiques précoloniales et leurs rivalités internes, refusant de réduire le sous-développement à la seule cause coloniale.

La lecture que Lacoste propose d’Ibn Khaldoun est, il faut le dire, une lecture intéressée. Elle reconstruit le penseur médiéval à l’image de ce que Lacoste voulait faire lui-même : une géopolitique rigoureuse mais engagée, attentive aux rapports de force concrets, méfiante à l’égard des abstractions idéologiques. Cette opération de réappropriation n’est pas frauduleuse — c’est le propre de toute généalogie intellectuelle d’être en partie rétrospective —, mais l’historien se doit d’en pointer la dimension construite. Ibn Khaldoun était aussi un théologien, un juriste, un penseur de la décadence des civilisations dans une perspective religieuse : autant de dimensions que Lacoste mit délibérément entre parenthèses pour ne retenir que la figure du géopolitologue avant la lettre.

Les querelles de corporation et leurs enjeux

L’histoire intellectuelle de Lacoste ne saurait faire l’économie de ses querelles, qui ne furent pas de simples épisodes biographiques, mais de vrais moments de clarification théorique. Sa polémique avec Roger Brunet, qui domina les années 1990, portait en apparence sur des questions techniques — les chorèmes, la « banane bleue », les modèles de représentation spatiale. Elle mettait en réalité en jeu deux conceptions radicalement incompatibles de la géographie : d’un côté, une géographie formalisée, cherchant à construire des lois de l’espace à la manière des sciences dures ; de l’autre, une géographie compréhensive, attentive à la complexité des situations concrètes, réfractaire à toute loi générale.

Plus substantielle encore fut sa controverse avec Claude Raffestin, géographe genevois qui l’accusa de faire glisser la géopolitique vers un discours nationaliste, voire de « contamination » idéologique. Ces critiques de Raffestin pointent une tension réelle dans l’œuvre de Lacoste : entre la rigueur revendiquée du raisonnement géographique et les prises de position politiques sur la nation, l’immigration, la question postcoloniale, qui accompagnèrent la seconde partie de sa carrière. Ces tensions ne disqualifient pas son œuvre, mais elles invitent à ne pas confondre la méthode lacostienne et ses applications politiques, qui ne sont pas toujours du même niveau de rigueur.

Enfin, la réception internationale de Lacoste mérite attention. Les géographes anglophones, qui développèrent à partir des années 1980 la critical geopolitics, lui reconnurent le mérite d’avoir brisé le silence académique sur la dimension politique de la géographie. Ils lui reprochèrent néanmoins son insuffisante réflexivité épistémologique. En dénonçant la géographie des états-majors comme savoir de domination, Lacoste ne construisait-il pas à son tour un savoir de pouvoir, celui de l’intellectuel critique donnant les clés de compréhension du monde à ses lecteurs ? La question, formulée notamment par Gearóid Ó Tuathail, reste ouverte et mérite que l’on s’y arrête, même si elle tend à dissoudre dans la critique l’apport réel de la démarche lacostienne.

La nation comme représentation géopolitique centrale

Si l’œuvre de Lacoste comporte un concept pivot, c’est bien celui de nation — et c’est là que sa pensée est à la fois la plus originale et la plus discutée. Contre la tendance dominante des sciences sociales françaises des années 1980-2000, qui tendait soit à disqualifier le national comme catégorie réactionnaire, soit à le dissoudre dans le transnational et le global, Lacoste maintint que la nation demeurait une représentation géopolitique fondamentale, irréductible aux catégories de classe ou d’intérêt économique.

Sa conception de la nation est délibérément plurielle : elle distingue le territoire de l’État-nation, les zones où des populations se vivent comme appartenant à une nation sans que les frontières étatiques le reconnaissent, et les territoires perdus qui continuent de fonctionner dans la mémoire collective comme partie du patrimoine national. Cette cartographie des représentations nationales est l’un des apports les plus opérationnels de la méthode lacostienne pour comprendre les conflits contemporains, des Balkans au Caucase, de la Palestine aux revendications irrédentistes d’Europe centrale.

C’est précisément ici qu’apparaît la limite de la construction lacostienne. En faisant de la représentation territoriale le cœur de l’analyse géopolitique, il reste dans une conception de la nation essentiellement politique et spatiale. Ce que la nation doit à la religion, à la langue, à la mémoire longue des civilisations, aux imaginaires culturels partagés — ces forces profondes au sens spirituel que Renouvin avait identifiées — échappe partiellement à son cadre analytique. Cette limite n’est pas anecdotique. Elle touche au cœur de ce qu’une géopolitique culturelle peut apporter que la géopolitique lacostienne ne fournit pas.

Ce que la géopolitique de Lacoste laisse en suspens : forces profondes et dimension culturelle

Renouvin, Duroselle et les forces spirituelles : un dialogue manqué

Il est frappant que Lacoste, dont la démarche croise à maints égards celle de Pierre Renouvin et de Jean-Baptiste Duroselle, n’ait jamais véritablement engagé le dialogue avec l’école française d’histoire des relations internationales. Pourtant, les parentés sont réelles. Renouvin, dès les années 1950, avait voulu enrichir l’histoire diplomatique traditionnelle — trop réduite à l’histoire événementielle des guerres et des traités, à l’histoire des rapports entre chancelleries — en l’ouvrant aux forces profondes qui conditionnent l’action des États. Lacoste voulait faire exactement la même chose pour la géographie, en la débarrassant de son apparente neutralité pour restituer sa dimension stratégique.

Mais la distinction que Renouvin établit entre forces matérielles — géographie, démographie, économie — et forces spirituelles, c’est-à-dire la psychologie collective, les grands sentiments comme le pacifisme ou les nationalismes, les systèmes de représentations partagées, pointe vers un territoire que Lacoste explore insuffisamment. L’apport de Duroselle est ici décisif : dans son articulation entre forces profondes et homme d’État, il distingue soigneusement l’ordre de la causalité, l’ordre de la conditionnalité et l’ordre de la finalité. Les forces profondes ne causent pas toujours l’action, elles la conditionnent. Elles définissent le champ du possible dans lequel le décideur choisit, en fonction de représentations qui lui sont en partie intériorisées. C’est là que la dimension culturelle et religieuse retrouve toute sa consistance analytique.

Le paradoxe est que Lacoste a développé une théorie des représentations — il en fait même un concept cardinal de sa méthode — sans jamais la connecter à cette tradition historiographique qui en offrait les fondements les plus solides. Sa conception des représentations reste essentiellement celle des territoires vus par des acteurs en conflit. Elle ne théorise pas les représentations de soi et de l’autre, les imaginaires collectifs, les systèmes de croyances religieuses, les identités civilisationnelles, que l’école de Renouvin avait commencé à intégrer dans l’histoire internationale et que la France même de René Girault avait prolongés avec l’étude de la perception de la puissance. Le dialogue manqué entre géopolitique lacostienne et histoire des relations internationales à la française est l’une des lacunes les plus dommageables de la pensée stratégique hexagonale.

Le religieux, le culturel, l’immatériel : les angles morts de la méthode

La question du religieux est l’illustration la plus frappante des limites de la méthode lacostienne. Lacoste n’ignora pas le facteur religieux : ses analyses des espaces islamiques, des Balkans, de la question nationale irlandaise en témoignent. Mais il le traite systématiquement comme une variable parmi d’autres dans l’analyse des rivalités territoriales, un marqueur identitaire susceptible d’être mobilisé par des acteurs dans leurs stratégies de conquête ou de contrôle d’un espace. Il ne lui confère jamais le statut de force autonome, dotée de sa propre logique, de sa propre historicité, irréductible à la géographie des conflits.

Or, l’histoire du XXᵉ siècle et du début de ce XXIᵉ siècle montre que le religieux fonctionne précisément comme une force profonde au sens de Renouvin. Il conditionne les représentations collectives, structure les identités de long terme, transcende les frontières étatiques, produit des solidarités et des hostilités qui ne se lisent pas sur les cartes politiques ordinaires. La montée des islamismes politiques, les conflits confessionnels en ex-Yougoslavie, le rôle du catholicisme dans la résistance polonaise au communisme, la diplomatie du Saint-Siège comme acteur géopolitique sui generis — autant de phénomènes qui requièrent des outils analytiques que la géopolitique lacostienne n’offre pas dans leur plénitude.

La géopolitique culturelle, telle qu’elle se développe depuis une vingtaine d’années, répond précisément à ce manque. Elle ne renonce pas au cadre territorial et aux rivalités de pouvoir que Lacoste a placés au cœur de l’analyse. Elle les complète par l’étude des dynamiques culturelles, religieuses et mémorielles qui structurent le champ dans lequel ces rivalités prennent sens. Elle suppose une collaboration disciplinaire élargie — entre historiens, géographes, anthropologues, théologiens, spécialistes du renseignement — que la corporation des géographes qui ont suivi Lacoste, malgré son ouverture, n’a pas toujours su pleinement réaliser. Ce n’est pas un reproche à l’adresse de Lacoste : nul ne peut tout construire. C’est la reconnaissance que son œuvre appelle un prolongement.

L’héritage en question : géopolitique culturelle et renseignement

L’héritage de Lacoste se mesure aussi à l’aune d’une question qu’il n’a pas posée explicitement, mais que sa démarche rendait inévitable : comment articuler la géopolitique avec les pratiques et les savoirs du renseignement ? L’anecdote vietnamienne l’avait mis lui-même, malgré lui, dans la position d’un producteur de renseignement stratégique. Son article du « Monde sur les digues » fut utilisé par les autorités nord-vietnamiennes comme un document d’appui à leur argumentation diplomatique — ce qui valut à Lacoste d’être invité sur le terrain par une filière qui passait par Moscou et le KGB. Le géographe critique se retrouvait acteur involontaire d’un jeu de renseignement dont il ne maîtrisait pas tous les ressorts.

Cette dimension — le savoir géographique comme composante du renseignement stratégique, et inversement le renseignement comme producteur de représentations géopolitiques — est restée largement sous-théorisée dans l’œuvre de Lacoste. Elle est pourtant au cœur de l’histoire des pratiques de pouvoir. Les géographes ont longtemps été des agents du renseignement sans qu’on les nomme ainsi, et les services de renseignement ont toujours produit des savoirs géographiques sans les reconnaître comme tels. L’étude croisée de ces deux champs — que les Intelligence Studies françaises commencent à développer, notamment au sein de la revue Études françaises de renseignement et de cyber, fondée en 2025 — ouvre un espace de recherche que la géopolitique lacostienne avait préparé sans l’occuper.

La géopolitique culturelle du renseignement — pour forger une expression qui dit peut-être ce que Lacoste n’a pas dit — désigne précisément cet espace : l’étude des représentations culturelles, religieuses et identitaires qui structurent les pratiques de renseignement, les perceptions de la menace, les alliances et les méfiances entre acteurs étatiques et non étatiques. C’est ici que l’apport de l’école Renouvin/Duroselle rejoint celui de Lacoste pour produire quelque chose que ni l’un ni l’autre n’a pleinement formulé. L’œuvre de Lacoste n’est pas un monument fermé sur lui-même. Elle reste un chantier ouvert, dont nous héritons la rigueur de méthode, l’exigence de terrain et le refus de la géographie bonasse. Charge à la génération suivante d’y construire ce qui reste à bâtir.

Yves Lacoste n’était pas historien, juste un géographe. Mais, précisément pour cette raison, il nous oblige, nous historiens, à lui répondre. Il a posé avec une clarté radicale la question que la géographie française avait soigneusement esquivée : à quoi sert ce savoir, et qui s’en sert ? Sa réponse — la géographie sert d’abord à faire la guerre — était scandaleuse précisément parce qu’elle était vraie. En la formulant, il rendait à l’espace sa consistance politique, aux cartes leur statut de représentations opératoires, et à la discipline géographique une légitimité qu’elle avait sacrifiée sur l’autel d’une scientificité mal comprise.

Mais le dévoilement de Lacoste reste partiel. En réhabilitant le territoire comme catégorie politique centrale, il a produit une géopolitique des rivalités spatiales dont la rigueur n’est plus à démontrer. Il n’a pas construit, en revanche, une géopolitique des forces profondes au sens que Renouvin et Duroselle donnaient à ce concept : ces forces spirituelles, culturelles, religieuses et mémorielles qui conditionnent les rivalités sans s’y réduire. Par exemple, l’histoire du Saint-Siège face au pouvoir soviétique, par exemple, ne se laisse pas entièrement décrire avec la boîte à outils lacostienne : elle requiert une intelligence des logiques théologiques, des traditions diplomatiques religieuses, des représentations de la chrétienté et de l’ordre mondial que ni la carte ni le raisonnement diatopique ne suffisent à restituer.

C’est pourquoi l’hommage le plus fidèle que l’on puisse rendre à Lacoste n’est pas de répéter sa méthode, mais de la prolonger là où elle s’arrête. Restituer à la géopolitique la plénitude de ses forces profondes (matérielles et spirituelles, territoriales et culturelles, stratégiques et mémorielles), voilà la tâche que son œuvre, en même temps qu’elle l’amorçait, nous lègue inachevée.

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