Le protocole d’entente entre les USA et la République islamique d’Iran n’a pas manqué de choquer même les plus cyniques parmi les observateurs des guerres en cours au Moyen-Orient. On peut s’attendre à ce qu’il ait des répercussions gigantesques qui seront, pour le président Trump, bien plus graves que le prix de l’essence à la pompe ou les élections de mi-mandat.
Trois peuples vont en souffrir, trois peuples que Trump prétend aimer : le peuple iranien, le peuple israélien et le peuple libanais.
Le peuple iranien
Les Iraniens, on l’a vu, se sont précipités dans les manifestations quand il leur a dit que le secours allait venir bientôt. Pourtant, il faut des semaines pour préparer des porte-avions et les envoyer à l’autre bout du monde. Les Iraniens sont descendus dans la rue, et ils se sont fait massacrer par dizaines de milliers. 38 000 aux dires de Trump. Peut-être davantage, car il y a chaque jour des exécutions depuis. Le régime, en effet, est bien plus violent envers son peuple qu’il ne l’avait été avant le début de cette guerre. Des choses qui passaient autrefois ne passent plus, et les potences tuent parfois tout au long de la journée.
Le point nᵒ 2 de l’accord porte sur la non-ingérence, et comporte donc, de facto, un abandon, une condamnation à mort, par les États-Unis, des opposants iraniens auxquels ils avaient promis leur protection.
Le peuple israélien
Les Israéliens voient la bride lâchée à l’Iran au Liban. En effet, l’efficacité du tir israélien et l’opération des bippers avaient tué ou mis hors de combat un si grand nombre de membres du Hezbollah, que cette milice serait aujourd’hui – et pour la première fois depuis le départ des Pasdarans envoyés par Khomeiny au Liban dans les années 1980 – formée en majorité d’étrangers, essentiellement des Iraniens, et de leurs proxys irakiens et afghans. Source : renseignements de l’armée libanaise, obtenus et cités par Michel Fayad.
D’ailleurs, les Iraniens ont confirmé cela, se déclarant soulagés que Trump ait renoncé à faire la guerre à l’Iran, y compris au Liban. En d’autres termes, ce n’était pas le Liban qui se battait au Liban depuis un an, mais l’Iran.
Certes, le « nettoyage » du Liban-Sud avec creusement de la terre au bulldozer, destruction des plantations et des maisons, était un moyen féroce de pratiquer la politique de la terre brûlée tout en procédant à des négociations avec l’État libanais. Netanyahu n’est pas Ariel Sharon, qui avait l’intelligence d’évacuer Gaza, allant jusqu’à évacuer aussi les colons israéliens en attaquant leurs maisons au bulldozer. Et qui, quand il menait une opération au Liban, veillait à frapper spécifiquement les représentations des milices terroristes de l’OLP, comme on pouvait s’en apercevoir quand on se promenait à Beyrouth-Ouest par la suite : un an plus tard, la ville était la même, ses immeubles toujours aussi vieux, sauf 17 qui avaient été totalement abattus par des bombes très puissantes lancées par avion, et dont les dégâts avaient été décuplés par les arsenaux présents dans ces immeubles avant l’arrivée desdites bombes. C’est pourtant lui qui a eu la mauvaise réputation, et lui qui a été détesté par le président américain. Et pour cause : le gouvernement américain était truffé de gens travaillant dans la société Bechtel, et servant donc les intérêts saoudiens et autres.
Netanyahu, donc, qui n’avait ni l’esprit de stratégie ni la popularité d’Ariel Sharon, y était allé à la méthode romaine de destruction totale. Mais il pratiquait cette méthode depuis longtemps, et Trump ne l’avait jamais jugée choquante . Pourquoi montait-il soudain sur ses grands chevaux pour fortifier à ce point l’Iran au Liban, au moment précis où ce n’étaient plus des Libanais, mais des Iraniens, des Irakiens et des Afghans qui formaient la majorité du Hezbollah et se battaient contre Israël sur sa frontière nord ?
La réponse se trouve probablement dans sa phrase : « Ces imbéciles qui pensent que je n’ai pas été assez ferme avec l’Iran au moment où la Bourse atteint un nouveau record tandis que les prix du pétrole s’effondrent sont soit envieux, soit malveillants, soit stupides. » Pour lui, ce sont les élections qui comptent, et il peut perdre celles de la mi-mandat si la Bourse continue de chuter et les prix du pétrole de monter.
Mais, plus important encore, il y a l’argent. Pour lui, il y a toujours eu l’argent. Il l’a prouvé maintes fois, notamment en faisant d’al-Charaa ou Joulani – le chef venu de Daesh et passé à al-Qaïda – un gentleman respectable au point d’assister au sommet du G7, alors qu’il aurait dû être jugé et exécuté pour crimes contre l’humanité, juste après que MBS lui en ait donné l’ordre. MBS, qui venait alors de promettre des contrats de mille milliards. Et maintenant, MBS est devenu plus puissant encore, puisque Trump a à se faire pardonner la phrase malencontreuse qu’il a prononcée à son sujet un jour où il devait être sous l’effet de l’alcool, de la drogue ou de médicaments altérant le sens commun. Il avait alors dit d’un ton attendri : « Il ne pensait pas qu’il serait en train de me baiser le cul. » Et il avait ajouté d’un ton dur, menaçant : « Maintenant, il doit être gentil avec moi. Dites-lui qu’il a intérêt à être gentil avec moi. Il doit l’être. »
MBS et les autres souverains des monarchies pétrolières du Golfe ne veulent pas la guerre qui ruine leur économie et leur vaut des bombardements iraniens. Ils ont certainement fait pression sur Trump. Car dans le cas contraire, il ne voudrait pas s’entendre avec l’Iran. Pour lui, c’est l’argent qui compte, et non la sécurité d’Israël, dont il avait assez maintenant que les pays du Golfe lui signifiaient leur désir d’en finir. Et c’étaient les Arabes, pas les Juifs, qui tenaient le portefeuille. Il le dit avec un mépris un peu présomptueux : « Sans les États-Unis, il n’y aurait pas d’Israël, et sans moi, il n’y aurait pas d’Israël. »
Quant aux Israéliens, aussi riches que soient certains d’entre eux, ils ne pèsent pas dans la balance. Pas plus que les Libanais. Le soi-disant grand ami Netanyahu, qui avait fait tout ce qu’il voulait – reculant quand il l’ordonnait, avançant quand il l’ordonnait, frappant les cibles qu’il lui désignait, etc. –, fut tenu à l’écart des négociations. Le Pakistan et le Qatar connaissaient les termes de ce traité qui finissait une guerre menée par Israël avec les États-Unis, et le Premier ministre israélien ne le connaissait pas.
La survie d’Israël était pourtant en jeu. On a souvent dit que l’Iran avait droit à la bombe atomique comme Israël. Cela pourrait être vrai de n’importe quel pays au monde, mais pas de l’Iran. C’est en effet le seul qui a inscrit dans ses gênes la nécessité de la disparition d’Israël. Des États-Unis aussi (ce qui rend ironiques le résultat des négociations menées par Trump), mais d’Israël en premier. D’ailleurs, Israël est dans la région, alors que les États-Unis sont loin. Encore que… avec l’amélioration des performances des armes fabriquées par l’Iran et ses alliés, le moment où les missiles iraniens ultrasoniques pouvant porter une tête nucléaire et aller faire un tour du côté de New York semble de moins en moins lointain.
Rappelons que sur la place de Palestine à Téhéran, il y a une horloge qui compte le nombre d’années, mois, jours, heures qui séparent Israël de l’annihilation. Feu l’ayatollah Khamenei avait en effet annoncé la disparition d’Israël « dans 25 ans ». Et il avait fait dresser cette horloge comptant les minutes qui séparaient Israël de ce moment fatidique.
Mais pourquoi « 25 ans » ? Probablement était-ce la date à laquelle les savants lui annonçaient que la bombe atomique à laquelle ils travaillaient serait au point, avec des missiles assez bons pour pouvoir la porter jusqu’à Tel Aviv et d’autres villes israéliennes.
Le peuple libanais
Reste le Liban – dont on parle si peu par rapport à la grandeur de l’enjeu qu’il représente. Ce pays martyr a joué durant des décennies un rôle de bouc émissaire régional pour calmer la colère du roi Fayçal d’Arabie après le pont aérien dressé par les Américains pour aider les Israéliens lors de la guerre de Kippour en 1973.
Et il a été le bouc émissaire mondial en 1990. Ce fut en effet la seule fois de l’Histoire où toutes les nations, sans aucune exception, pas même le Vatican, s’entendirent pour former une coalition unique. Et ce fut pour pour tuer un des deux seuls pays du Moyen-Orient à être gouvernés par des non-musulmans. En 1990, pour obtenir la collaboration de la Syrie dans la désastreuse guerre contre l’Irak, les Américains ont donné le Liban à la Syrie, et exclu les chrétiens du pouvoir dans ce pays que ces derniers avaient historiquement fondé en venant s’y réfugier, siècle après siècle, face aux invasions islamiques. Avant octobre 1990, il y avait deux pays gouvernés par des non-musulmans : Israël et le Liban. À partir de 1990, il n’y a plus eu qu’Israël, condamné à terme à subir le même sort que le Liban.
Comme je l’ai dit en 1990, il était clair que la chute du Liban allait apporter une catastrophe mondiale à tous ceux qui l’avaient entérinée en n’aidant pas le peuple qui appelait le monde au secours par des manifestations quotidiennes où un demi-million de personnes (sur 3 millions) descendaient dans la rue.
Cette catastrophe, on la vit aujourd’hui. En effet, l’accord de Taef de 1990, tout en exigeant le désarmement des milices, légalisait l’action armée du Hezbollah et des Palestiniens sur le sol libanais, en stipulant que « la résistance contre Israël continuera par tous les moyens ». L’application de cet accord n’a pas été empêchée par les Israéliens, probablement à cause des pressions américaines. En effet, ils avaient plusieurs fois déclaré que l’aviation syrienne au Liban était une ligne rouge, le Liban étant à la porte d’Israël. Mais Yitshak Shamir avait laissé faire, et Israël qui avait eu un voisin qui pouvait servir de tampon, n’en a plus eu : avec la chute du Liban, il était devenus le seul pays du Moyen-Orient à être gouverné par un non-musulman.
Petite présentation du Liban et du sort que lui prépare Trump
Dans l’Histoire – y compris au temps où il était appelé phénicien –, le peuple libanais a toujours reçu ceux qui souffraient, et n’a jamais fait la guerre qu’à son corps défendant.
On l’a vu rendre le bien pour le mal aux Syriens qui l’avaient occupé durant 30 ans, avaient massacré son peuple en lui infligeant des dizaines d’Oradours –, commis les pires tortures, kidnappé, violé, etc.
Idem avec les Turcs qui l’avaient occupé 400 ans, et y avaient commis des génocides dont le dernier, en 1915-1917, avait consisté à fermer les frontières du Liban, après avoir confisqué tous les vivres, même les graines pour les semailles – et tous les sacs, chariots, bêtes de somme permettant d’en chercher –, et ils avaient laissé les Libanais mourir. À ceci ils avaient ajouté des génocides : extermination de tous les habitants de certains villages de montagne.
Et malgré tous ces souvenirs horribles, il avait suffi que les Syriens et les Turcs subissent un tremblement de terre terrible, pour que des Libanais de tous bord se mobilisent en pleine nuit pour aller leur prendre des médicaments ou les aider à dégager les corps des décombres. Il y avait eu tant de volontaires libanais partis aider, et de secours acheminés, tirés de la pauvreté de ce pays autrefois riche, qu’ils avaient formé un embouteillage en pleine nuit sur la route enneigée du col du Baïdar !
Or ce cauchemar de l’occupation syrienne, le président Trump le prévoit encore pour le Liban. Il a une solution géniale, et il l’annonce fièrement en disant que les interventions d ‘Israel contre l’armée du Hezbollah se sont révélées trop coûteuses en termes de vies humaines. Pour en faire l ‘économie, il juge beaucoup plus efficace de confier la tâche du nettoyage des chiites libanais au nouveau président syrien al-Charaa, plus communément connu sous son nom de guerre de « Joulani ». Trump trouve que Charaa a fait en Syrie « un très bon boulot » digne d’être reproduit au Liban.
D’où la terreur des Libanais qui, quelques mois plus tôt, assistaient impuissants aux atrocités commises par al-Charaa contre les minorités de ce pays, crimes contre l’humanité, passés sous-silence par les puissances internationales.
Selon diverses estimations, Joulani avait tué 15 000 personnes, pour la plupart des civils. Combien ont tué les Israéliens au Liban, sachant que la plupart de ces morts étaient des terroristes ? C’est bien pourquoi l’Iran a été obligé d’envoyer au Liban, avec de faux papiers libanais, des Iraniens, des Irakiens et des Afghans si nombreux qu’ils forment maintenant la majorité des combattants du Hezbollah.
Confier le Liban à al-Qaïda ? Autant livrer l’agneau au loup en disant que ce dernier fera un bon boulot.
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