Le gaullisme est parfois renvoyé à ce que certains qualifient, non sans malice, de « gaullisme gériatrique ». L’expression traduit une réalité : à mesure que s’éloigne la figure de Charles de Gaulle, les références à son action se multiplient, tandis que sa pensée semble se dissoudre dans l’hommage. Chacun invoque son propre de Gaulle. Les uns célèbrent l’homme du 18 juin, d’autres le fondateur de la Ve République, le défenseur de l’indépendance nationale ou l’artisan de la modernisation économique. À force d’être revendiqué par tous, le gaullisme finit parfois par ne plus rien signifier d’autre qu’une nostalgie nationale.
Cette nostalgie n’est pas propre à la France. Le Royaume-Uni post-Brexit a ainsi vu ressurgir la figure de Winston Churchill, convoquée aussi bien par les nationalistes de Nigel Farage que par ses adversaires, chacun y trouvant la caution d’une grandeur retrouvée ou menacée. Les nations aiment leurs grandes figures, parce qu’elles offrent un récit rassurant dans les périodes d’incertitude. Pourtant, le cas gaullien présente une singularité. Peu d’hommes ont suscité autant d’hostilité de leur vivant avant de devenir, après leur disparition, une référence presque consensuelle. Condamné à mort en juin 1940, contesté en mai 1958, rejeté en mai 1969, de Gaulle est progressivement devenu l’incarnation d’une certaine permanence française. Mais cette permanence n’est pas celle d’une doctrine. Elle est celle d’une attitude.
Or, le retour de la guerre sur le continent européen, les tensions croissantes entre grandes puissances, les incertitudes qui entourent désormais la relation transatlantique et l’affaiblissement relatif de l’Europe dans les domaines technologiques, industriels et militaires bouleversent les équilibres établis depuis la fin de la Guerre froide. Les Européens découvrent qu’ils évoluent dans un monde redevenu concurrentiel, où la puissance n’a pas disparu et où la dépendance peut devenir une vulnérabilité. Le monde westphalien, qui prédomine sur les relations internationales depuis quatre siècles, refait surface.
Dans ce contexte, un phénomène inattendu se dessine. Des idées longtemps perçues comme des singularités françaises reviennent progressivement au cœur du débat européen. La question de l’autonomie stratégique, de la capacité de décision ou de la souveraineté industrielle n’apparaît plus comme l’expression d’une exception nationale, mais comme une interrogation collective. Non parce que la France aurait eu raison contre tous, mais parce que les circonstances ont changé.
C’est dans cet espace nouveau que peut émerger ce que l’on pourrait appeler un euro-gaullisme. Non, comme une doctrine européenne inspirée du gaullisme français. Pas davantage comme une tentative de transposer à l’échelle du continent les réponses élaborées par la France des années 1960. L’euro-gaullisme désigne plutôt une méthode : la capacité d’une communauté politique à analyser lucidement les circonstances de son temps, afin de préserver sa liberté d’action.
Cette proposition appelle néanmoins une clarification, sous peine de contresens. Le gaullisme fut, par construction, une doctrine de souveraineté nationale plutôt hostile à la supranationalité : refus de l’entrée britannique perçue comme cheval de Troie atlantiste, défense de l’« Europe des patries » contre toute idée fédérale, crise de la chaise vide de 1965-1966. Faire l’économie de cette histoire des idées reviendrait à vider le mot de son contenu pour n’en garder que le prestige. Mais l’histoire du mouvement gaulliste fut moins monolithique que sa doctrine officielle ne le laisse penser : dès les années 1970, un gaullisme social, porté par Jacques Chaban-Delmas ou Olivier Guichard, s’est ouvert à la construction européenne sans pour autant renoncer à l’exigence d’indépendance. Cette tension interne, plus que la lettre du gaullisme orthodoxe, fournit la matière du présent propos. On peut emprunter au gaullisme sa méthode — l’analyse lucide des circonstances au service de la liberté d’action — sans en reconduire la conclusion institutionnelle, qui fut affaire de circonstances autant que de principe : de Gaulle lui-même a su utiliser pragmatiquement certaines institutions communautaires, la politique agricole commune en particulier, tout en résistant à leur fédéralisation. Le pragmatisme, chez lui, primait sur la doctrine.
Le diagnostic d’une Europe rattrapée par une logique gaullienne n’est du reste pas entièrement nouveau. Zaki Laïdi l’avait formulé dès 2019, distinguant le gaullien du gaulliste pour soutenir que l’Europe découvrait une solitude stratégique que de Gaulle, le premier, avait identifiée. L’euro-gaullisme proposé ici reprend ce constat sans s’y arrêter : il ne s’agit pas seulement de décrire un moment, mais d’esquisser une méthode durable, à laquelle il faut intégrer une dimension que le seul réalisme stratégique ignore — celle de la communauté de destin, qu’on retrouvera plus loin sous les traits du personnalisme. En ce sens, il ne s’agit pas de retrouver une certaine idée de la France, mais de s’interroger sur les conditions d’existence d’une certaine idée de l’Europe.
L’indépendance comme exigence de dignité
Chez de Gaulle, l’indépendance n’a jamais constitué une fin en soi. Elle ne relevait ni de l’orgueil national, ni d’un goût particulier pour l’isolement. Elle procédait d’une conviction plus simple : une communauté politique qui ne maîtrise plus les conditions essentielles de son existence perd progressivement sa capacité à décider par elle-même.
Cette idée fut longtemps considérée comme excessive dans l’Europe de l’après-Guerre froide. La protection américaine semblait durable. La mondialisation paraissait garantir la prospérité. Les interdépendances étaient regardées comme des facteurs de stabilité. Dans ce contexte, les appels français à davantage d’autonomie stratégique suscitaient souvent scepticisme ou agacement. Ils apparaissaient comme les survivances d’une culture politique nationale incapable d’accepter pleinement les réalités nouvelles.
Les évolutions récentes ont profondément modifié cette perception. La guerre en Ukraine, les tensions énergétiques en Russie et dans le Golfe persique, les rivalités technologiques américano-chinoises et les interrogations croissantes sur la pérennité de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord ont rappelé que la dépendance n’était jamais neutre. D’Ursula von der Leyen à Mario Draghi, les responsables européens multiplient désormais les appels au renforcement des capacités industrielles, technologiques et militaires du continent. Les mots changent parfois ; le constat converge.
L’indépendance européenne ne saurait cependant être comprise comme une rupture avec les alliances existantes. Elle désigne plutôt la capacité de choisir librement les conditions de ces alliances. Comme l’avait compris de Gaulle pour la France, l’enjeu n’est pas de s’extraire du monde, mais d’y agir sans dépendre entièrement des choix d’autrui. L’indépendance n’est pas une politique. Elle est la condition préalable de toutes les politiques.
La liberté comme capacité de décision
L’indépendance n’a de sens que si elle permet l’exercice de la liberté. Or, dans la tradition gaullienne, la liberté ne se définit pas d’abord comme un principe abstrait. Elle se mesure à la capacité de décider.
Cette dimension demeure au cœur des difficultés européennes contemporaines. L’Union dispose d’une puissance économique considérable, d’un marché intégré, d’institutions complexes et d’une influence normative reconnue. Pourtant, elle éprouve souvent des difficultés à transformer ces ressources en décisions stratégiques cohérentes. La multiplication des centres de décision produit parfois davantage de coordination que d’action.
Le débat ouvert autour de la sécurité européenne illustre cette tension avec une netteté particulière. Le discours prononcé par Emmanuel Macron à l’Île Longue, le 2 mars 2026, en offre une démonstration presque pure. En ouvrant la dissuasion française à une « dissuasion avancée » au profit de plusieurs partenaires européens, le chef de l’État élargit le périmètre de la protection française sans jamais en partager la décision ultime, réservée au seul président de la République : étendre le rayonnement, conserver intégralement la souveraineté de la décision. Le geste ne pose donc pas seulement une question militaire ; il interroge les conditions concrètes de la décision politique, et la réponse apportée — élargir sans déléguer — est d’une facture éminemment gaullienne. De même, la présence de la France au Conseil de sécurité des Nations unies ne constitue pas seulement un héritage diplomatique ; elle rappelle qu’une capacité de décision suppose des instruments institutionnels adaptés, et non la seule addition de volontés nationales.
Là encore, la leçon gaullienne ne réside pas dans les réponses apportées hier, mais dans la nature des questions posées aujourd’hui. Une communauté politique demeure libre lorsqu’elle peut identifier ses intérêts, définir ses priorités et mobiliser les moyens nécessaires à leur défense. La liberté ne se réduit pas à l’absence de contraintes. Elle suppose la capacité effective d’agir.
À mesure que les équilibres internationaux se transforment, cette question devient centrale pour l’Europe. Les Européens peuvent conserver des institutions communes, des marchés intégrés et des objectifs partagés ; ils devront néanmoins déterminer si ces éléments suffisent à produire une véritable capacité de décision collective.
Le pragmatisme des institutions et l’humanisme politique
La pensée gaullienne est souvent associée à la puissance. Elle l’est plus rarement aux institutions. Pourtant, de Gaulle savait qu’aucune politique durable ne peut exister sans structures capables de la porter.
La Constitution du 4 octobre 1958 n’est pas l’application d’une théorie abstraite de l’État énoncée à Bayeux une décennie plus tôt. Elle a répondu à une crise précise ; c’est le « moment gaullien ». Mais, comme souvent avec de Gaulle, la solution institutionnelle naît d’une analyse des circonstances. La même logique doit aujourd’hui conduire les Européens à s’interroger sur l’adéquation de leurs propres institutions aux défis contemporains.
La question se pose avec d’autant plus d’acuité que l’entreprise constitutionnelle européenne du début des années 2000 a laissé derrière elle un vide intellectuel. L’intégration s’est poursuivie, mais la réflexion sur la finalité politique du projet européen s’est progressivement effacée. L’Europe a continué d’avancer, sans toujours savoir vers quoi.
Cette interrogation n’appelle cependant pas qu’une déploration. Une méthode véritablement gaullienne ne se contenterait pas de regretter le vide laissé par l’échec constitutionnel des années 2000. Au contraire, elle chercherait les dispositifs concrets capables de restaurer une capacité de décision, sans attendre l’unanimité de vingt-sept États. La différenciation — coalitions de volontaires, coopérations renforcées, formats restreints à l’image d’un triangle de Weimar élargi ou d’une enceinte de sécurité européenne inspirée du Conseil de sécurité onusien — offre, à cet égard, des instruments plus gaulliens dans leur esprit que la recherche systématique d’un consensus à vingt-sept. Le rapport remis par Mario Draghi, en septembre 2024, sur la compétitivité européenne procède d’une intuition voisine lorsqu’il plaide pour des financements communs et des décisions rapides plutôt que pour de nouveaux cycles de négociation institutionnelle : la méthode y importe alors davantage que l’architecture.
Le pragmatisme gaullien ne se limite toutefois pas aux institutions, ni aux seuls rapports de force entre États. Il comporte également une dimension sociale souvent négligée. La participation, la place des salariés dans l’entreprise, le refus d’une opposition systématique entre capital et travail relèvent d’une vision plus large de la communauté politique. Sous cet angle, le gaullisme rencontre certaines intuitions du personnalisme chrétien d’Emmanuel Mounier. Tous deux considèrent qu’une société ne peut durablement reposer sur la seule logique économique. Elle suppose une communauté de destin.
Cette dimension est loin d’être étrangère à l’histoire européenne. Le catholicisme social, la démocratie chrétienne, l’économie sociale de marché ou encore les compromis sociaux qui ont accompagné la reconstruction du continent après 1945 procèdent de la même interrogation : comment concilier la liberté, la responsabilité et la cohésion ?
L’euro-gaullisme trouve peut-être ici son horizon le plus fécond. Non dans la recherche d’une puissance pour elle-même, ni dans le seul réglage des institutions, mais dans la construction d’une capacité d’action au service d’un projet politique et humain.
La tentation est grande de chercher dans le gaullisme un catalogue de solutions passées applicables aux difficultés présentes. Ce serait sans doute la meilleure manière de le trahir. De Gaulle n’a jamais gouverné à partir de recettes. Il a gouverné à partir d’une lecture des circonstances.
C’est pourquoi l’euro-gaullisme ne saurait être une doctrine. Il ne consiste ni à reproduire la politique française des années 1960, ni à européaniser une tradition nationale. Il désigne une méthode d’analyse et d’action fondée sur trois exigences : l’indépendance comme condition de la dignité politique, la liberté comme capacité de décision et le pragmatisme institutionnel au service d’une communauté de destin.
Dans un monde redevenu concurrentiel, où les rapports de puissance structurent à nouveau les relations internationales, l’Europe se trouve confrontée à une interrogation que la France gaullienne avait rencontrée à son échelle : comment demeurer maître de son destin sans se retirer du monde ?
Le « gaullisme gériatrique », par lequel s’ouvrait ce propos, n’a rien à offrir à l’Europe : il ne propose qu’un souvenir à vénérer. L’euro-gaullisme, à l’inverse, ne demande pas qu’on se souvienne du Général, mais qu’on retrouve, devant des circonstances tout aussi inédites, sa manière de les regarder en face. C’est peut-être là, plus que dans la mémoire du Général lui-même, que réside aujourd’hui l’actualité d’une certaine idée de l’Europe.
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