À quelques jours des élections provinciales qui se tiendront le 28 juin, la Nouvelle Revue politique reçoit André Rougé, député européen et « Monsieur Calédonie » auprès de Marine Le Pen et Jordan Bardella, qui se rendra à Nouméa pour l’occasion.

1. Le Conseil constitutionnel a validé la loi organique intégrant les natifs au corps électoral pour le scrutin provincial du 28 juin. En n’intégrant pas l’ensemble des conjoints ou les résidents de longue date, ce scrutin ne souffre-t-il pas d’un déficit de légitimité ?

Sur le plan des principes, on ne peut pas admettre effectivement que se perpétue ad vitam aeternam une forme de ségrégation qui permet à certains de voter et qui le refuse à d’autres, alors qu’ils sont parfaitement intégrés dans le tissu de la société calédonienne. Nous sommes pour le principe du « one man, one vote » qui a été le marqueur de la transition démocratique pacifique en Afrique du Sud. C’est pourquoi nous avions voté en 2024 pour le dégel du corps électoral et c’est pour la même raison que les députés du Rassemblement national ont voté l’amendement gouvernemental sur les conjoints.

Quant au déficit de légitimité, vous faites bien de poser cette question puisqu’à l’évidence nous nous trouvons toujours devant une forme de suffrage sélectif et antidémocratique, heureusement atténuée par la loi organique du 20 mai. Mais nous allons dans le bon sens.

Les partis indépendantistes, qui affirment que le dégel du corps électoral est un outil pour les empêcher de gagner, devraient mieux étudier les effets réels, objectifs, du dégel. Le dégel élargit le bassin de votes principalement là où la messe politique est déjà dite, c’est-à-dire dans la province Sud. Mais il ne donne pas plus de pouvoir au Sud au sein du Congrès de Nouvelle-Calédonie puisque celui-ci est composé des membres élus dans les trois assemblées de province, selon une clé de répartition figée. Parmi les citoyens exclus du vote, on trouve également des électeurs, notamment originaires de Wallis-et-Futuna, dont le vote n’est pas monolithique car, fort heureusement, la société calédonienne n’est pas binaire. Enfin, si on observe les dynamiques démographiques sur le moyen et long terme, la pyramide des âges des Français d’origine mélanésienne est beaucoup plus jeune que celle de la population d’origine européenne. Donc, le « choc électoral » global attendu d’un dégel relève plus du fantasme que de la réalité politique.

J’en veux d’ailleurs pour preuve que les élections législatives de 2024, qui ont été disputées au suffrage universel complet, donc sans aucun gel, ont démontré que l’ouverture du corps électoral ne bouleverse pas les blocs politiques. Dans la première circonscription, où l’agglomération de Nouméa occupe une part prédominante, l’apport des électeurs non-gelés n’a fait que confirmer la sociologie loyaliste de la zone. Dans la seconde circonscription, qui couvre les provinces du Nord et des Îles, le dégel n’a pas mis en danger le FLNKS.

Je crois honnêtement qu’une fois les périodes électorales passées, nous devrions pouvoir aborder plus sereinement cette question avec toutes les forces politiques calédoniennes. Il y a, certainement, beaucoup plus de peurs et d’a priori sur ce dossier que de réalité observable par la science politique.

2. Pour les élections provinciales du 28 juin, la province Sud enregistre un nombre record de listes. Face à l’éparpillement prévisible des voix loyalistes, comment le Rassemblement national voit-il le lendemain du scrutin ?

Je crois sincèrement que le Rassemblement national, premier parti de France et premier groupe parlementaire à l’Assemblée nationale, peut être le fédérateur pragmatique de l’après-28 juin, à Paris comme à Nouméa grâce à notre liste d’ouverture citoyenne : « France – Calédonie, une Patrie » que mène le chef d’entreprise Alain Descombels, notre délégué territorial local. En utilisant intelligemment la stricte nécessité mathématique des alliances au Congrès de Calédonie et sa puissance politique nationale, nos élus proposeront un contrat de gouvernement qui dépasse les clivages de la période préélectorale pour faire ce que les Calédoniens attendent avec impatience, c’est-à-dire une politique de redressement économique et sociale capable de rassembler absolument tous les Calédoniens, quelle que soit leur origine ou leur appartenance politique.

3. Il y a un an, à Nouméa, Marine Le Pen avait plaidé pour une « voie médiane » et de la « modération » face à ce qu’elle a qualifié de “radicalités des deux côtés”. Est-ce le signe que le Rassemblement national s’est éloigné d’un soutien inconditionnel aux loyalistes ?

Franchement, je m’étonne qu’on s’en étonne. Appeler à la modération après des émeutes, qu’elle avait prédites, qui ont fait en 2024 une quinzaine de morts par balles et plus d’une centaine de victimes par défaut de soins, est surtout la preuve d’un sens des responsabilités, qualité propre d’une femme d’État.

Le Rassemblement national n’est guidé que par le sens de l’intérêt général. Celui-ci est définissable de plusieurs façons, mais en ce qui concerne la Calédonie, ce sont la paix et la prospérité qui prévalent, par le retour à la concorde civile, la relance économique et l’inébranlable maintien de la Calédonie dans la France, parce que c’est l’intérêt de notre pays, l’intérêt du Pacifique et l’intérêt de tous les Calédoniens. Le loyalisme véritable n’est pas autoproclamé ! Et j’ai la faiblesse de penser que c’est, exclusivement, le Rassemblement national qui, à Paris comme à Nouméa, en porte la flamme.

4. Le FLNKS a rejeté le projet d’accord de Bougival fin 2025. Le Parlement a tué la loi constitutionnelle qui transcrivait l’accord Élysée-Oudinot. Tout cela ressemble à un champ de ruines alors que l’Accord de Nouméa est constitutionnellement achevé après les trois référendums. Que préconisez-vous ?

Nous nous sommes opposés aux accords de Bougival et Élysée-Oudinot pour des raisons de fond. Les amateurs de politique politicienne ont instruit un procès en sorcellerie, nous accusant d’avoir mêlé nos voix à celles de LFI ; alors que nous avons voulu évacuer cet accord pour des raisons diamétralement opposées à celles de l’extrême gauche indépendantiste.

La première raison de notre opposition, c’est que l’analyse que nous avons faite de la loi constitutionnelle qui transcrivait le résultat des discussions Élysée-Oudinot démontrait qu’elle amenait, inéluctablement, le territoire à l’indépendance par un jeu de transfert des compétences régaliennes, sans aucune consultation populaire.

La seconde raison est que ces accords sont partis dans la mauvaise direction. La question institutionnelle a été mise au centre des débats alors qu’elle ne devait pas être la conséquence prioritaire de la crise de 2024.

L’effondrement économique et social appelait à une concentration des efforts autour de la relance économique. La Calédonie a subi une perte de croissance inimaginable qui a effacé l’équivalent d’une décennie de développement économique. Et cela juste après le choc de la crise liée à l’épidémie de la Covid-19. Dans une telle situation d’urgence, tout focaliser sur un débat institutionnel abscons et clivant n’avait aucun sens.

Enfin, la dernière raison de notre opposition à ces processus, faussement qualifiés d’accords, est que dès lors que le principal parti indépendantiste, en l’occurrence le FLNKS, refusait de les endosser, c’est toute la négociation qui perdait son sens, et prenait un risque non négligeable de déboucher sur de nouvelles violences. Ce n’est que du simple réalisme, mais, comme vous le savez, la politique, c’est aussi l’art de construire sur les réalités et pas sur des songes.

5. Alors, comment penser le futur ?

Nous croyons fermement, et Marine Le Pen a eu le courage de le dire à Nouméa à ses interlocuteurs venus de tous les bords politiques, que la Calédonie doit reprendre son souffle. Il lui faut une période longue pour se reconstruire, pour panser ses plaies, pour réinvestir, pour renouer avec la confiance et retrouver sa vocation d’Eldorado du Pacifique Sud. Nous avons tous l’impératif devoir de cesser de nous focaliser, uniquement, sur l’échéance de la prochaine élection et de nous projeter sur le court, moyen et long terme.

Les Calédoniens qui ont souffert la crise de 2024 et ses conséquences doivent, rapidement, retrouver la sérénité de leur quotidien, tant au niveau économique qu’en matière de sécurité. Dans l’intervalle, l’Accord de Nouméa, ayant valeur constitutionnelle, peut parfaitement continuer d’encadrer la vie publique du territoire. Rien ne s’y oppose.

6. Et à l’issue de cette longue période, la Calédonie restera dans la France ou deviendra indépendante ?

Nous faisons le pari de l’intelligence. À l’issue de cette longue période de stabilité et de reconstruction, dont tous les Calédoniens profiteront, nous croyons que le bon sens, l’intérêt bien compris de tous et de chacun, amènera à opérer un choix clair pour que la Calédonie demeure dans la France.

Croyez-moi, ce discours-là est bien reçu sur le terrain. Y compris par ceux dont on imagine qu’ils sont pourtant les adversaires les plus déterminés de la Calédonie française.

7. La crise de 2024 a mis à genoux l’industrie calédonienne du nickel. Quel est votre plan pour relancer cette filière majeure de l’économie du territoire ?

Je commencerais par insister sur un point : la Calédonie, c’est d’abord le premier réservoir de nickel au monde et le seul disponible, pérenne et sécurisé pour l’Union européenne.

Alors certes, la filière nickel de Calédonie a été mise à genoux par les évènements de mai 2024, mais ses mauvais résultats sont antérieurs. La crise du nickel correspond à la conjonction d’une chute des prix internationaux et de nos propres insuffisances ou erreurs. La chute des cours internationaux est le résultat d’une augmentation rapide de l’offre chinoise et indonésienne associée à des pratiques de gestion des stocks, de ventes à terme ou de coordination implicite entre grands producteurs asiatiques. La filière calédonienne a été victime, et elle n’est pas la seule, d’une stratégie mûrement réfléchie en vue d’assurer la domination de Pékin sur des segments clés de la chaîne de valeur – du minerai aux produits finis – dans un marché hautement stratégique. Si on rajoute le coût prohibitif de l’énergie en Calédonie et des choix technologiques qui se sont révélés malheureux, on comprend la profondeur et la complexité de la crise du nickel calédonien.

Alors, comment relancer la machine ? Il y a évidemment de nombreux leviers, y compris que l’État reprenne, enfin, sa fonction de stratège en faisant d’Eramet, dont il est un actionnaire de référence, l’outil industriel d’une nouvelle ambition française. Car le nickel est au cœur du mix industriel de la transition énergétique, de la défense, de l’aéronautique, de l’électronique et de l’intelligence artificielle, c’est-à-dire tous les défis de compétitivité des vingt-sept États de l’Union européenne. Or, les industries de ces États dépendent à 95 % d’importations de nickel en provenance de Chine et d’Indonésie, cette dernière n’étant qu’un coacteur de la domination de Pékin sur la filière. La première urgence, lorsque Marine Le Pen ou Jordan Bardella seront à l’Élysée, sera de forcer l’Europe à considérer, enfin, le nickel calédonien pour ce qu’il est, c’est-à-dire un moyen exceptionnel d’indépendance nationale, de sécurité économique continentale et de réindustrialisation maîtrisée. Grâce à nous, les choses ont commencé à bouger un peu à Bruxelles. Trop lentement encore. Mais je peux vous assurer que la victoire nationale du Rassemblement national en 2027 marquera un avant et un après sur ce dossier.

8. Marine Le Pen et Jordan Bardella insistent sur la puissance maritime de la France. Pourtant, l’électorat métropolitain semble percevoir la Nouvelle-Calédonie comme un foyer de coûts et d’instabilité. Comment conceptualisez-vous la valeur de l’archipel dans votre doctrine de politique étrangère ?

Pour nous, la Nouvelle-Calédonie est le symbole que la France n’est pas une nation moyenne. L’argument budgétaire de « l’électorat métropolitain fatigué », au demeurant non étayé, ne tient pas face à une vision de long terme. La Calédonie donne à la France une assise maritime mondiale – pas moins de 1,4 million de kilomètres carrés d’espaces maritimes au cœur de la zone Indo-Pacifique –, une légitimité à parler dans le Pacifique et des responsabilités particulières au regard des équilibres à maintenir dans cette partie du monde qui est aujourd’hui le centre de gravité économique et militaire de la planète.

La Chine est une immense civilisation, et elle joue sa partition avec une constance digne d’éloge. Mais c’est sa partition. Pas la nôtre ! La France doit être à la hauteur de sa vocation de grand pays doté d’une politique étrangère à vocation mondiale. Tout comme il était impossible au XIVᵉ siècle d’être une grande puissance sans présence en Méditerranée, il est aujourd’hui impossible de prétendre compter dans le monde en étant absent du Pacifique. C’est pour cela que nous affirmons la nécessité de construire en Calédonie une base interarmées confortant la présence militaire française dans la zone Indopacifique. Nous ne pouvons pas abandonner nos alliés en les laissant face à une hégémonie régionale difficile à contenir.

9. Si vous deviez vous adresser directement aux Calédoniens qui s’apprêtent à voter le 28 juin, quelle promesse concrète un pouvoir du Rassemblement national à Paris peut-il leur faire pour les prochaines années ?

Je leur dirai que la France sans la Calédonie deviendrait plus petite et moins rayonnante et que c’est l’opposé de ce que nous voulons pour notre pays, dont le « Territoire » fait partie intégrante. Je leur dirai aussi que le sujet de la Calédonie et de sa relance économique sera posé sur le haut de la pile des dossiers dont s’empareront Marine Le Pen ou Jordan Bardella dès le lendemain de l’élection présidentielle, et nous l’espérons en liaison avec nos élus responsables de la liste « France – Calédonie, une Patrie ». Je leur dirai, enfin, qu’il n’y a, en Calédonie, que des Français, tous dignes d’être traités en équivalence de dignité, de droits sociaux et de politiques publiques conformément à notre engagement républicain.

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