Emmanuel Razavi vit sous protection policière. Nora Bussigny est régulièrement la cible de menaces et de campagnes de haine. D’autres parmi nous vivent la même chose. Leur point commun ? Avoir enquêté sur l’islamisme, ses réseaux, l’antisémitisme contemporain ou encore les dérives de la dictature iranienne. Face aux intimidations, aux menaces de mort et aux tentatives de censure, le plus inquiétant n’est peut-être pas la violence des fanatiques. Le plus inquiétant est le silence. Celui d’une partie du monde médiatique, intellectuel et politique, qui semble avoir renoncé à défendre des principes qu’il prétend pourtant universels.

Il existe en France une étrange hiérarchie de l’indignation.

Plusieurs journalistes – beaucoup trop – sont insultés, harcelés, menacés de mort. Certains vivent sous protection policière. Des conférences sont annulées sous la pression de militants et de groupes organisés qui promettent le désordre, l’intimidation ou pire. On peut comprendre les organisateurs qui annulent des réunions publiques sous la pression des menaces. On peut comprendre leur inquiétude. Elle est légitime. Ils n’ont pas vocation à gérer des risques sécuritaires. Ils cèdent parfois parce qu’ils ont peur, et cette peur n’est pas toujours irrationnelle.

Mais où sont les autorités lorsque la violence devient un instrument de censure ?

Et surtout, où sont les confrères ?

Car enfin, voilà le « crime » de ces journalistes : avoir enquêté sur l’islamisme et les Frères musulmans, ses financements, ses relais idéologiques. Avoir travaillé sur l’antisémitisme contemporain qui ne s’est jamais aussi bien porté, notamment à l’extrême gauche. Avoir dénoncé les dérives du régime totalitaire iranien et les menaces qu’il fait peser bien au-delà de ses frontières. Avoir dénoncé aussi les méthodes et les amitiés plus que douteuses de LFI et de la gauche radicale.

Le plus remarquable est qu’aucun de leurs travaux n’a été sérieusement réfuté. Aucun démenti solide. Aucun procès en diffamation venant démontrer que leurs enquêtes seraient mensongères. Aucun démontage rigoureux de leurs arguments.

Rien.

Leurs livres existent. Ils sont en librairie. Leurs articles sont publiés. Leurs enquêtes sont accessibles. On peut les contester, les critiquer, les discuter. C’est même le principe du débat démocratique.

Le plus frappant n’est même plus la violence des fanatiques. Les fanatiques font ce que font les fanatiques : ils intimident, menacent et cherchent à faire taire. Ils aboient. On a fini par s’y habituer. Le plus frappant est l’absence de réaction de ceux qui devraient monter immédiatement au front.

Mais il ne se passe rien. Ou presque rien. Quelques réactions discrètes. Quelques soutiens individuels. Puis le silence. Un silence gêné. Un silence organisé.

Alors, au lieu de répondre aux faits par des faits, aux arguments par des arguments, on laisse répondre par l’insulte, la menace et l’intimidation.

Où sont les grands défenseurs autoproclamés de toutes les libertés ? Où sont les pétitionnaires compulsifs ? Où sont les consciences médiatiques ? Où sont les éditorialistes qui donnent quotidiennement des leçons de courage civique ? Où sont les sociétés de journalistes ? Où sont les grandes rédactions et les défenseurs des libertés publiques ?

Pourquoi cette discrétion soudaine ? La liberté d’expression ne serait-elle défendue qu’à condition de produire les bonnes analyses, de dénoncer les bonnes menaces et de désigner les bons coupables ? La solidarité professionnelle est-elle devenue sélective ? Faut-il désormais vérifier la conformité idéologique d’une victime avant de lui accorder son soutien ? Lorsqu’on laisse des journalistes seuls face aux menaces parce que leurs enquêtes dérangent idéologiquement, il ne faut plus parler de principes. Les principes qui ne valent que pour son camp ne sont pas des principes. Ils ne valent rien. Ce ne sont que des préférences, rien d’autre.

Dans une démocratie digne de ce nom, on peut être en désaccord avec un journaliste. On peut trouver ses analyses excessives, ses conclusions discutables, ses positions contestables. C’est même le fonctionnement normal d’une société libre et saine. Les neurones contre les neurones, les arguments contre les arguments : la démocratie ne se nourrit en effet pas du conformisme, mais de la confrontation d’idées.

Et lorsqu’un journaliste est menacé de mort pour avoir enquêté, lorsqu’un intellectuel doit renoncer à prendre la parole pour des raisons de sécurité, sans qu’aucun de ses travaux ne soit sérieusement remis en cause, la question n’est plus celle de l’accord ou du désaccord.

La question devient celle de la liberté.

Accepter ces menaces, se taire et détourner le regard, c’est accepter qu’une partie du débat public soit placée sous surveillance de la peur.

Le silence n’est jamais neutre. C’est un choix.

On nous répète souvent que la démocratie meurt lorsque la violence remplace le débat. C’est vrai. Mais son agonie commence lorsque ceux qui devraient la défendre choisissent de se taire.

Comment interpréter ce silence ? Comme de la peur ? De la lâcheté ?

Comme un manque d’arguments ? Une gêne face à des faits que l’on préférerait ne pas regarder ? Faute de preuves contraires et d’arguments nécessaires pour démonter leurs travaux, on laisse donc la place à l’intimidation et à la menace.

On se tait, voilà le véritable scandale. Mais une chose est certaine : ce silence déshonore davantage ceux qui le pratiquent qu’il ne fait taire ceux qu’il vise. Car lorsqu’un journaliste est menacé pour avoir fait son travail, le minimum n’est pas d’être d’accord avec lui. Le minimum est de défendre son droit à le faire.

Les intimidations et les menaces sont une honte. Mais le silence de ceux qui devraient les dénoncer est pire encore.

Car les premiers attaquent la liberté. Les seconds l’abandonnent.

Une chose encore : j’ai coécrit avec Emmanuel Razavi deux livres publiés par les éditions du Cerf qui dénoncent, pour l’un, le régime sanguinaire de Téhéran et, pour l’autre, les complaisances intellectuelles vis-à-vis de cette dictature. J’ai hâte que nous écrivions ensemble le troisième.

Jean-Marie Montali

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