C’est désormais une récurrence. À chaque événement « footballistique » d’ampleur, la capitale et d’autres villes de province sont le théâtre de scènes de violence : heurts avec la police et les pompiers, voitures brûlées, commerces pillés, dégradations urbaines. Ce samedi, après la victoire du PSG, et nonobstant les déclarations relativistes de la Place Beauvau, les forces de l’ordre ont été en maints endroits débordées, malgré un déploiement conséquent de moyens humains à Paris et en région parisienne. Plus de 780 interpellations, plus de deux cents blessés dont plusieurs graves, des attaques à l’arme blanche, un mort, sans compter les véhicules et les espaces commerciaux vandalisés : le bilan est évidemment lourd, inacceptable, et désastreux pour l’image de l’État et de la France.
Ce sont encore une fois des hordes de jeunes gens, souvent issus de ce que l’on appelle pudiquement les « cités » et les « quartiers », qui ont des heures durant généré désordre, terreur et chaos. Aucune raison sociale ne peut justifier ces agissements, mais dans le même temps aucune explication ne peut légitimer l’imprévoyance et la faiblesse de l’État.
Juste après la qualification en finale de l’équipe parisienne et anticipant les risques à venir, le ministre de l’Intérieur, dans une déclaration où la faiblesse le disputait à la crainte, s’était laissé aller à prédire ce qui s’est déroulé quinze jours plus tard sous nos yeux, comme si le phénomène appartenait à une forme de fatalité incompressible. Ce ne sont pas là des paroles que l’on attend d’un ministre de l’Intérieur qui, pour la circonstance, eût été plus crédible et plus dans son rôle s’il avait sonné le tocsin de la tolérance zéro – ce qu’il s’est hélas gardé de faire. Une déclaration en quelque sorte normalisant ce qui relève du pathologique, comme si l’émeute dorénavant constituait un impondérable avec lequel il faudrait vivre, voire s’accoutumer. Or le locataire de Beauvau n’est pas un météorologue ! Faiblesse du verbe public, retenue de la réponse policière, et au bout du bout insuffisance des sanctions pénales : la mécanique est connue, les conséquences tout autant. Ce qui se produit se reproduira, comme si le politique en exercice qui a la charge majeure de garantir l’ordre républicain conditionnait sa survie en subissant toujours plus.
Par-delà les questions techniques de maintien de l’ordre, c’est un arrière-fond de sécession dont témoignent ces événements. Souvent issus de l’immigration, qu’on veuille le voir ou non, les émeutiers nous renvoient à nos échecs : la France ne fabrique plus des citoyens, mais des atomes individualisés ; elle ne produit plus des Français mais des minorités communautarisées. Les causes de cette déréliction ne sont pas à rechercher dans une prétendue ségrégation ou dans un fantasmatique « racisme systémique » mais dans l’abandon des fondamentaux qui permettaient au modèle national de créer du respect, de la cohésion et, en fin de compte, de la fierté. Le droit de la cité à se protéger, de la Nation à se perpétuer, de la France à accueillir qui elle veut ou non sur son territoire, du « vieux pays » comme l’appelait le Général de Gaulle à fortifier sa mémoire sans s’en excuser dans un long soliloque de repentirs s’est effiloché depuis des décennies par couches successives. C’est cette béance dans laquelle se sont engouffrées des forces dissolvantes et dont des générations de responsables sont comptables.
Rien à cette heure n’indique que les logiques sauvagement destructrices qui se sont manifestées encore une fois après les jeux du stade ne se voient opposer au sommet de l’État le sursaut indispensable qu’appelle une situation aussi inacceptable dans ses effets que dans sa lancinante réitération. Dans un pays où la responsabilité étatique a encore un sens, un ministre responsable en tirerait les enseignements qui s’imposent ou, s’il s’y refuse, ceux qui l’ont nommé les tireraient pour lui. Ce serait là le signe d’une prise de conscience. Mais ce ne sera pas le cas. Certes recevant l’équipe victorieuse à l’Élysée, ce qu’il eût pu s’abstenir de faire après les dégâts de la veille, question de responsabiliser aussi les dirigeants qataris du club, le président de la République a condamné les casseurs et autres pilleurs. Faut-il encore qu’il n’en reste pas à une condamnation de principe, qu’il ne se limite pas à n’y voir que des casseurs dont la jeunesse passera et qu’il affronte sans détourner le regard ces foules juvéniles et déchaînées pour ce qu’elles sont : un authentique défi lancé à notre civilisation dont les ressorts politiques sont exploités visiblement parfois, sournoisement plus souvent par les ennemis de notre démocratie et de notre souveraineté ?
Arnaud Benedetti
Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.
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