Il faut commencer par cette image-là. Au Rwanda, pendant les trois mois du génocide, des malades du sida sont extraits de leurs lits d’hôpital, organisés en bataillons, et envoyés dans les collines avec une mission précise. Violer des femmes tutsies. Leur dire qu’on ne les tuera pas tout de suite, qu’on les laissera vivre, parce que la mort qu’on leur a déjà donnée va prendre des années. Une mort lente, méthodique, biologique. La ministre de la Famille de l’époque, Pauline Nyiramasuhuko, supervise l’opération. Son fils en commande certains des effectifs. Quand le génocide s’achève, deux femmes tutsies sur trois ayant survécu à un viol sont séropositives. L’enquête de l’association des veuves du génocide, AVEGA, le confirme en 2000 sur un échantillon de 1 125 rescapées : 66,7 % d’entre elles ont contracté le virus. Les chiffres de l’ONU portent à 250 000 le nombre total de femmes violées entre avril et juin 1994. La plupart ont été exécutées après. Les autres meurent encore.
Cette scène, à elle seule, dit ce qu’est le viol comme outil de génocide. Une arme qui prolonge la mort dans le corps de la survivante, qui transforme la victime elle-même en vecteur de destruction, qui programme l’effacement biologique du groupe en lui faisant porter sa propre fin. Ce qui se joue ici n’est plus une violence sexuelle parmi d’autres. C’est une stratégie d’extinction.
Le droit international l’a reconnu pour la première fois à Arusha. Le 2 septembre 1998, le Tribunal pénal international pour le Rwanda condamne Jean-Paul Akayesu, ancien bourgmestre de Taba, à la réclusion criminelle à perpétuité. La Chambre, présidée par le juge sénégalais Laïty Kama, retient une formule qui fera doctrine. La violence sexuelle a fait, écrivent les juges, « partie intégrante » du processus de destruction du groupe tutsi. Les viols de femmes tutsies présentaient un caractère systématique. Ils étaient dirigés contre l’ensemble des femmes tutsies, et elles seules. Le viol entre dans la nomenclature génocidaire au titre de l’article II, alinéa b de la Convention de 1948, atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale des membres du groupe. L’arrêt d’appel du 1er juin 2001 confirme la qualification.
Mais la jurisprudence Akayesu, aussi décisive soit-elle, ne dit qu’une partie de la réalité qu’elle nomme. Elle qualifie ; elle n’explique pas. Pour comprendre pourquoi le viol fonctionne comme outil de génocide, et non comme simple cruauté de guerre, il faut entrer dans la mécanique de l’acte. Elle est plus précise qu’on ne croit.
Le viol génocidaire agit sur trois plans simultanés. Le premier est biologique. Toute communauté humaine transmet son existence par les corps des femmes. Atteindre ces corps, c’est atteindre la possibilité même de la perpétuation du groupe. La mutilation génitale, pratiquée à Bukavu comme à Sinjar, ne s’ajoute pas à la violence du viol : elle en accomplit la fonction. Une femme dont les organes reproducteurs ont été détruits par armes blanches, objets contondants, brûlures, ne portera jamais d’enfant. La survivante ne survit pas en groupe ; elle survit comme dernier maillon. L’infection délibérée par le VIH, telle qu’elle fut pratiquée par les Interahamwe rwandais, prolonge cette logique sur une décennie. La grossesse forcée la retourne. Dans une société patrilinéaire, et toutes les sociétés visées par les génocides modernes le sont peu ou prou, l’identité de l’enfant suit celle du père. Imposer à une femme bosniaque musulmane d’accoucher d’un enfant serbe, c’est priver la communauté musulmane d’une descendance qui aurait été sienne, et offrir cette descendance à la communauté ennemie. C’est exactement à cela qu’ont servi les camps de Foča, de Keraterm, de Vilina Vlas, où des femmes musulmanes ont été détenues le temps nécessaire pour que la grossesse ne puisse plus être interrompue. Entre vingt mille et cinquante mille femmes bosniaques ont été violées dans cette logique, selon les estimations du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie. Aucun de ces actes n’était fortuit.
Le deuxième plan est symbolique, et il est plus difficile à saisir, parce qu’il échappe au comptage. Le viol génocidaire transforme le corps de la femme en lieu où s’inscrit la défaite de sa communauté. Dans les sociétés où l’honneur du groupe passe par la chasteté des femmes, et il s’agit toujours, peu ou prou, de telles sociétés, violer une femme en public, devant son village, sa famille, ses enfants, c’est imposer à toute la communauté l’expérience de son impuissance. Les hommes qui n’ont pas pu protéger porteront la honte. Les femmes qui ont survécu seront, dans bien des cas, répudiées, marginalisées, frappées d’un silence durable. La cohésion sociale du groupe se défait par cet acte précis. La diffusion volontaire des images par les agresseurs, qu’il s’agisse des téléphones des combattants du Hamas le 7 octobre, des vidéos de l’État islamique sur les marchés aux esclaves yézidies, ou des photographies prises par les soldats serbes dans les camps de Foča, n’est pas un excès. Elle est constitutive du crime. Elle amplifie son effet. Elle prolonge la destruction dans le temps.
Le troisième plan est doctrinal, et il révèle la spécificité la plus inquiétante du viol génocidaire. Il s’inscrit dans des codifications explicites. L’État islamique, en réduisant en esclavage les femmes yézidies de Sinjar en août 2014, n’a pas improvisé. L’organisation a publié des fatwas, des manuels de captivité, des règles précises de partage des captives entre combattants. Le viol y était théologiquement justifié, doctrinalement structuré, méthodiquement institutionnalisé. La Mission internationale indépendante d’établissement des faits sur le Myanmar, dans son rapport de septembre 2019, a retenu l’ampleur et la nature des violences sexuelles contre les femmes et les filles rohingyas comme l’un des sept indicateurs convergents de l’intention génocidaire des forces de sécurité birmanes. Les viols collectifs étaient commis en public, les exécutions suivaient les viols, les villages étaient incendiés dans la foulée. Là encore, rien d’accidentel. Une opération militaire conçue pour rendre impossible le retour du groupe sur ses terres et sa reproduction comme communauté.
Trois consécrations judiciaires en moins de trente ans ont fait avancer le droit. Rwanda en 1998 avec Akayesu. Sinjar en 2021 avec la condamnation à perpétuité de Taha Al-Jumailly par le Tribunal régional supérieur de Francfort, première décision au monde retenant la qualification de génocide contre les Yézidis, confirmée par le Bundestag allemand le 19 janvier 2023, par le Royaume-Uni le 1er août 2023, et par la cour d’assises de Paris le 20 mars 2026 dans le jugement Sabri Essid. Rakhine, où la Cour internationale de Justice juge le Myanmar depuis janvier 2026 sur la requête déposée par la Gambie en novembre 2019, dont les violences sexuelles constituent l’un des piliers probatoires.
Et pourtant, à l’échelle des conflits où le viol fonctionne comme instrument d’élimination, la moisson judiciaire reste maigre. Combien de tribunaux ont qualifié de génocidaires les mutilations sexuelles documentées au Kivu depuis trente ans ? Les viols ciblés des femmes tigréennes par l’armée éthiopienne entre 2020 et 2022 ? Les violences sexuelles infligées aux femmes alawites lors des massacres syriens de mars 2025 ? Aucun. Le seuil reste atteint au cas par cas, jamais consolidé.
Cette fragilité tient à la structure même de la Convention de 1948 et de l’article 6 du Statut de Rome. Ils n’identifient pas explicitement les crimes sexuels parmi les actes constitutifs du génocide. La jurisprudence Akayesu les y a fait entrer par la grande porte de l’atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale, et par celle, plus étroite, des mesures visant à entraver les naissances. Mais ces deux portes sont trop générales pour saisir la spécificité du viol. La première dilue les violences sexuelles dans l’ensemble des cruautés. La seconde ne retient que leur dimension reproductive et efface tout le reste. Ce qui n’est pas codifié reste plaidable, et donc contestable. La prochaine tribune dira pourquoi cette lacune doit être comblée, et comment.
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