Ce que le rapport du renseignement allemand nous dit de notre avenir

Par Olivier Vial, Directeur du CERU

Rédacteur de la Lettre des radicalités

Pendant des décennies, la principale menace intérieure allemande venait de l’extrême droite. Antisémitisme, xénophobie, résurgence néonazie : les fantômes du passé nourrissaient une violence dont les statistiques rappelaient chaque année le poids écrasant. Le rapport annuel 2025 de l’Office fédéral de protection de la Constitution (BfV), présenté le 30 juin 2026 par le ministre de l’Intérieur Alexander Dobrindt, confirme cette domination : 36 951 infractions d’extrême droite, 1 395 actes de violence, un vivier estimé à près de 60 000 personnes. L’extrémisme de droite « reste la plus grande menace pour l’ordre constitutionnel libéral », selon ce document.

Mais le rapport souligne la montée rapide d’une nouvelle menace, et c’est là qu’il mérite d’être lu bien au-delà du Rhin. L’ultragauche, longtemps reléguée au second rang, s’impose désormais comme un danger d’un genre nouveau — et ses modes d’action préfigurent ce qui pourrait attendre la France.

La rupture

Historiquement, la violence de gauche s’était structurée autour de l’antifascisme et, dans les années 1970-1980, du terrorisme de la Rote Armee Fraktion (RAF). Cette dernière, connue également sous le nom de bande à Baader, fut dissoute en 1998 après 34 meurtres. Aujourd’hui encore, certains activistes en France comme en Allemagne se réclament de cette mouvance.

Longtemps, le nombre d’infractions commises par l’ultragauche allemande (incidents lors d’opérations de propagande, actions de désobéissance civile, vandalisme, sabotage et même violence) oscillait entre 4 000 et 7 000 infractions par an, avec des pics ponctuels. Le G20 de Hambourg en 2017, ses barricades et ses nuits d’émeutes dans le Schanzenviertel, resta longtemps l’exception qui confirmait la règle.

En 2020, une première secousse : les violences bondissent de 34,3 %, portées par les manifestations « antiracistes » en solidarité avec le mouvement Black Lives Matter et George Floyd, ainsi que celles organisées pour contester les restrictions sanitaires. Mais le pic retombe.

C’est à partir de 2023 que la courbe cesse de fluctuer pour s’installer durablement à la hausse. Deux dynamiques se croisent et se renforcent.

La première est réactive. La montée de l’AfD, devenue deuxième parti du pays avec 20,8 % aux fédérales de février 2025, déclenche dans la mouvance ce que le BfV nomme un « sentiment de pression à agir » (Handlungsdruck). Le raisonnement des activistes est mécanique : la démocratie représentative a échoué à barrer la route au fascisme ; la résistance violente devient donc non seulement légitime, mais nécessaire.

Les chiffres traduisent cette bascule. En 2025, 2 872 délits visent directement l’AfD, ses élus et ses permanences — huit fois plus qu’en 2023 (390). En novembre, un député fédéral et deux de ses accompagnateurs sont agressés physiquement en marge du congrès fondateur de l’organisation de jeunesse du parti, à Giessen. La violence ne vise plus seulement des symboles : elle atteint des personnes ciblées.

La seconde dynamique est offensive, et c’est la plus lourde de conséquences. L’ultragauche développe une stratégie de sabotage économique qui déborde largement l’antifascisme traditionnel. L’ennemi n’est plus le seul militant d’extrême droite ou le policier : c’est le système capitaliste dans son ensemble, appréhendé à travers ses infrastructures. Câbles électriques, voies ferrées, dépôts d’entreprises, véhicules militaires — tout ce qui « soutient et reproduit le système » devient une cible légitime. Le bilan chiffré du rapport 2025 est sans appel : 8 133 délits de gauche (+38,9 % sur un an), 856 actes de violence (+60,9 %). Dans le détail, une tentative d’homicide, 368 coups et blessures (+70,4 %), 255 infractions de résistance à l’autorité (+75,9 %) et 65 incendies criminels. Le vivier de la mouvance atteint 42 200 personnes, dont 11 600 à orientation violente — un record absolu.

Le sabotage assumé

La nouveauté du rapport 2025 ne se situe pas seulement dans cette hausse de la violence, mais dans la nature des actions. L’ultragauche a découvert — ou redécouvert — que frapper les infrastructures critiques (Kritische Infrastrukturen, KRITIS) produit un triple effet qu’aucune manifestation ne procure. Dommage économique immédiat sur l’entreprise cible. Perturbation massive pour la population. Et surtout une puissance de communication symbolique : la démonstration qu’une poignée de militants peut plonger un quartier entier dans le noir. Le BfV chiffre les dégâts en dizaines de millions d’euros par an. Mais le plus troublant tient dans le vocabulaire des revendications. Les auteurs assument le fait que leurs actions frappent des victimes civiles, les qualifiant froidement de « dommages collatéraux acceptables ». Cette formule marque le franchissement d’un seuil : de la dégradation symbolique, on passe à une logique où l’atteinte à la population n’est plus un accident regrettable, mais un coût politiquement consenti.

Trois épisodes récents illustrent cette tendance. À Berlin, dans la nuit du 9 septembre 2025, un groupe se réclamant de l’anarchisme incendie deux pylônes à haute tension alimentant le parc technologique d’Adlershof, avec pour objectif affiché de « nuire aux entreprises de haute technologie qui stabilisent le système et servent les intérêts militaires ». Le délestage prive des dizaines de milliers de foyers d’électricité plusieurs jours durant. Des respirateurs tombent en panne dans un établissement de soins, les numéros d’urgence deviennent injoignables, les feux de circulation s’éteignent. Les auteurs demandent aux riverains « de l’indulgence » — avant de juger les dommages « acceptables » au regard de ce que feraient, selon eux, les entreprises visées.

Le 3 janvier 2026, la méthode se durcit. En pleine vague de froid sur Berlin-Brandebourg, une Vulkangruppe sabote un pont de câbles à Steglitz-Zehlendorf : 45 000 foyers et 2 200 commerces coupés d’électricité pendant quatre jours, la centrale de chauffage de Lichterfelde revendiquée comme cible « contre l’industrie énergétique fossile ». Dans le froid, hôpitaux, transports et services de secours sont touchés. Le communiqué, intitulé « Couper le jus aux maîtres », appelle à « paralyser les infrastructures » et à « construire une résistance mondiale ».

Le troisième acteur illustre la professionnalisation de cette violence. Le Kommando Angry Birds, spécialisé dans l’incendie des câbles souterrains de la Deutsche Bahn, a publié dès septembre 2024 un manuel de sabotage — « Câbles à allumer pour débutants » — détaillant la fabrication de dispositifs incendiaires à retardement, dont un « minuteur à glaçon » conçu pour éviter le flagrant délit. En juillet 2025, il applique la recette à l’une des lignes les plus fréquentées de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, entre Düsseldorf et Duisbourg. Le sabotage n’est plus un geste isolé : c’est une technique documentée, transmissible, désormais enseignée.

Ce qui rend la menace difficile à circonscrire, c’est sa polyvalence. Si l’antifascisme reste le moteur — trois quarts des infractions visent des cibles perçues comme d’extrême droite —, d’autres thématiques s’y greffent comme l’antimilitarisme (Rheinmetall et la Bundeswehr en ligne de mire), la cause climatique (la campagne Switch Off, déjà invoquée dans plus de cent infractions) ou la cause palestinienne depuis octobre 2023. En s’arrimant à des causes socialement légitimes, les extrémistes cherchent à élargir leur recrutement et à « radicaliser le mouvement social », mais surtout ils parviennent à injecter de la violence dans des mobilisations qui en étaient jusqu’alors dépourvues.

Un avertissement pour la France

Le ministre Dobrindt a souligné que désormais l’ultragauche et l’extrême droite se nourrissent mutuellement : « pour les deux groupes, nous constatons que le potentiel de violence augmente considérablement. »

Il décrit la mécanique bien connue du miroir radical : chaque victoire électorale de l’AfD sert de carburant à la radicalisation à gauche et entraîne une vague de violences contre ses élus, ses permanences, ses sympathisants. Ce qui légitime en retour le discours de l’AfD sur l’insécurité.

La société allemande est ainsi entrée dans une spirale d’hyper-polarisation où les deux extrêmes se légitiment réciproquement. Un mouvement qui pourrait bien être prémonitoire pour la France en 2027.

Nous connaissons, en effet, sur notre sol une dynamique semblable. En mai 2025, des sabotages électriques revendiqués par l’ultragauche ont privé plus de 200 000 foyers de courant à Nice et Cannes. En octobre 2025, des câbles SNCF incendiés au sud de Valence ont bloqué 50 000 voyageurs TGV. L’action fut une fois encore revendiquée. En avril 2026, la ligne Cherbourg-Paris a été sabotée au nom d’un « printemps noir contre le nucléaire », la SNCF désignée comme « infrastructure du système militaire et industriel » — le vocabulaire même des Vulkangruppen berlinoises.

Si le RN devait sortir victorieux de la présidentielle de 2027, la logique du « miroir radical » pourrait enclencher la même mécanique dans notre pays. Le rapport BfV offre ainsi à la France un avertissement.

En janvier 2026, le BfV a ouvert une procédure pour terrorisme contre l’une de ces cellules d’ultragauche. Saurons-nous agir avec la même fermeté que nos voisins ?


Olivier Vial

Ancien membre du Conseil économique, social et environnemental, directeur du CERU (Centre d’études et de recherches universitaire), un laboratoire d’idées indépendant, Olivier Vial est responsable du programme d’études sur les radicalités et les nouvelles formes de contestations.

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