Un gouvernement dépassé par la pression de la rue, des milliers d’immigrés africains brutalement chassés du pays. Au pays de Nelson Mandela, il ne fait pas bon d’être un étranger africain. Que l’on soit sans papiers ou régulièrement établi au pays, on est désormais persona non grata
C’est un slogan : « les étrangers dehors ». C’est un chiffre aussi et derrière lui autant de déracinements : plus de 25 000 immigrés africains ont été rapatriés ces dernières semaines d’Afrique du Sud vers leurs pays d’origine, dans un climat tendu, sur fond de manifestations, de pillages et d’agressions. Officiellement, il est question des clandestins. Dans les faits, une campagne violente lancée par des collectifs citoyens provoque la peur et contraint les immigrés africains à l’exode. Sans aucun mandat officiel, ces groupes ont fixé un ultimatum : les étrangers en situation irrégulière devaient avoir quitté le territoire ce mardi, sous peine de représailles. La rue donne le la et le gouvernement semble bien désarmé.
Face à la pression, Pretoria a beau jeu de rappeler qu’aucune organisation citoyenne ne dispose du pouvoir d’imposer une expulsion ou un ultimatum. Le président Cyril Ramaphosa l’a réaffirmé dès le 7 juin. Face à la crise, il annonce ce jour-là un durcissement de la politique migratoire : renforcement des contrôles aux frontières, accélération des procédures d’expulsion, sanctions contre les employeurs de travailleurs sans statut. Il est obligé de préciser que seules les autorités habilitées peuvent interpeller un individu dans la rue pour exiger ses papiers.
Dans les faits, Cyril Ramaphosa apparait totalement débordé. Le chef de l’État qualifie la situation d’état de « désastre national ». Il s’entretient avec le roi zoulou Misuzulu Sinqobile kaZwelithini, afin de l’impliquer dans une tentative d’apaisement. Le KwaZulu-Natal, théâtre en juillet 2021 d’émeutes ayant fait plus de 330 morts, fait désormais l’objet d’une vigilance particulière.
Les mots du président ne règlent rien et confirment le sentiment d’impuissance de la puissance publique. Les images venues du KwaZulu-Natal sont parfois spectaculaires : elles font état de milliers de Malawites rassemblés à Durban et Pietermaritzburg, dans des camps de fortune et des conditions qualifiées « d’intenables » par la ministre de la Justice. Ces immigrés attendent un bus pour effectuer un trajet de 2 000 kilomètres vers leur pays d’origine. Plus de 15 000 ressortissants malawites ont déjà fait l’objet d’une procédure d’expulsion et de rapatriement. L’Autorité sud-africaine de gestion des frontières a, de son côté, pris en charge plus de 8 200 retours au seul poste de Beitbridge entre le 12 et le 24 juin, dont une majorité de Malawites et de Zimbabwéens. Plusieurs gouvernements – Nigeria, Ghana, Zimbabwe, Mozambique – ont dû affréter vols et cars de rapatriement volontaire face à l’ampleur du mouvement.
March and March s’impose comme l’emblème de libération de la parole xénophobe sur fond de colère sociale. Le contexte de chômage de masse se prête à tous les dérapages, à tous les amalgames …
Parmi les collectifs à la manœuvre, March and March est devenu comme le fer de lance de la mobilisation. Né à Durban en 2025, le groupement est porté par Jacinta Ngobese-Zuma. Cette ancienne animatrice radio cible plus particulièrement les migrants nigérians et ghanéens, au point de provoquer des réactions officielles d’Abuja et d’Accra. Sans vraiment convaincre, elle récuse l’étiquette de xénophobe et assure ne viser que l’immigration illégale.
Plusieurs facteurs expliquent cette brutale montée de tension. D’abord, un taux de chômage avoisinant les 32 % et une compétition pour l’emploi qui nourrit ressentiment et fantasmes. Ensuite, un sentiment de suspicion sur la réalité des chiffres de l’immigration. Le pays hébergerait entre deux et cinq millions de migrants en situation irrégulière, dont trois millions originaires du seul Zimbabwe. Une estimation informelle très éloignée des chiffres de Statistics South Africa qui chiffre exclusivement les immigrés réguliers, environ 2,4 millions de personnes. S’ajoute enfin un troisième facteur, plus politique : les mouvements citoyens prospèrent sur un évident vide en matière de leadership, tandis que plusieurs partis dont le MK de Jacob Zuma et Action SA se livrent à une surenchère sur le thème anti-immigrés à l’approche des municipales du 4 novembre prochain.
Ce mardi 30 juin, jour de l’expiration de l’ultimatum, le dispositif sécuritaire a atteint un niveau inédit : congés des policiers annulés, armée déployée autour des infrastructures critiques, sociétés de sécurité privées placées en alerte maximale. Les violences des jours précédents ont fait quatre victimes : deux Mozambicains, un Ethiopien et un Malawite. Rien de tel ce mardi, mais une démonstration de force et des scènes éparses de pillages d’habitations et de commerces tenus par des étrangers. Une journée presque ordinaire tant la pression est désormais quotidienne et diffuse. Le harcèlement au quotidien prend des formes diverses : des employeurs renvoient leurs salariés étrangers par crainte d’être verbalisés, des propriétaires les expulsent sous la pression des sympathisants du mouvement.
Sur le reste du continent, ce qui choque le plus, c’est le rejet par la Nation arc en ciel de citoyens de pays, hier à ses côtés dans son combat contre l’apartheid …
La véritable fracture est morale avant tout. L’Afrique du Sud de 2026 est le même pays dont la Constitution de 1996 fut présentée au monde entier comme l’aboutissement d’un combat exemplaire contre la ségrégation raciale – un modèle d’inclusion, porté par la figure tutélaire de Nelson Mandela et par l’idéal de la « nation arc-en-ciel ». Or cette liberté retrouvée en 1994 doit beaucoup à la solidarité du reste du continent. Ce sont des États africains, la Tanzanie de Nyerere, la Zambie de Kaunda, le Mozambique, l’Angola, le Nigeria, qui ont hébergé les camps de l’ANC en exil, financé sa lutte armée et porté sa cause dans les enceintes internationales, parfois au prix de représailles directes du régime de Pretoria sur leur propre sol.
La chanson Stimela de Hugh Masekela, hymne puissant de la lutte anti-apartheid, racontait déjà ces trains de travailleurs migrants venus de Namibie, du Malawi, de Zambie, du Zimbabwe, d’Angola et du Mozambique, arrachés à leurs terres et leurs familles, recrutés de force par le régime sud-africain pour travailler dans les mines d’or et de charbon. L’histoire migratoire est consubstantielle à la construction économique du pays.
Trois décennies plus tard, les descendants de ces mêmes nations, citoyens malawites, mozambicains, zimbabwéens, nigérians, ghanéens se trouvent traqués, molestés, harcelés et sommés par des collectifs sans aucun mandat légal de quitter l’Afrique du Sud. Le Nigeria et le Ghana, qui ont dû affréter des vols de rapatriement pour leurs ressortissants, ont déploré la gestion de la crise par un pays « censé être un phare moral pour le continent depuis la fin de l’apartheid ».
Ce décalage entre la mémoire d’un continent solidaire et le spectacle des rues de Johannesburg, du Cap ou de Durban explique la vive émotion. Chaque épisode contribue à nourrir une incompréhension qui dépasse largement les frontières du pays. Le 30 juin 2026 n’est pas une banale crise migratoire locale. Il est devenu, pour une bonne partie du continent, le miroir d’une promesse trahie.
Geneviève Goëtzinger
Geneviève Goëtzinger est journaliste et dirigeante d’entreprise dans les médias et le conseil en stratégie de communication.
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