La liberté académique se défend sans peine tant qu’un universitaire dit des choses communément admises, mais elle se conteste aussitôt qu’il cesse de le faire. C’est précisément là qu’une université digne de ce nom doit résister : trier les opinions moralement recevables avant d’en autoriser la discussion n’est pas sa fonction. Sa raison d’être est inverse : soumettre les faits et les théories à une critique organisée et argumentée, seule manière de valider une connaissance, y compris et surtout lorsque cette critique conduit des esprits également instruits à des conclusions inconfortables, voire inconciliables. La coexistence d’avis opposés et leur confrontation ne sont pas un accident de la vie universitaire qu’il faudrait regretter : elles en sont la condition.

La liberté académique protège ceux qui recherchent la vérité en respectant les normes épistémiques de leur discipline. Elle a donc des limites. Elle ne couvre ni l’appel à la violence, ni la menace, ni le harcèlement, ni la diffamation, ni l’atteinte injustifiée à la vie privée. Elle ne dispense pas davantage le chercheur des règles de l’intégrité scientifique : falsifier des résultats ou plagier un collègue ne devient pas un acte de liberté parce qu’on le commet dans une université. Quant à empêcher physiquement quelqu’un de parler, ce n’est pas exercer sa liberté d’expression : c’est confisquer celle d’autrui.

Toutes ces limites ont un point commun : elles visent des atteintes précisément caractérisées, jamais le simple contenu intellectuel ou moral d’une idée. C’est là qu’il faut se montrer intraitable. Aucune d’elles ne saurait devenir le moyen par lequel une institution décrète quelles pensées seraient trop choquantes, trop offensantes, ou simplement trop éloignées de sa sensibilité morale du moment.

Tel est l’esprit des « Chicago Principles », formulés en 2015 par l’Université de Chicago et adoptés depuis par plus d’une centaine d’établissements et d’instances facultaires, dont Princeton. Une idée ou une prise de parole ne peut être interdite au motif qu’elle serait tenue pour offensante, imprudente, immorale ou même fausse, fût-ce par l’écrasante majorité de la communauté universitaire. Les exceptions à ces principes demeurent « étroites » : la loi, la menace réelle, le harcèlement, la diffamation, l’atteinte grave à la vie privée, et la perturbation du fonctionnement de l’université. Tout dépend cependant de la manière dont ces exceptions sont interprétées : c’est précisément là que se joue la partie.

En Europe, une autre référence majeure est la « Magna Charta Universitatum », signée notamment par l’ULB et l’UGent. Elle affirme l’autonomie universitaire et la liberté académique, ainsi que l’ouverture au débat et le rejet de l’intolérance.

Le contraste entre les deux traditions est éclairant. Aux États-Unis, la Cour suprême a rattaché la liberté académique aux garanties du Premier Amendement, principalement dans les universités publiques ; sa portée exacte demeure pourtant incertaine, et ce sont les normes professionnelles et les chartes que les établissements se donnent qui font l’essentiel du travail. De là leur précision. En Europe, la consécration est plus large et plus solennelle, jusqu’à l’article 13 de la Charte des droits fondamentaux de l’Union. En revanche, elle reste rarement traduite en règles applicables. Tout dépend alors des traditions locales, c’est-à-dire de ce que chaque institution fait concrètement de ces principes. Et c’est quand la tolérance vient à manquer que l’on mesure ce qu’ils valent.

Une grille parmi d’autres

Au-delà des règles institutionnelles, une question demeure : pourquoi certaines idées sont-elles désormais traitées moins comme des arguments à discuter que comme des fautes morales ? Une partie de la réponse tient à une certaine grille de lecture du monde qui ne se présente plus comme une interprétation parmi d’autres, mais comme une évidence morale. On peut y reconnaître une matrice néo-marxiste, non parce qu’elle reproduirait le marxisme classique, mais parce qu’elle en transpose le schéma conflictuel à d’autres catégories. La théorie critique de l’École de Francfort en constitue l’une des filiations intellectuelles. Herbert Marcuse en tira une conséquence politique particulièrement explicite lorsqu’il écrivait, dès 1965, dans La tolérance répressive, qu’une tolérance véritablement libératrice supposerait l’intolérance envers les mouvements de droite et la tolérance envers ceux de gauche.

S’y sont combinées, sans se confondre avec cette matrice, des traditions distinctes : les études postcoloniales issues de Saïd, les courants décoloniaux, l’analyse intersectionnelle formulée par Kimberlé Crenshaw. Aucun de ces auteurs ne se réduit à l’usage qu’on en fait, et plusieurs le récuseraient. Mais dans leurs déclinaisons militantes, ces traditions convergent vers une même lecture clivante du social : dominant et dominé, bourreau et victime, oppresseur et opprimé.

C’est ici que l’analyse devient essentialiste. L’histoire d’une personne, ses intentions, parfois ses actes mêmes, pèsent moins que le groupe auquel on la suppose appartenir. À celui que l’on range parmi les dominants, on attribue une présomption de puissance ; à celui que l’on range parmi les dominés, une présomption de vulnérabilité. Les faits particuliers ne se lisent plus qu’à travers cette matrice : ce qui est circonstancié cède devant ce qui est catégoriel.

Une telle grille peut évidemment produire des analyses fécondes. Comme toute théorie, elle mérite d’être enseignée et discutée. Le problème commence lorsque s’en écarter devient une faute et s’y conformer, un mérite ; lorsqu’elle cesse d’être une hypothèse pour devenir une morale. Car il n’existe pas de grille morale unique permettant de lire le monde. Il existe des faits sur lesquels on peut se tromper, des méthodes dont on peut apprécier la qualité, des raisonnements dont on peut éprouver la cohérence. Mais dès qu’on passe des faits aux valeurs, le désaccord est la norme. Une université devrait précisément former ses étudiants à l’esprit critique plutôt qu’à renforcer leurs tendances naturelles au dogmatisme et au conformisme moral. Deux affaires récentes disent assez où nous en sommes.

Le cas Nathan Cofnas

Le philosophe Nathan Cofnas offre, presque à dessein, le cas le plus inconfortable que l’on puisse choisir pour défendre la liberté académique. Ses essais philosophiques sur la race, l’intelligence et la génétique ont suscité de très vives critiques, y compris chez des universitaires qui défendent aujourd’hui sa liberté académique. C’est pour cette raison même que son cas mérite attention.

Au printemps 2026, dès son entrée en fonction en tant que chercheur postdoctoral, des membres de l’UGent ont demandé que son engagement soit remis en cause. Une lettre ouverte signée par d’éminents universitaires s’y est opposée. Les désaccords empiriques se tranchent par l’examen des faits, les désaccords philosophiques par l’argumentation et la discussion contradictoire. Ses auteurs prenaient soin de préciser qu’ils n’endossaient aucune des thèses de Cofnas : défendre le droit d’un chercheur à formuler des affirmations controversées n’est pas y souscrire. Ils ajoutaient que l’espace du débat ne devrait se refermer qu’en dernier ressort, face à une menace claire de préjudice durable. Cette distinction devrait aller de soi dans une université.

L’affaire s’est compliquée cet été. Cofnas a accusé de plagiat le professeur de Cambridge Jason Arday. Cofnas n’était d’ailleurs pas le premier à soulever ces soupçons. Dès 2023, David Harris, professeur émérite, avait alerté l’Université de Cambridge et la Liverpool John Moores University sur ce qu’il considérait comme de sérieuses similitudes entre certains travaux d’Arday et des publications antérieures. Le journaliste Jack Grove, de Times Higher Education, avait ensuite mené sa propre enquête et constitué un dossier substantiel. Les accusations formulées par Cofnas s’inscrivaient dans une controverse déjà ancienne. Elles s’appuyaient notamment sur de larges passages de la thèse d’Arday reprenant mot pour mot, sans guillemets, des formulations présentes dans des travaux antérieurs, ainsi que sur de nombreuses autres similitudes textuelles ; plusieurs publications d’Arday avaient par ailleurs fait l’objet de corrections. Au moment de sa mort, aucune instance n’avait encore conclu à un plagiat délibéré.

S’y ajoutaient de nombreuses interrogations sur le récit biographique d’Arday. Celui-ci avait notamment affirmé avoir été incapable de parler jusqu’à l’âge de onze ans et n’avoir appris à lire et à écrire qu’à dix-huit ans. Le souvenir de ses camarades ne concorde pas. D’autres affirmations ont été contredites. Par exemple, Birkbeck, University of London, n’a retrouvé aucune trace du master dont il se prévalait. WaterAid a démenti envoyer des volontaires à l’étranger, contrairement à ce qu’il déclarait avoir fait en Amérique du Sud et en Afrique de l’Ouest. Ces éléments expliquent le climat dans lequel Cofnas en est venu à mettre en cause non seulement les travaux d’Arday, mais aussi son état mental.

Le 20 août 2026, six jours après la mort de Jason Arday, la rectrice de l’UGent Petra De Sutter suspend provisoirement Cofnas. Le 26, cette suspension est remplacée par une « mesure d’ordre » : trois mois de télétravail obligatoire, retrait de ses charges d’enseignement et recherche recentrée sur l’objet de son contrat. Le 28 août, la suspension proprement dite est levée, mais la mesure d’ordre demeure : Cofnas reste donc en poste, tout en restant soumis à ces restrictions. L’ouverture éventuelle d’une procédure disciplinaire dépend désormais de l’enquête en cours. Il n’a donc pas été licencié et, juridiquement, la mesure d’ordre n’est pas présentée comme une sanction disciplinaire.

Que les accusations de Cofnas soient finalement retenues ou non ne suffit pas, en soi, à rendre leur signalement fautif. Un chercheur ne devrait pas pouvoir être sanctionné par son institution pour le seul fait d’avoir signalé, de bonne foi et sur la base d’éléments documentés, ce qu’il tient pour un manquement à l’intégrité scientifique. Cela ne lui confère évidemment aucune immunité : une accusation mensongère ou malveillante peut engager la responsabilité de son auteur, notamment au titre de la calomnie ou de la diffamation selon le droit applicable. Mais une règle qui ne protégerait que ceux dont le soupçon documenté est finalement confirmé transformerait chaque signalement de bonne foi en pari sur sa propre carrière.

Reste la motivation de cette « mesure d’ordre ». C’est elle qui inquiète. Il faut lire la lettre de la rectrice. Certains griefs y sont vérifiables et méritent de l’être : le périmètre contractuel de la recherche et, surtout, les propos tenus sur Arday dans plusieurs entretiens d’août, où Cofnas le qualifie de « handicapé mental » et de « chercheur sans valeur ». Qualifier Arday de la sorte relève moins de la controverse scientifique que de l’attaque personnelle. Je réprouve sans ambiguïté de tels propos. Mais les principes de Chicago invitent précisément à ne pas confondre incivilité et motif de censure : le caractère offensant ou même profondément choquant d’un propos ne suffit pas, à lui seul, à le soustraire à la liberté d’expression. Il appartient au code d’éthique de déterminer si ces propos franchissent une limite plus précise : harcèlement, diffamation, menace ou autre manquement professionnel.

À côté de ces griefs légitimes, on trouve dans la même lettre un ordre de raisons d’une tout autre nature : les « plaintes, signalements et signaux inquiétants » reçus de la communauté universitaire ; la « détresse psychosociale sévère » qu’aurait engendrée le chercheur ; le fait que des membres du personnel « semblent percevoir sa présence comme une menace objective » pour leur dignité et leur position professionnelle ; la création d’un collectif « Students Against Cofnas » et une pétition signée par plus de deux mille étudiants ; et, pour finir, le risque que « les circonstances actuelles » n’affectent « le bon fonctionnement de l’Université ».

Relisons la phrase la plus singulière : des collègues « semblent percevoir » une « menace objective ». À ce niveau de responsabilité, mettre sur le même plan ce qui est ressenti et ce qui est objectif est pour le moins déroutant. Ce qu’un homme a fait tend à s’effacer derrière l’effet que sa présence produit. Le malaise devient une preuve ; le nombre de plaintes, une démonstration. Or le simple trouble intellectuel ou émotionnel suscité par une opinion ne peut raisonnablement pas constituer une perturbation effective des activités universitaires. C’est précisément cette distinction que la motivation avancée par l’UGent brouille complètement.

L’université en avait pourtant l’expérience directe. Au printemps 2026, l’occupation par un mouvement propalestinien du campus Coupure puis du rectorat avait rendu des bureaux inaccessibles, entraîné des dégradations et finalement nécessité l’intervention de la police : quarante-quatre arrestations, deux agents blessés. Cette perturbation-là, concrète, fut tolérée plusieurs semaines. Quelques mois plus tard, la présence d’un chercheur postdoctoral employé à temps partiel est invoquée comme susceptible d’affecter le « bon fonctionnement » de l’institution, parce que des collègues disent éprouver de la détresse. Confondre les deux, c’est laisser l’exception dévorer la règle : si le simple fait de heurter suffit à constituer une perturbation, toute idée dérangeante devient par définition susceptible d’interdiction.

Ce sensibilisme institutionnalisé transforme le sentiment en juridiction et l’affliction en argument. Il convient d’en mesurer l’invraisemblance : un chercheur postdoctoral, employé à temps partiel pour un an, menacerait le fonctionnement d’une université qui compte des dizaines de milliers d’étudiants et des milliers de membres du personnel. Une institution qui se croit à ce point fragile ne dit rien de celui qu’elle écarte ; elle dit tout d’elle-même.

L’issue de l’enquête, nul ne la connaît. S’il y a faute professionnelle, qu’on l’établisse et qu’on la sanctionne comme telle : c’est le but des procédures. En revanche, si le grief véritable est qu’un chercheur soutient des idées que la majorité de ses collègues juge moralement répugnantes, alors ce n’est plus une procédure, c’est un verdict qui cherche son motif. La liberté académique ne vaut pas seulement pour les auteurs que nous aimons lire.

Le cas Éric Muraille

L’affaire Éric Muraille est différente et peut-être plus révélatrice encore. Muraille est directeur de recherches au FRS-FNRS, biologiste et immunologiste, rattaché à l’ULB. Avec plusieurs collègues de médecine et de sciences sociales, il avait lancé un cycle de conférences intitulé « Sciences et Société » visant à stimuler les débats éclairés sur des problématiques sociétales.

En novembre 2025, la conférence du professeur émérite de l’ULiège Jacques Balthazart, consacrée à la biologie de l’homosexualité, fut perturbée par des déclenchements d’alarmes incendie. Des associations étudiantes accusèrent ensuite le cycle d’être pseudoscientifique et de populariser des idées transphobes et réactionnaires. Balthazart est pourtant un spécialiste reconnu de la question, qui n’avait jamais rencontré pareille contestation, ni en milieu universitaire ni devant le grand public.

En février 2026, Muraille accueillait la journaliste Nora Bussigny pour une conférence consacrée aux ingérences étrangères et à la radicalisation sur les campus. L’annonce suscita des plaintes d’étudiants et d’enseignants de la faculté de médecine, qui jugeaient inacceptable d’inviter une oratrice tenue par eux pour proche de l’extrême droite et hostile aux mouvements palestiniens. Fallait-il l’inviter ? Avait-elle raison ? Les organisateurs avaient-ils retenu le meilleur angle ? Ces questions sont légitimes et l’université devait pouvoir en discuter. L’un des griefs les plus insistants fut d’un autre ordre, et plus préoccupant pour la liberté académique : certaines personnes ne devraient pas être invitées du tout.

Après la conférence, la controverse a éclaté. Outre le reproche d’avoir organisé une « conférence d’extrême droite », des étudiants ont mis en cause la projection, par Muraille, des noms de trois porte-parole du mouvement d’occupation de l’ULB de 2024, accompagnés de leurs liens avec diverses organisations. Muraille conteste avoir révélé quoi que ce soit : ces étudiants s’étaient exprimés publiquement en cette qualité, à visage découvert, devant des médias, et les liens qu’il a exposés étaient documentés. Le grief mérite néanmoins d’être examiné pour lui-même : si des règles relatives à la vie privée ont été enfreintes, des procédures existent pour l’établir. Il ne nous dit rien, en revanche, sur la légitimité d’organiser une conférence consacrée à la radicalisation, ni d’y inviter une journaliste contestée par certains et défendue par d’autres.

La suite se lit comme une gradation. Après de longues délibérations, le conseil facultaire de la faculté de médecine a retiré sa reconnaissance au cycle « Sciences et Société », par vingt-sept voix contre six, au terme d’une procédure dont Muraille indique qu’il n’a pas été invité à s’y exprimer. Quelques mois plus tard, il rapporte que ses charges d’enseignement lui ont été retirées à l’issue d’une procédure du même type. Parmi elles figurait, ironie du sort, le cours « Sciences, éthique, histoire et société », qui porte sur la philosophie des sciences, les normes et la déontologie de la recherche, l’évolution des universités et les enjeux sociétaux liés aux sciences.

Trois temps et une même logique qui se resserre : on conteste d’abord qui peut être invité, puis on supprime le cadre dans lequel on invitait, puis on écarte celui qui invitait. À chaque étape, la mesure paraît circonscrite ; c’est l’enchaînement qui dit la direction : faire taire, dans sa propre université, celui qui dérange.

Il faut prendre la mesure de ce dernier acte. L’université qui avait confié à ce chercheur d’enseigner comment la science se discute et comment les savoirs rencontrent la société lui retire ce cours, qu’il assurait depuis cinq ans avec, selon lui, d’excellentes évaluations pédagogiques. Le motif ? Avoir organisé des discussions et des conférences controversées, dont aucune pourtant ne relève des exceptions énumérées par les principes de Chicago.

On retrouve dans les deux affaires le glissement décrit plus haut. Cofnas est jugé sur ce qu’il est réputé incarner plus que sur ce qu’il a fait ; Muraille, lui, est moins contesté pour une thèse qu’il aurait soutenue que pour les personnes auxquelles il a choisi de donner la parole. La grille assigne avant d’analyser.

La pluralité ou la conformité

Une université doit être un espace sûr contre la violence, l’intimidation et le harcèlement. Sûrement pas contre les idées. Une université où chacun sait à l’avance quelles conclusions sont moralement recevables n’est plus une université. Elle peut continuer à produire des recherches techniques, publier, classer, accréditer, délivrer des diplômes. Mais l’essentiel s’y est perdu : la possibilité de penser contre son propre milieu.

La dérive à laquelle j’assiste est d’une rapidité déconcertante. Elle inquiète d’autant plus qu’une communauté intellectuellement homogène finit par confondre son consensus interne avec l’évidence morale. Ce qui paraît clair à presque tous cesse de passer pour une opinion : cela devient « la valeur » de l’institution. Dès lors, le dissident transgresse avant de se tromper.

La liberté académique est en péril. Elle le fut dans le passé. En 1968, Raymond Aron fut violemment attaqué, y compris par les intellectuels les plus célèbres de son temps ; Dans un entretien au Nouvel Observateur du 19 juin 1968, repris depuis dans Situations VIII, Sartre déclarait qu’il fallait que les étudiants puissent « regarder Raymond Aron tout nu ». Bien qu’il eût quitté la Sorbonne quelques mois plus tôt, aucune institution ne le sanctionna : ni suspension, ni retrait de cours. Il entrait au Collège de France deux ans plus tard. La pression idéologique n’est pas nouvelle. Ce qui mérite notre attention aujourd’hui, c’est sa capacité à se normaliser au sein des procédures mêmes de l’institution.

Une université n’a pas pour mission de fabriquer des rebelles professionnels, pas davantage que des conformistes. Elle doit créer les conditions dans lesquelles un étudiant ou un chercheur peut examiner une affirmation, demander quelles preuves la soutiennent, chercher ce qui pourrait la réfuter, et conserver, au terme du raisonnement, le droit de ne pas aboutir à la même conclusion morale que ses collègues.

Ces conditions ne tiennent pas d’elles-mêmes : elles s’écrivent. Proclamer la liberté académique ne coûte rien ; la rendre opposable suppose des règles aussi précises que celles de Chicago, énonçant ce qu’une université n’a pas le droit d’empêcher, et des exceptions assez étroites pour qu’on ne puisse s’y engouffrer.

La pluralité n’implique pas que toutes les idées se valent, fort heureusement. Elle implique qu’aucune institution ne dispose d’un accès privilégié à la vérité morale. On peut combattre une idée. On peut la juger fausse, choquante, simpliste, injuste, odieuse même. On peut produire des données pour la réfuter, écrire un article contre elle, organiser une conférence concurrente, exposer publiquement les faiblesses de son raisonnement. Tout cela porte un nom : l’université. Faire taire celui qui défend une idée déplaisante en porte un autre, que je laisse au lecteur le soin de nommer.

L’université n’a pas à enseigner à ses membres ce qu’ils doivent penser. Elle doit leur apprendre quelque chose de plus difficile : penser assez bien pour accepter que d’autres universitaires puissent ne pas penser comme eux et leur répondre par des arguments plutôt que par l’exclusion.

Mikael J. K. Petitjean, Professeur (UCLouvain)

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