Un des risques majeurs pour la France tient au délitement de son système de solidarité sociale mettant en danger le pacte citoyen entre les Français et l’État. L’endettement croissant, la course effrénée à la consommation de droits sociaux et les effets du vieillissement de la population se conjuguent pour rendre l’État Providence en faillite économique mais aussi morale car il ne sait plus répondre aux attentes de la population.
Une des pistes pour contrecarrer cette situation sans grever plus encore les comptes publics se trouve possiblement du côté de l’IA. Cela autant sur le plan de l’organisation du travail que de la possibilité de mieux repérer les besoins.
De fait, la solidarité sociale est toujours plus couteuse pour une efficacité qui diminue constamment. L’État Providence va mal et ce n’est pas nouveau. Une part croissante des Français tire les conséquences de cette situation et « bricole », pour reprendre une expression chère au sociologue Michel de Certeau, pour faire vivre, de manière horizontale et locale, de la solidarité de proximité. L’exemple des aidants d’un proche est symptomatique. Plus de 11 millions de personnes accompagnent un proche très fragilisé qui sans eux serait en risque de mort. Ils le font par solidarité de famille ou d’amitié mais aussi parce qu’il n’y a pas les services disponibles, ni les êtres humains qualifiés en nombre suffisant, pour assurer ce soutien.
L’économie, déjà fragilisée par une désindustrialisation entamée dans les années 1980 et s’étant accélérée à partir du début du XXIe siècle, est largement en panne depuis la dissolution surprise et incomprise décidée en juin 2024. La France est myope et le mauvais théâtre politicien qui se joue depuis des mois vient rajouter encore une couche de dépression et de fatalisme.
L’endettement public longtemps ignoré par la majorité de la population comme des responsables politiques, connait depuis la crise de la Covid une hausse spectaculaire, et pour tout dire hors de contrôle. La sécurité sociale est aussi très fragilisée. Le déficit de l’assurance maladie a atteint un record de 23 milliards en 2025 (contre 17,2 milliards en 2024).
Il sera du même ordre en 2026, car la pression démographique, la poursuite de la croissance des arrêts maladie et des problématiques de maladie mentale n’ont guère de chance de trouver dans les temps qui viennent une réponse politique forte pour tenter de renverser la tendance.
Faut-il aussi rappeler qu’à la création de la Sécurité sociale, il y avait plus de cinq actifs pour un retraité ? Ce ratio est aujourd’hui de 1,7 et va continuer à baisser. Par ailleurs, les salariés assurent l’essentiel des prestations versées par l’Assurance Maladie (150 milliards sur 252 milliards, sous forme de cotisations sociales et de CSG).
Pour autant faut-il baisser les bras ou s’abimer dans la pensée magique ?
Notre système de protection sociale, de pays riche, n’est plus financé par une création de richesses suffisante et adaptée, car la productivité en France stagne, le taux de personnes en activité est trop faible tandis que le chômage remonte, les revenus de patrimoine de plus en plus inégalitaires, et le désir de consommation d’état providence apparait sans fin.
Pour sa part le développement de l’IA devrait conduire à des bouleversements organisationnels aussi déstructurants que structurants. Sans compter qu’aujourd’hui l’IA reste aussi une menace singulièrement forte concernant l’exploitation des ressources rares, et d’abord de l’eau, et de l’énergie. Dans ce contexte explosif, l’action sociale et l’accompagnement des personnes les plus fragiles en France se trouvent à la croisée des chemins.
Pour résumer la situation, trois tendances se télescopent, tandis que la consommation d’aides sociales se situe sur une tendance d’augmentation continue. Rappelons aussi que ce panorama de la solidarité sociale se déroule dans un contexte où l’individualisme, et parfois l’égoïsme, se développe et où les relations de confiance et de considération se réduisent. Le baromètre annuel sur la confiance du Cevipof, permet d’objectiver cette réalité.
Un système de protection sociale à réinventer
Première tendance, l’évolution d’une demande vers toujours plus d’accompagnement par l’État, non seulement des plus fragiles, mais aussi d’une part croissante de la population. En sachant, par ailleurs, que les besoins de soutien vont s’accroitre en raison du vieillissement de la population, de la hausse des maladies chroniques et des problèmes de santé mentale, et des effets des flux migratoires incontrôlés.
Ensuite, deuxième tendance, la baisse des ressources finançant le secteur de l’ESS. La diminution des subventions des collectivités locales, notamment en raison de plans d’économies liés à la baisse continue des recettes (des droits de mutation), et l’impact de la disparition de USAID décidée par Donald Trump sur le financement de l’ESS vont conduire à un bouleversement sans précédent des conditions d’exercice de l’action sociale locale.
Enfin, troisième tendance, la baisse de la contribution de l’État en France est actée. L’Etat Providence n’a plus les moyens financiers et humains d’assurer le financement de l’accompagnement social en dépit du déni qui subsiste concernant l’importance de notre endettement et de la perte d’efficacité de l’action publique. Cette chute des moyens est déjà engagée alors que le choc des besoins n’a pas encore atteint son acmé : à partir de 2031, nous connaitrons en 25 ans un doublement du nombre de personnes de plus de 85 ans. C’est aussi à partir des années 2030 que la baisse des naissances conduira à diminuer la population active. Et dès 2037, la population en France devrait baisser selon les dernières projections de l’Insee, accélérant encore le vieillissement.
Comment résoudre cette contradiction entre la hausse de la demande de soutien et d’aide sociale et la diminution de l’offre de moyens ?
C’est sans doute du côté des professionnels de l’action sociale qu’il existe des leviers de productivité pour éviter le basculement des personnes les plus vulnérables de notre société dans la misère, et le délitement du « corps social ». Deux pistes nous paraissent essentielles : la mobilisation de l’IA et la priorité donnée à la prédiction, la prévention et à la restauration du lien social.
Certes, l’arrivée de l’IA pourrait faire naître une menace en termes d’autonomie des professionnels à agir, comme d’une tentation de réduire les liens interpersonnels. C’est une vision restrictive d’une IA hors de contrôle, alors que l’IA agentique se développe à grandes vitesses dans tous les milieux professionnels, agissant comme un outil augmentant l’efficacité au quotidien tout en réduisant la charge mentale des salariés. Il est possible d’orienter l’utilisation de l’IA, comme un puissant levier de réinvention de l’action sociale et de l’accompagnement des plus fragiles ou de personnes traversant de fortes difficultés.
L’IA promet de rationaliser les tâches administratives, d’anticiper les ruptures d’accompagnement (l’identification précoce des personnes isolées ou des rechutes), de personnaliser les parcours de soins, ou encore d’optimiser les plannings des intervenants sociaux comme de santé. L’IA peut aussi contribuer à renouveler les capacités de prédictives pour repérer en amont les fragilités face au réchauffement climatiques, d’une manière générale, et en fonction des épisodes les plus élevés, comme ceux rencontrés durant l’été 2026.
La productivité sociale n’est pas un gros mot
Trois exemples concrets montrent qu’il ne s’agit pas de spéculation mais d’une réalité.
Ainsi, Responsage a développé une approche s’appuyant sur une IA dédiée et évolutive en fonction des demandes d’accompagnement social de salariés en difficulté. Elle permet de renforcer l’efficacité des assistantes sociales pour répondre aux besoins de salariés aidants, en ruptures familiales, ou encore en recherche urgente d’un logement.
De même, Alogia propose une solution prédictive permettant à des mutuelles, des assureurs, des caisses de retraites ou encore des bailleurs de repérer automatiquement les individus âgés ou handicapés, les plus en risques. De nombreux bailleurs sociaux ont déjà renforcé leurs capacités d’adaptation des logements ou de propositions de services pour prévenir les chutes ou l’isolement des locataires les plus fragiles.
Enfin, Bayes Impact transforme littéralement les organisations de santé pour améliorer le service tout en réduisant les coûts.
L’enjeu est de libérer du temps, pour que le lien se renforce et améliore la qualité de vie et la capacité de résilience des personnes fragiles comme des aidants et des professionnels du soin et de l’accompagnement social. Dans une société qui prend de l’âge ces impératifs sont encore plus centraux.
Les effets des métamorphoses démographiques et de santé publique seront de plus en plus manifestes à mesure que les dérèglements climatiques vont se renforcer. Les plus fragiles sont de fait plus vulnérables aux effets délétères des changements de température et des catastrophes diverses. Par ailleurs, la détérioration de la qualité de l’environnement contribue à la hausse des maladies chroniques. Enfin, les épisodes caniculaires ou d’incendies géants ont montré l’impérieuse nécessité de repérer les personnes les plus à risques. Là encore, des outils prédictifs spécifiques seront essentiels pour intervenir de manière la plus efficiente possible lors des catastrophes climatiques.
Les recherches en sciences comportementales sur la capacité d’agir et la résilience soulignent l’importance de restaurer l’agentivité des acteurs. Pour renforcer la capacité et le sentiment de maîtrise chez les personnes en situation de fragilité. C’est essentiel pour que la prévention ne soit plus une injonction mais qu’elle s’intègre dans les pratiques quotidiennes. L’IA et la technologie ne doivent pas enfermer, mais au contraire ouvrir des possibles et libérer du temps pour l’accompagnement et l’aide à la prise de responsabilité. L’enjeu étant que chacun gagne en autonomie, puisse mobiliser du temps et de l’envie pour contribuer à l’entraide de proximité tout en permettant aux professionnels e se libérer de tache administratives et de retrouver plus de sens à leurs actions.
Dans une société où les moyens publics se réduisent, les solidarités horizontales et de proximité redeviennent vitales et renforcent la capacité d’autonomie qui contribue à améliorer sa propre vie à gagner en estime de soi.
Là où les personnes vivent et là où les salariés travaillent, l’enjeu est de débureaucratiser le monde du social et de renforcer les capacités d’agir des organisations au plus proches des gens comme des individus, citoyens, professionnels, étudiants, retraités…
Bien orientée et encadrée, l’IA peut devenir un levier majeur et complémentaire de l’intervention humaine, pour passer d’une logique de spectateur de la solidarité à acteur des solidarités.
Serge Guérin
Serge Guérin, né en 1962, est sociologue et professeur à l’INSEEC Grande École, spécialiste des questions du vieillissement, de la place des seniors dans la société et des dynamiques intergénérationnelles. Ses travaux s’inscrivent dans le champ de l’éthique de la sollicitude. Il est notamment l’auteur de Et si les vieux aussi sauvaient la planète ? (Michalon).
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