Tout se met en place pour que la présidentielle à venir ne ressemble à aucune de celles l’ayant précédée : la profusion de candidatures annoncées, la fragmentation inégalée de l’offre partisane, la montée en puissance des artifices de communication, la radicalisation médiatique de toute part, la frénésie des sondages qui rythmera les dispositions tactiques des postulants, l’effervescence numérique, l’impact du judiciaire, sans parler d’un environnement géopolitique incertain, instable, inquiétant. La fiction n’en demanderait pas autant avec un réel aussi polarisé, désordonné, fractionné et peu prévisible. La démocratie apaisée, argumentative, contenue dans sa ritualisation est sortie de son lit. Tout est possible, y compris le pire : le spectacle se construit sous nos yeux, exacerbant les passions inhérentes à la politique et dont l’histoire nous enseigne qu’elles ont toujours existé mais qu’elles furent d’abord arrimées par le passé à de grands récits doctrinaux, bien plus qu’à des scénographies bousculées par les embardées d’une météo médiatique irrévocablement erratique.

Symptôme du chaos qui s’annonce, la multiplicité des ambitions décomplexées, sans frein, témoigne quelque part de la démonétisation de la fonction présidentielle, de sa désacralisation. Pensée par le constituant de la Vᵉ République comme une transcendance issue des tréfonds monarchiques, cette dernière était censée en imposer de telle sorte que peu se sentaient habilités à y prétendre, sauf après avoir gravi les échelons d’une longue et éprouvante expérience. L’immensité de la charge, sa symbolique limitaient les aspirations, imposaient une forme de mesure et d’humilité. L’élection inattendue d’Emmanuel Macron en 2017 aura rebattu les cartes, créant un appel d’air pour des vocations qui, quelques années auparavant, ne se seraient pas reconnu la compétence, ni la légitimité. Élu à moins de 40 ans, sans autre appareil partisan que celui qu’il aura improvisé sur le tas, à la « va-vite », le jeune Président a ainsi ouvert une brèche et créé un précédent. Le ticket d’entrée dans la course aux responsabilités politiques s’est considérablement infléchi : comme l’observait avec raison le directeur de la rédaction du Figaro, Vincent Trémolet de Villers, dans un récent éditorial sur Europe 1, « le niveau a tellement baissé que beaucoup de ministres d’aujourd’hui seraient à peine assistants parlementaires dans les années 1980… ». Dès lors, mécaniquement, la course élyséenne intègre désormais des profils qui, il y a une à deux décennies, n’auraient jamais pu espérer y concourir ou même y préconcourir. On ne reviendra pas sur les déterminants immédiats de cette déréliction : déclassement des « humanités », culte de l’individu-roi, expérience lointaine de l’histoire et de ses drames, etc. Mais si l’on plonge le regard plus loin encore, c’est dans la perte d’efficience de la fonction même du politique qu’il faut rechercher les raisons profondes de cette dégradation. La politique ne pouvant plus beaucoup, beaucoup s’imaginent endosser un costume où la représentation et l’image prédominent au détriment du faire et de l’agir. En fin de compte, inconsciemment ou pas, d’aucuns de ces prétendants s’imaginent qu’à contraintes constantes, juridictionnelles, économiques, technocratiques, la com’ fera bien l’affaire pour remplir la charge, un peu comme ce « chevalier inexistant » dont Italo Calvino loue les désillusions et les prodiges dans son roman éponyme. Or la nature, et la nature politique a fortiori, a encore plus horreur du vide… C’est au moment où la demande de politique se manifeste avec le plus d’exigence et d’urgence surtout, que la théâtrocratie communicante bat son plein, confondant le pouvoir agissant et son ersatz, au risque de laisser en jachère les espoirs d’une Nation qui se morfond dans une interminable crise démocratique intensifiée par dix années de macronisme. Tout l’enjeu de l’échéance à venir sera de sortir de cette béance, en redonnant à la politique sa vocation première : regarder le réel, le dire sans peur, et prendre les mesures qui permettront de l’affronter, loin des postures et des artefacts de communication. Plus qu’un défi, une épreuve de vérité !


Arnaud Benedetti

Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.

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