Je regarde avec stupeur certaines campagnes où des femmes françaises revêtent le hijab au nom de la solidarité avec les femmes musulmanes qui portent le voile. Je comprends la volonté de défendre une femme lorsqu’elle est discriminée. Mais depuis quand la solidarité consiste-t-elle à adopter le symbole même d’une norme dont certaines femmes cherchent précisément à s’affranchir ?

Je viens d’Algérie. J’ai grandi dans une société patriarcale où j’ai vu la pression sociale exercée sur les femmes. Je sais ce que peut produire le regard des autres lorsqu’une femme décide de ne pas se conformer à une norme religieuse ou sociale.

Celle qui ne porte pas le voile peut être insultée, jugée, soupçonnée de manquer de pudeur ou de respectabilité. Et cette pression ne disparaît pas parce qu’on préfère ne pas la regarder.

C’est là que réside mon désaccord profond avec une certaine bien-pensance occidentale. Elle voit immédiatement la femme voilée comme une victime à défendre, mais regarde beaucoup moins volontiers celle qui refuse le voile et réclame simplement le droit de vivre librement. Pourquoi cette femme-là aurait-elle moins droit à notre solidarité ?

Le problème commence lorsque le voile cesse d’être considéré comme un choix individuel pour devenir une norme collective. Lorsqu’une femme qui le refuse est considérée comme moins respectable, moins vertueuse, moins digne. Lorsqu’une pression religieuse transforme peu à peu une liberté personnelle en obligation sociale.

Je défends une idée simple. Aucune femme ne devrait avoir à porter un signe religieux pour être respectée, et aucune femme ne devrait être méprisée parce qu’elle refuse de le porter. La laïcité est précisément ce qui permet à chacun de vivre librement sans que la religion fixe la place des individus dans la société.

Alors oui, je refuse cette inversion qui voudrait faire de la critique du voile une attaque contre les femmes. On peut défendre une femme et contester l’idéologie qui prétend définir sa liberté à sa place.

La vraie solidarité commence peut-être là. Regarder aussi celles qui enlèvent le voile, celles qui refusent de le mettre, celles qui veulent simplement sortir dans la rue avec leurs cheveux au vent sans être jugées, insultées ou sommées de se justifier.

Je ne veux pas d’une société où les femmes doivent choisir entre la soumission et l’accusation de débauche. Je veux une société où elles peuvent choisir. Et cette liberté-là, je la défendrai toujours.


Kamel Bencheikh

Kamel Bencheikh est un écrivain et intellectuel franco-algérien dont le parcours mêle engagement, réflexion politique et passion pour la langue française. Après une vingtaine d’années en Algérie, puis un long ancrage en France, il s’est imposé comme une voix universaliste, attachée à la laïcité, à l’émancipation individuelle et à l’exigence républicaine. Auteur entre autres de L’Islamisme ou la crucifixion de l’Occident (éditions Frantz Fanon), chroniqueur dans divers médias et passeur d’idées, il s’intéresse tout particulièrement aux questions d’intégration, de citoyenneté et de liberté de conscience. Son œuvre, comme ses prises de position publiques, reflète une volonté constante : relier plutôt qu’opposer, éclairer plutôt qu’enflammer, et défendre une vision humaniste de la France contemporaine.

Publications de cet auteur
Voir aussi

Boualem Sansal raconte à la NRP l’après-prison : « Apprendre à vivre dans la liberté »

De retour en France après un an de détention en Algérie, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a livré un témoignage rare dans un entretien accordé à La Nouvelle Revue Politique, animé par Arnaud Benedetti.


0 Commentaire2 minutes de lecture

Penser la crise de la laïcité et sa possible renaissance

La promesse républicaine et la laïcité qui en découle, qui travaillent l’imaginaire français projectif et universaliste dans son inconscient collectif, sont toujours revendiquées, mais de facto en panne.


0 Commentaire20 minutes de lecture

Penser l’esprit de la laïcité comme construction de l’imaginaire français

La laïcité est massivement soutenue par les Français, tout en subissant de nombreux manquements ; elle est ainsi perçue comme menacée par l’opinion publique.


0 Commentaire19 minutes de lecture

Privacy Preference Center