On reconnaît la vertu d’un État à l’énergie qu’il déploie pour défendre ses principes. De ses principes, il faut tout d’abord comprendre qu’ils résultent d’un enchaînement historique et que cet enchaînement historique porte la marque d’une civilisation. En France, la République est notre Royaume, pour reprendre la partition de Péguy : de culture chrétienne, d’héritage monarchique pour son orbe étatique, de forme républicaine pour son régime. Ce syncrétisme, pensé par Napoléon après la Révolution de 1789, sera celui de la catéchèse de la IIIe République, quand bien même l’anticléricalisme des élites républicaines visera à contenir toujours plus l’influence de l’Église. Pour autant, cette dispute-là n’est pas le produit spontané d’une idée, la laïcité : elle résulte d’un processus lointain dont le philosophe et historien du théologico-politique, Jean-François Colosimo, a rappelé dans son ouvrage La religion française : 1000 ans de laïcité qu’il avait été généré par la volonté émancipatrice d’un pouvoir royal aux fondements divins mais à la dynamique séculière. Le christianisme nourrit l’universalisme de l’égalité et participe quelque part, nonobstant la résistance des clercs, à l’entrée du politique dans le siècle. La monarchie affirme l’émancipation de l’État et sa force constitutive. La République transfère la souveraineté du monarque au peuple. Bouger, déplacer, dégrader l’un de ces éléments, voire nier l’un d’entre eux, c’est briser un subtil équilibre sédimenté par de longs siècles de fabrique du génie français. Le Général de Gaulle, qui avait rétabli la légalité républicaine sans la dissocier des racines profondes du pays, et qui avait l’intelligence empirique autant qu’intuitive des sources de l’histoire, aimait à dire que « tout se tient ». Ici, tout se tient bien entendu, loin des effets d’optique idéologiques et des raisonnements noyés dans l’amnésie de la longue durée.
La France est universaliste, elle repose sur un tuteur étatique dont la vocation vise tant à la protéger qu’à la projeter, elle se vivifie par la souveraineté populaire.
Ce modèle est aujourd’hui attaqué de l’intérieur et de l’extérieur, des forces extérieures nourrissant des agents qui, à l’intérieur même de la nation, s’en prennent à cette singularité qui constitue le socle non seulement de notre cohésion mais de notre droit à nous perpétuer. Rarement peut-être, impact massif des vents mondialisés, la France n’aura été le théâtre à découvert d’influences étrangères multiformes. De la déconstruction progressiste, plus ou moins assumée, au post-décolonialisme qui opère tant sur les bancs de l’université que sur ceux de l’Assemblée ou parfois des conseils municipaux, se dessine un arc anti-républicain et anti-national qui sert de relais à des mouvements dont la vision est radicalement antithétique de notre conception de la société. L’islamisme est de ceux-là, fréristes ou salafistes, minoré par toute une partie de la gauche, allant jusqu’à trouver des « idiots utiles » jusque parfois dans les rangs du centre et de la droite. À la veille des municipales, certains responsables politiques, comme le maire de Chalon-sur-Saône Gilles Platret, sonnent le tocsin en alertant sur la menace communautariste qui pourrait faire son entrée de manière décomplexée dans de nombreuses municipalités. L’effondrement wallon, de ce point de vue, nous prévient de ce danger…
Aussi faut-il, lorsque des signaux de résistance se manifestent, se féliciter du vote de la représentation nationale exigeant que les Frères musulmans soient désormais classés dans la nomenclature des organisations terroristes telles qu’elles sont définies par l’Union européenne. Mais sans doute faut-il moduler cette satisfaction : ce vote n’est tout d’abord qu’une première étape symbolique, et ensuite il est loin d’être partagé dans la mesure où la totalité de la gauche, renonçant par idéologie ou clientélisme, s’est prononcée contre, voire s’est abstenue… révélant de la sorte qu’elle a abandonné, au prix d’une apostasie non dissimulée, les fondamentaux de son héritage. Il sera intéressant d’observer ce qu’il en sera lorsqu’une autre proposition sera défendue par la députée Constance Le Grip, dont l’objectif consiste à classer comme organisation terroriste les Gardiens de la révolution, au moment où les Iraniens qui se lèvent pour leur liberté sont massacrés par des mollahs sanguinaires.
C’est en réalité un moment de bascule qui se profile à l’horizon : une césure où les uns et les autres devront se positionner sur des enjeux existentiels comme la liberté de la Nation et la conception que l’on se fait de cette liberté nationale. On a vu, lors de l’affaire Sansal, les prolégomènes de cette partition entre les partisans de l’accommodement, dont Madame Royal est l’une des figures les plus avancées (cf. dans ces colonnes l’article lucide de Daoud Imoulayen, Algérie : le plan de capitulation de Ségolène Royal), et ceux qui n’ont pas hésité une seconde à dénoncer le comportement de la dictature algérienne. Nous en sommes, au fur et à mesure de la dynamique des événements, toujours plus proches de ce partage des eaux où se révèlent les caractères, les tempéraments, les petits intérêts, les capitulards dont le réflexe premier est de trouver toujours des justifications à leur naufrage…
La signature
Arnaud Benedetti
Fondateur et directeur de La Nouvelle Revue Politique, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne Université et essayiste. Spécialiste de la communication politique, il analyse les transformations du pouvoir, du débat public et de la vie politique française.
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