Etat, marché et société : les leçons actuelles d’une controverse

Introduction. Retour sur un débat fondamental des années 1940

Dans une tribune récente, Michel Monnier soutient la thèse selon laquelle Friedrich Hayek aurait justement entrevu l’inclination des démocraties vers le totalitarisme[3]. La raison en serait « notre amour jusqu’à lirraison de laction publique » qui a comme conséquence des dépenses publiques démesurées et l’extravagance réglementaire. Par conséquent, la crainte de la soumission de la société à la logique capitaliste n’aurait pas été fondée : Karl Polanyi se serait trompé. Cette interrogation me semble parfaitement légitime en 2026, même si la gauche, de nos jours, moque l’idée de l’envahissement par l’Etat qui ne serait qu’une vieille complainte « libérale » dépourvue d’intérêt. L’auteur de la Grande Transformation, socialiste revendiqué, a légué des outils permettant des conclusions relatives à un moment historique singulier[4], mais il serait absurde de plaquer certaines causalités valides, il y a un siècle, sur notre présent, en négligeant l’existence, de nos jours, d’un État social et d’une redistribution effective[5]. Plus curieusement encore, alors que la gauche actuelle se compromet avec des mouvements totalitaires (ethniques ou religieux), l’œuvre de Polanyi sert à justifier la crainte d’un retour du fascisme historique. Pour être complet, si Polanyi fut un critique radical du mythe des « marchés autorégulateurs », c’était en dehors du cadre défini par John M. Keynes. Or, beaucoup de commentateurs actuels de tempérament « progressiste » confondent ces deux perspectives.

Devant tant de confusions, il est nécessaire d’exposer la problématique de l’historien-économiste hongrois et son insertion dans un contexte historique et civilisationnel. C’est ainsi que l’on pourra éclairer les enjeux réels de la controverse avec les « néolibéraux » de l’Ecole autrichienne d’économie, Ludwig von Mises et von Friedrich Hayek, notamment. Nous verrons que notre présente déraison se nourrit de paradoxes que Polanyi avait mis en évidence et que les (néo)-libéraux sont toujours aveugles aux conséquences de ce qu’ils ne cessent avec constance de promouvoir, au moins depuis Bernard Mandeville[6], c’est-à-dire depuis trois siècles …

Aux sources du danger totalitaire

D’une façon qui étonnerait beaucoup de personnes de la gauche d’aujourd’hui, Polanyi défend l’ « héritage chrétien »[7] contre le fascisme. Celui-ci, machine à broyer et asservir les individus au nom d’une totalité, constitue l’antithèse de la civilisation occidentale issue du judéo-christianisme, dont l’idéal socialiste lui semble l’aboutissement. S’il combat alors la « société de marché », c’est parce ses contradictions conduisent au fascisme ; préserver l’héritage, c’est faire vivre une certaine idée de la personne, de la responsabilité morale et de la liberté dans un monde déchiré par la Révolution industrielle, entre Marché et Machine. Polanyi exhorte à accepter la « réalité de la société » contre l’individualisme radical mais ne veut nullement nier une certaine figure individu élaborée durant deux millénaires[8].

L’Ecole autrichienne, dont la deuxième vague dans les années 1920 est portée par les œuvres majeures de Mises et de Hayek, exprime aussi son inquiétude mais d’une façon différente : l’interventionnisme, animé d’intentions nobles en apparence – égalité, « justice sociale », etc. -, conduit finalement au pire, l’Etat total. La raison profonde réside dans les effets pervers consubstantiels à l’ingérence étatique dans la vie économique. Une société de grande dimension, en effet, ne repose pas seulement sur la division du travail mais sur la division de la connaissance entre des millions de cerveaux, connaissance circulant grâce aux marchés. Par conséquent, l’État ne peut pas se substituer à cette infinité d’interactions rendant efficace la coopération sociale. Ce problème est connu dans la littérature comme la question de la possibilité du « calcul économique en régime socialiste ». Ainsi, ce calcul n’aurait pas de base rationnelle dans une économie planifiée, dépourvue de propriété privée, de mécanisme des prix et de système incitatif. Mises développe en 1920 ces arguments dont Polanyi reconnaît, pour une part, la validité.

Les auteurs se répondent dans une revue de référence[9], l’Archiv für Sozialwissenschaft und Sozialpolitik. C’est-là l’origine d’une controverse féconde dans laquelle Polanyi, contre l’économie de commandement défendue par les marxistes et le laissez-faire intégral de Mises, propose un modèle de socialisme fondé sur l’autogestion, la décentralisation et l’échange, à l’intérieur d’un cadre défini politiquement[10]. Autrement dit, il défend un modèle d’économie encadrée et non pas contrôlée : les références qu’il fait ultérieurement, en 1944, à la « planification » dans la Grande Transformation sont relatives à des incitations ou des règlements. L’essentiel n’est pas de retirer aux « marchés concurrentiels » un rôle important dans la production mais leur empire sur les facteurs de production : terre, travail et monnaie[11]. C’est dire que Polanyi, dont la formation en économie doit beaucoup aux fondateurs de l’Ecole Autrichienne, comme Carl Menger[12] ou Friedrich von Wieser, est fort conscient des effets pervers évoqués plus haut, lesquels peuvent contrecarrer un interventionnisme déréglé. Oui, nos connaissances sont limitées, reconnaît Polanyi ; oui, il n’est pas possible de disposer d’en haut, arbitrairement, de tout ensemble de choses que seuls les acteurs en situation sont à même de connaître. D’où la nécessité des marchés, des syndicats libres et du pluralisme politique, toutes formes institutionnelles rejetées par les communistes de l’époque (et, à nouveau, par la gauche radicale d’aujourd’hui[13]). Il condamne donc le projet des Soviétiques dans les années 1920 et remarque aussi, dès 1933, que l’économie nazie connaîtra des difficultés semblables. Jamais Hitler, estime-t-il, n’a fait sérieusement part de sa volonté d’ « abolir le système capitaliste ». Or, son interventionnisme visant, entre autres, à déterminer étatiquement les salaires devrait bousculer le système des prix, ce qui implique à terme une série de déséquilibres débouchant, à rebours des intentions initiales, sur une économie planifiée. Polanyi conclut sur ce point : « Il n’y a pas d’économie libre dans l’Etat total. L’aventure romantico–planificatrice ne sera pas épargnée à l’économie allemande »[14]. Voilà deux phrases que Mises et Hayek n’auraient pas reniée !

Ce sont les limites de l’Etat et du marché que Polanyi veut penser pour garantir l’autonomie de la personne et de la société à l’ère moderne, c’est-à-dire la « liberté dans une société complexe »[15]. Parce que les marchés ont besoin de réglementations suscitées par des risques que leur développement fait peser sur la société et la nature – il est en avance sur son temps ! -, il craint le développement d’une bureaucratie liberticide. D’où la nécessité d’une nouveau Bill of Rights pour sauver l’individu de dangers nouveaux[16]. Contre le collectivisme et le libéralisme, son socialisme est une tentative de penser la place de l’Etat et du marché pour servir le projet de l’autonomie individuelle et collective. Polanyi pense ainsi que l’extension des fonctions de l’Etat comporte effectivement des menaces mais que cet élargissement de l’interventionnisme, jusqu’à un certain point, est la conséquence spontané du développement économique, en général, et des marchés, en particulier. Là où la pensée libérale tend à voir un complot ourdi par la coalitions des aigris et des envieux contre le Marché, Polanyi propose une dialectique, celle du « double mouvement » : dès lors que se brisent ou s’étiolent les cadres coutumiers de l’Ancienne Société d’ordres, « c’est une affaire très compliquée que de rendre la « liberté simple et naturelle » d’Adam Smith, compatible avec les besoins d’une société humaine (…) le laissez-faire a été planifié, la planification ne l’a pas été »[17]. Ainsi, le mouvement d’institution des marchés, visant à libérer l’appât du gains des vieilles entraves, provoquent en retour un contre-mouvement destiné à éviter la dislocation de la société ou la dévastation de l’environnement : c’est le double mouvement[18]. Polanyi note alors, chose peu soulignée par trop de ses épigones, que le contre-mouvement enraye les capacités régulatrices des marchés et peut projeter la société dans l’impasse.

L’antinomie de la raison libérale

Examinons alors l’argument libéral selon lequel il faudrait attendre que les processus de marché règlent d’eux-mêmes les conséquences inattendus de leur expansion ; ce débat centenaire est fondamental. Selon certains, la démocratie, cédant aux exigences de la foule, à son impatience, négligeant la raison, la patience et la vertu propres vieux principes libéraux serait incapable d’une telle projection dans le temps[19]. D’où, parfois, l’idée d’inventer un autre régime politique. Une fraction croissante de la droite est très diserte à ce sujet ces derniers temps : nous voilà renvoyés à la vieille opposition typique du XIXe siècle, entre libéralisme et démocratie, avant la synthèse « démolibérale »(terme cher à René Rémond). Néanmoins, un exemple assez récent rappelle que l’effondrement économique ne peut attendre Godot. Si les idéologues en chambre ont du temps, il n’en va pas de même pour les individus concrets. Le fort libéral banquier central, Mario Draghi, reprend à cet effet une thèse essentielle du socialiste hongrois, déclarant : « Comme l’avait observé Karl Polanyi, il y a maintes années, si la dislocation créée par un marché ouvert va au-delà d’un certain point, le protectionnisme est la réponse naturelle de la société »[20].

Le terme « protectionnisme » est ici utilisé dans le sens large utilisé par Polanyi, au-delà donc de la seule restriction du flux de marchandises. Tel est l’antinomie du libéralisme : célébrer la puissance (réelle) des marchés mais déplorer le cadre (nécessaire) qui la rend possible et tolérable et, pour finir, exiger la liquidation de ce cadre … Hayek, comme ses prédécesseurs et émules, semble ici quelque peu inconséquent dans son traitement des rapports entre État et société.

Il y en une autre faille dans le raisonnement de l’Ecole autrichienne : attendre que la « main invisible » (du marché) fasse son travail régulateur implique que ce temps ne soit pas infini. Or, si l’on peut admettre volontiers que si les processus de marché engendrent une tendance vers l’équilibre, rien ne prouve que cette tendance soit finalement effective ou ne cause un niveau inhumain de l’équilibre économique[21]. Israël Kirzner, qui fit sa thèse avec Mises, avait expliqué un jour, à la différence de Stanley Fisher alors directeur général adjoint du FMI, que l’existence ou l’inexistence de l’équilibre général (des marchés) « ne l’empêchait pas de dormir »[22] : la démonstration de la tendance vers l’équilibre lui suffisait. À l’évidence, Mario Draghi ne s’est pas accommodé de ce genre d’hypothèse parce qu’il travaillait dans le monde réel … et ce n’est pas par hasard que Michael Polanyi[23], l’inventeur du concept d’ « ordre polycentrique », qui anticipa l’ «ordre spontané » de Hayek[24], fut également un propagandiste de la théorie de Keynes dans les années 1940 ; pour le frère cadet de Polanyi, il s’agissait évidemment de sauver une société libre au prix de certains mécanismes absolument nécessaire d’hétérorégulation[25]. Si la lecture de Hayek et des autres Autrichiens est ainsi parfaitement stimulante, il est clair que leur apologie des marchés sans entraves[26] expose la société a des risques considérables et ne rend pas compte du déroulement historique. Ainsi, on peut certes, à bon droit – surtout en 2026 en France ! – s’inquiéter d’une extension déréglée des fonctions de l’État, mais il faudrait aussi d’abord et avant tout s’inquiéter du dogme de la libération des forces du marché qui conduisent au choc en retour de ce « protectionnisme social » selon l’expression-même de Polanyi.

Dépasser la « société de marché » et ses avatars

Le projet globaliste de la fin des années 1970, qui voulut – avec succès !- ranimer la profitabilité des entreprises grâce au principe de libre circulation du capital, des biens et des personnes a engendré la liquidation de la base industrielle en Occident, la paupérisation des classes moyennes et crise du sens du travail. Là où la démocratie politique existe, la croissance des dépenses socialisées permet de légitimer la mondialisation en d’en occulter des effets pervers en achetant du temps. La présidence d’Emmanuel Macron en France ou le gouvernement de Justin Trudeau au Canada illustre, jusqu’à la caricature, ce genre de triste procédé. En échange d’une certaine protection et pour combler l’anomie croissante due au multiculturalisme (à distinguer soigneusement du fait multiculturel[27]), l’humain domestiqué de nos contrées, de plus en plus démoralisé et méprisé par l’élite dirigeante[28], consent à ce que sa vie sociale soit configurée par une alchimie funeste du capital global et d’un État faussement bienveillant.

C’est d’ailleurs ici qu’on peut saisir l’erreur profonde de Hayek et du courant autrichien : l’aveuglement anthropologique, c’est-à-dire l’ignorance totale du type humain promu par leur idéologie et les politiques qui s’en inspirent. C’est encore paradoxalement le fort libéral frère de Polanyi de faire cette la remarque : « il n’est rationnel daccepter un idéal économique quaprès avoir pleinement pesé ses implications sociales »[29].

Il est maintenant possible de s’interroger sur cette possible d’erreur de diagnostic que Polanyi aurait formulé pour notre devenir. Ne revenons pas sur l’aporie du système hayekien qui dénonce les conséquences de ce qu’il ne cesse d’encourager[30] : néanmoins, même si le libéralisme tend spontanément à saper les bases de l’individualité et de la morale sociale[31], on se rappellera que Polanyi n’était pas dupe des dangers de la croissance de l’action gouvernementale. L’avenir lui semblait même s’assombrir encore dans les années 1950, en raison du conformisme inhérent à l’ère des media de masse. En dépit des critiques radicales qu’il adressait à la société de marché, il voulait, par conséquent, sauvegarder les « hautes valeurs » (venues de la Renaissance et de la Réforme) qui avaient accompagné son développement[32]. A ce moment du raisonnement, il faut clairement affirmer que le fameux désencastrement, dans le sens qu’il a pu revêtir comme tendance pour la société du XIXe siècle qui s’est effondrée dans les années 1930, n’a plus la même place dans l’économie général du social. Il va de soi que, spontanément, le capitalisme déborde toujours de son vieux statut initial – le « mauvaise usage de la chrématistique » déjà dénoncé par le Aristote ! – dans un mouvement de subordination de la société tout entière à la logique de son développement : c’est très précisément le sens du concept de sencastrement. A terme, sans limites institutionnelles, c’est la société elle-même qui s’encastre dans les rapports d’argent, car aucune communauté humaine ne saurait vivre sans une base matérielle. Voilà la conséquence inexorable d’un type de société où la logique économique, devenant autonome, accède à la prééminence sur toutes les logiques sociales.

La société de marché ainsi constituée repose sur une séparation institutionnelle entre économie et politique dont, rappelons-le, l’étalon-or fut le symbole. Précisément, cette société est morte à tout jamais, il y a près d’un siècle ! Dans les années 1930, il fut mis fin à une forme d’hypocrisie, acceptée longtemps pour des raisons de convention financière, l’étalon-or n’ayant jamais été vraiment un mécanisme mais plutôt une politique. Ensuite, la récurrence des éruptions de la finance firent du taux de l’intérêt un prix administré par l’État. Depuis le début de ce siècle, les manipulations monétaires, artifices réglementaires en tout genre, etc. ont permis la perpétuation d’une offre de crédit assurant la croissance, ce qui légitime le capitalisme aux yeux des populations. Décidément, la monnaie n’est vraiment qu’une « marchandise fictive », selon le mot même de Polanyi … Que l’administration de son prix fût faite de façon discutable (toujours au service de la reproduction l’oligarchie libérale !), c’est la toute autre question. Je pense donc que pour juger de la pertinence de la problématique de Polanyi, il convient d’avoir une approche nuancée de cette question du désencastrement. Je conclurai sur ce point en me disant que son concept majeur de Polanyi n’est pas tant le sencastrement que le double mouvement.

Conclusion. Après Hayek et Polanyi : que faire de lhéritage du XX siècle ?

À l’évidence, si Polanyi et Hayek et, avant eux, Karl Marx, Alexis de Tocqueville et Max Weber, nous ont beaucoup instruit sur nouveauté inouïe de société moderne et ses dangers – évidemment chacun à leur façon ! -, il n’en reste pas moins que nous devons reprendre à nouveau frais toute notre tradition intellectuelle pour sortir du monde des Lotophages[33] dans lequel nous sommes rentrés. Monde oublieux de la civilisation qui le rend possible, devenu incapable d’en défendre les fondements, aliéné par la société de consommation, indifférent à la nécessité de la production, préférant l’esclavage de la dette publique (souscrite à moitié par les étrangers), les facilités de dette privée, surexposé à un devenir-machine[34] et, finalement, constitué d’autant de bulles de désir – que sont devenus des individus – qui négligent l’équilibre entre droits et devoirs pour ne plus que mettre en avant ceux-ci au détriment de ceux-là. Cette description donne des indications pour échapper à l’immonde qui vient en revenant à la conscience aiguë des réalités matérielles, de la finitude de notre univers humain et de la reconnaissance que la liberté implique la responsabilité.

Permettez-moi un rêve : et si le 22 septembre, anniversaire de la proclamation de la première république, un spectre venait hanter la France ? Ce spectre, qui n’est rien d’autre qu’une démocratie politique forte qui, en France, par la trahison d’un roi, prit le nom de République ? Et si pouvait être mis à l’ordre du jour de l’échéance présidentielle ces choses qui suivent (sinon, ce ne sera que une habituel simulacre de plus. Donc :

  1. une démondialisation partielle, rationnelle et ordonnée, de façon à faire en sorte que l’idée d’un gouvernement par le peuple et pour le peuple ne soit pas une chimère. Il s’agit simplement de renouer avec la critique que John-Maynard Keynes adressait autrefois au libre-échange pour construire un juste-échange. Ainsi, les flux de marchandises, de capitaux et de personnes doivent être réglés démocratiquement, de façon décente, par la nation et, de façon subsidiaire, via la confédération européenne à construire.
  2. Construire un nouvel ordre monétaire européen. L’euro serait une monnaie commune mais non plus unique : les monnaies nationales refléteraient les capacités productives, ce qui permettrait d’ailleurs, grâce à un ce taux de change réaliste de cesser de subventionner de facto les importations et de faciliter les exportations de capitaux. Une suppression massive des subventions (qui ne sont que la conséquence de nos difficultés à l’exportation) seraient, dans le même temps, mise en œuvre, ce qui allégerait le fardeau de la dette et diminuerait l’emprise des capitalistes (notamment) étrangers sur notre autonomie politique et économique.
  3. En revenir à une société de la production contre les chimères de la « société de la connaissance» : le clergé universitaire cessera de produisent une pléthore de prêtres-exégètes totalement déconnectés du monde sensible. Il faut en finir avec le mythe de la tertiarisation selon lequel ce sont les Chinois qui devront produire ce que nous ne voulons plus produire.
  4. Rien ne sera possible sans la recréation d’une Union européenne qui soit une union véritable de type confédéral, dans le sens d’une association d’États partageant un même de socle de civilisation et se protégeant des prédateurs externes. Un vrai principe de subsidiarité, c’est-à-dire ascendant et non descendant, comme c’est le cas actuellement, doit présider à une révolution institutionnelle, il faut repartir de la base de la société, la commune[35].
  5. En finir avec les abus bureaucratiques et en revenir à une administration efficace et raisonnable parce que plus modeste. Insistons sur ce point : un Etat invasif, prétendant à l’omniscience et l’omnipotence, démoralise les personnes, ce qui incite encore à une invasion sans fin de la société. Au contraire, la subsidiarité ascendante, en établissant des liens de plus grande proximité sur les plans politiques et économiques – quand c’est raisonnable – participe d’une responsabilisation générale et d’une conscience sociale accrue. En France, on peut imaginer que le statut de fonctionnaire soit réservé à des usages beaucoup plus restreints. Ainsi, dans le monde éducatif, l’accès aux études peut-être obtenu par un financement direct d’institutions en émulation. Socialisons la demande en cette affaire et surtout pas l’offre ! Il faut également en finir avec le capitalisme de connivence, notamment sa forme pernicieuse de l’État culturel. Plus généralement la levée de toute un ensemble de subventions liée au clientélisme permettrait aussi une contribution significative à la résolution de la question de la dette ou de l’orientation de la dépense publique à des fins réellement productive etc.

Il est temps de conclure.

Dans les années 1920, Polanyi expliquait déjà que le « rayon daction » de l’État socialiste qu’il imaginait serait moins important que celui de l’État moderne de type libéral, en dépit des apparences[36] ! Au-delà de la question de la place raisonnée de l’État, du marché et de la société, il faut ainsi reconstruire du commun dans nos sociétés. Polanyi admirait beaucoup Jean-Jacques Rousseau qui mit avant le patriotisme du peuple – et non de l’élite ! – comme condition d’un société libre : la leçon est actuelle. Remercions aussi Hayek de nous avoir alerté des dangers de la croissance étatique et reprenons Polanyi dans ses derniers écrits; où il s’inquiétait déjà des prolégomènes de la machinerie cognitive qui se constituait …

[1] Professeur émérite. Auteur avec Frédéric Farah de « A Broken History: Contemporary Lebanon (1958–2018) – How the Lure for Profit Destroyed a Nation », Herrera, R. (Ed.) Trajectories of Declining and Destructive Capitalism (Research in Political Economy, Vol. 40), Emerald Publishing Limited, Leeds, pp. 169-182, 2025. Avec Alban Mathien postface à la réédition Guy Bois, Une nouvelle servitude–essai sur la mondialisation, Perspectives libres, 2025 (ouvrage recensé par Frédéric Farah, « La mondialisation n’est et ne sera pas heureuse », La Nouvelle Revue Politique, en ligne, le 20 juillet 2026.
[2] Je remercie Nadjib Abdel Kader, en thèse sous la direction du Professeur Nikolay Nenovki (Université Jules Verne de Picardie, Amiens) et Alban Mathieu, Professeur assistant d’économie à Kedge Business School (Bordeaux) lecture qu’il fit de ce texte.
[3] Michel Monier écrit : « Alors que le libéralisme se réinventait avec son avatar néolibéral, le socialisme sinquiétait de voir l’économie sexonérer du cadre des institutions jusqu’à faire de la société une auxiliaire du marché. Nous sommes en 1944, Friedrich Hayek publie « La route de la servitude », Karl Polanyi publie « La grande transformation ». Les deux se répondent. Au risque de désencastrement de l’économie dénoncé par Polanyi, Hayek oppose celui de la servitude qui résulte de linterventionnisme de l’État. Ce que craignait Polanyi ne sest pas avéré. Ce que redoutait Hayek sest construit pas à pas »? (« Hayek, Polanyi, Tocqueville et l’action publique », La Nouvelle Revue Politique, en ligne, 25 juin 2026.
[4] A ce sujet, voir Nadjib Abdelkader & Jérôme Maucourant, « Karl Polanyi, une pensée intempestive pour le XXIe siècle », La Nouvelle Revue Politique, le 28 juillet 2026 (en ligne).
[5] Gilles Raveaud, « Le postulat de départ de Zucman me semble faux ». Le Point, le 25 septembre, 2025, en ligne (« Pour le professeur d’économie à Paris-8, Gabriel Zucman oublie, dans le diagnostic qu’il pose, que « deux tiers des Français reçoivent plus quils ne paient dimpôts »).
[6] Cf. .F.A. Hayek, « Lecture on a master mind : Dr Bernard Mandeville », Proceedings of the British Academy, vol. 52, 1966/1967, pp. 125–141. C’est pourquoi la distinction devenue classique entre libéralisme et néolibéralisme est artificielle : d’une part, comme on le voit, les « néolibéraux » peuvent prétendre raisonnablement être les libéraux historiques. Ensuite, les développements du néolibéralisme ne sont que des adaptations d’une doctrine fixée depuis longtemps, tenant seulement compte des particularités de notre époque. On y trouve la même anthropologie et la même théorie des institutions depuis le début du XVIIIe siècle. Polanyi avait parfaitement saisi ce problème dans sa discussion d’une fable plus tardive que celle du bon docteur Mandeville – celle du Révérend Joseph Towsend – qui énonçait, en substance, en 1786, que l’autorégulation économique était la clef de l’optimum social.
[7] Karl Polanyi, « L’essence du fascisme », pp. 369-395, dans Michele Cangiani et Jérôme Maucourant dir., Essais de Polanyi, Seuil, 2008, p. 372. L’anti-christianisme des nazis se comprend à la lumière de ce fait, en particulier sa détestation de « lesprit du désert » (p. 392) attribué au judaïsme.
[8] Polanyi conclut son œuvre maîtresse par un éloge de Robert Owen (« socialiste utopique » selon l’expression de Karl Marx et Friedrich Engels), symbole de l’avènement d’une ère « post-chrétienne ». Toutefois, les Evangiles, bien qu’insuffisants, restent, selon Polanyi, « la base de la civilisation ». Cf. Karl Polanyi, La Grande Transformation, Gallimard, 1983, p. 333.
[9] Fondée par en 1904 par Edgar Jaffé, Werner Sombart et Max Weber.
[10] Karl Polanyi, (1924) « La théorie fonctionnelle de la société et le problème de la comptabilité socialiste–réponse au Pr. Mises et au Dr. Felix Weill, pp. 317-324, dans Essais de Karl Polanyi, op. cit., p. 317 sq.
[11] Karl Polanyi, La Grande Transformation, op. cit., p. 323.
[12] Carl Menger (1871), Principes d’économie politique, édition établie par Gilles Campagnolo, Seuil, 2020.
[13] Comme en témoigne les passions étranges pour les modèles cubains, vénézuélien, chinois ou iranien, tristes expressions de la haine de soi, du refus des réalités, du primat de l’idéologie et de l’épuisement de l’imagination. Pour ce qui est de la bascule actuelle vers la droite libérale qui caractérise l’Amérique latine, une certaine gauche préfère invoquer les conséquences des machinations américaines et non l’évidente lassitude des peuples devant l’hyperinflation et le capitalisme de connivence, baptisé « socialisme du 21e siècle».
[14] Karl Polanyi, (1933) « Hitler et l’économie », pp. 365-368 dans Essais de Karl Polanyi, p. 365 et p. 367.
[15] Karl Polanyi, (1957) « La liberté dans une société complexe » pp. 551-555, dans Essais de Karl Polanyi, p. 555 : « La recherche des limites, c’est la maturité ».
[16] Karl Polanyi, La Grande Transformation, op. cit., pp. 328-329.
[17] Ibid., pp. 390-391. Encore une fois, le mot « planification » (planning) ne fait pas référence ici à quelconque plan impératif mais à la réglementation.
[18] Chose très actuelle : l’Union européenne, en même temps qu’elle fait vivre le dogme des « marchés libres et non faussés » développe une bureaucratie extravagante, finalement très inquiétante pour les libertés et sources d’incohérences.
[19] Ibid., p. 192. Selon Polanyi, Herbert Spencer, Walter Lippman et Mises se sont fait l’avocat de cette thèse, qui irrigue encore les débats les plus contemporaines. La méfiance de de Hayek pour la démocratie (voire son refus dans les expressions les plus récentes du courant autrichien avec Hans-Hermann Hoppe, par exemple) n’ont pas d’autres origines. Il est a contrario plaisant de lire les passages de la Grande transformation qui démontent le mythe de la « conspiration anti-libérale » (pp. 196-197 p. 280).
[20] Jean-Marc Vittori, « Quand Draghi cite le grand Karl », Les Échos, le 5 septembre 2017, en ligne.
[21] Le grand éditorialiste économique, Paul Fabra, rappela un jour aux tenants de l’analyse néoclassique en économie, qui ne jurent que par les prix de marché et affirment que le travail a un prix comme les autres marchandises, la sagesse de David Ricardo – qui n’avait de leçons de libéralisme à recevoir de personne – que le niveau du salaire était essentiellement déterminé par la nature (la contrainte biologique de reproduction) et la société (l’état des mœurs), choses exogènes par conséquent aux errances du marché.
[22] La question que je lui ai posée alors était de savoir si l’équilibre est un concept permettant la connaissance : il m’a répondu par l’affirmative. Il faut dire qu’il était difficile de faire autrement, dès lors la démonstration formelle de l’existence et de la stabilité de l’équilibre général des marchés ne l’empêchait pas de dormir … ceci simplement pour rappeler que ces notions centrales d’équilibre et de tendance vers équilibre (celui-ci est même le socle de la pensée libérale ultra) relève du pari épistémologique. C’est tout à fait justifiable mais doit être rappelé et souligné (Echange durant une communication faite en 1992 à Irvington-on-Hudson, New York dans le cadre de la Foundation for Economic Education (FEE) où Mises et Hayek venaient parfois donner des conférences).
[23] Ce « nobélisable » en chimie, voulant comprendre et combattre le danger totalitaire, se tourna vers les sciences sociales et l’épistémologie dans les années 1930.
[24] Hayek n’a pas vraiment payé sa dette envers son prédécesseur sur ce sujet crucial, comme me le fit remarquer Paul Dumouchel, alors professeur à l’UQAM (communication personnelle, 1992). Plus encore, estimant que la planification serait possible au prix du totalitarisme, Hayek était totalement inconséquent avec ses présupposés libéraux ! Michael Polanyi, rappela en effet que la prétention planificatrice est un non-sens, impossible « au sens même où il est « impossible à un chat de traverser l’Atlantique à la nage » (cité par Philippe Nemo, dans son introduction à sa traduction de la Michael Polanyi, La logique de la liberté, PUF, 1989, p. 15, 1951 pour l’édition anglaise).
[25] La recherche a malheureusement ignoré cette problématique, mais il existe une contribution d’Agnès Festré. « Michael Polanyi’s vision of economics: Spanning Hayek and Keynes », Documents de travail GREDEG GREDEG Working Papers Series, 2020. ⟨halshs-03036824⟩.
[26] Dans le même séminaire dans la FEE, Mario Rizzo, économiste de renom, se félicita de l’invention de marchandises – relativement nouvelles pour l’époque – que sont des droits de pollution. L’idée, bien sûr, était que les solutions de marché seraient préférables à toute autre. Il est piquant de voir que ce genre de choses provient de calcul technocratiques – parfois bien discutables ! – et d’encadrement étatique. Polanyi eût bien ri de la découverte par les libéraux de notre temps que la fameuse « liberté simple et naturelle dAdam Smith» est décidément fort difficile à organiser !
[27] Le fait multiculturel renvoie à des arts de vivre qui peuvent varier au sein d’une nation politique, chose d’une grande banalité, tandis que le multiculturalisme est l’institutionnalisation de ces différences qui tend au multiracisme. Cf. Jérôme Maucourant, « Le multiculturalisme contre la démocratie », La revue des deux mondes, pp. 122-130, novembre, 2019, en ligne.
[28] Le président français Emmanuel Macron a commis cette phrase : « Il ny a pas une culture française, mais une culture en France, elle est diverse, elle est multiple ». (cité par Yves Jégo, « Emmanuel Macron et le reniement de la culture française », Figarovox, en ligne, 6 février 2017). La fonction de cette pensée faible est de destituer le peuple au profit du multiculturalisme et du non-lieu du « peuple européen », c’est-à-dire l’agenda globaliste.
[29] Michael Polanyi, La logique de la liberté, op. cit., p. 238.
[30] La question du genre d’humanité qui est la condition ou le produit du développement du capitalisme a été aussi pensé par Max Weber et Joseph Schumpeter. Que la présente contribution reprenne ce type d’interrogation n’a rien d’original : il n’y a pas économie qui tienne longtemps sans considérer l’anthropologie sous-jacente.
[31] En tant qu’elle repose sur une conception du bien commun. Voir le point vue de Jean-Claude Michéa sur le deux faces de la monnaie libérale, c’est-à-dire cette identité profonde entre libéralisme économique et libéralisme culturel. Voir notamment son livre Orwell Anarchiste Tory – suivi de : A propos de 1984 et dun inédit : Orwell, la gauche et la double pensée, Climats, 2020.
[32] Elles sont précisées dans cette phrase : « La séparation institutionnelle du politique et de l’économique, qui s’est révélée mortelle pour la substance de la société, a presque automatique automatiquement produit la liberté au prix de la justice et de la sécurité. Les libertés civiques, l’entreprise privée et le système salarial se sont fondus en un modèle de vie qui a favorisé la liberté morale et l’indépendance desprit » (Karl Polanyi, La grande transformation, op. cit., p. 327).
[33] Fabrizio Tribuzio-Bugatti, « L’Odyssée nous rappelle l’importance de nos racines », La revue des deux mondes, le 21 novembre 2022, en ligne (à propos de son livre : Le futur était déjà fini. Essai sur la lotocratie, L’esprit du temps, 2022).
[34] Denis Collin , Devenir des machines – 400 ans de soumission de lhomme à la machine, Max Milo, 2025.
[35] Murray Bookchin, dans une conférence donnée à l’Université Concordia en 1992 présentant son livre sur l’Urbanisation, sans les cités, mettait l’accent sur ce rôle décisif de ce noyau de la vie politique. Évidemment, celle-ci ne pouvait pas être de grande dimension, un grand maximum de 30 000 âmes fut évoqué durant cette intervention. Il accordait aussi beaucoup d’importance à l’expérience de la Révolution française et au rôle des sections révolutionnaires. Je fus frappé, qu’à l’époque, moins d’une dizaine de personnes vinrent écouter ce grand intellectuel dans une ville comme Montréal ! Il est vrai que, à l’heure de la mondialisation et autres chimères, on était loin de penser la commune comme unité sociale fondamentale et de méditer la geste des Sans-Culottes … (voir Murray Bookchin, Urbanization without cities : the rise and decline of citizenship, Montréal, Black Rose Books, 1992). Souvenons aussi que Louis Antoine Léon de Saint-Just avait déclaré : « La souveraineté de la nation réside dans les communes ».
[36] Jérôme Maucourant, « Monnaie et calcul économique socialiste selon Karl Polanyi – le projet d’une économie socialiste fédérale », Revue européenne des sciences sociales, T. XXXI, 96, 1993, pp. 29-46 (texte accessible via ⟨hal-05697137⟩), p. 33.

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