L’histoire mérite mieux que ceux qui exploitent la rancœur. Je suis né en Algérie, sur les Hauts-Plateaux de Sétif, et je n’ai aucune raison de détourner le regard des pages sombres de notre histoire commune. Le 17 octobre 1961 en fait partie. Ce jour doit être étudié, transmis, assumé, mais je refuse que ce drame devienne une monnaie électorale, une blessure entretenue à dessein, un instrument entre les mains de ceux qui n’ont rien à offrir à la jeunesse, sinon la répétition sans fin des griefs du passé.
Le régime algérien a fait de la mémoire de la colonisation l’un de ses principaux arguments pour se légitimer. Faute de perspectives crédibles, il entretient le ressentiment et transforme l’histoire en procès permanent. En France, La France insoumise suit une autre route vers un but comparable : assigner les citoyens à leurs origines, cultiver les appartenances, fragmenter la communauté nationale à des fins politiques. Dans les deux cas, l’identité devient une frontière, alors que la citoyenneté devrait ouvrir un horizon commun.
La prise de position de David Lisnard sur le 17 octobre 1961 doit être replacée dans ce débat. La vraie question n’est pas de savoir qui saura le mieux convoquer les blessures de l’histoire. Elle est de savoir qui empêchera qu’elles deviennent des instruments de division. Reconnaître les faits historiques n’oblige pas à céder à leur instrumentalisation politique.
Le présent, lui, ne nous attend pas. Précarité, déclassement, services publics qui se dégradent, défiance envers les institutions, tout cela nourrit une colère réelle. Les pillages et les destructions de commerces y ajoutent une injustice de plus, celle qui fait payer aux honnêtes gens les conséquences d’un désordre qu’ils n’ont pas créé. Derrière chaque vitrine brisée, il y a des travailleurs, des familles, parfois une vie entière d’efforts réduite à néant. Aucune explication sociale n’effacera la responsabilité de ceux qui choisissent la violence.
Emmanuel Macron ne peut pas davantage se dérober à son bilan. Après des années au pouvoir, la confiance publique s’est affaiblie, les fractures persistent et l’État donne le sentiment d’être impuissant. C’est un lourd passif. Les déclarations solennelles ne convainquent plus ceux qui estiment que leurs difficultés ne sont ni comprises ni prises en charge. La fonction présidentielle exige plus que des discours : des résultats, une vision, la capacité de rassembler.
Je suis Français par choix et attaché à mes origines algériennes. Je n’ai jamais admis que cette double histoire m’enferme dans une fidélité communautaire ou m’interdise de penser librement. Mon attachement à la France repose précisément sur cette possibilité ― être un citoyen à part entière, juger les pouvoirs, interroger le passé, défendre un universalisme qui ne demande à personne de renoncer à sa dignité, mais refuse de réduire chacun à ses origines.
La mémoire est indispensable quand elle éclaire. Elle devient stérile quand elle dispense les gouvernants de répondre de leurs échecs. Nous devons la vérité historique à ceux qui ont souffert. Nous devons aussi aux générations qui viennent un avenir qui ne soit pas prisonnier de leurs blessures.
Une nation ne se relève pas en administrant indéfiniment ses rancœurs. Elle se relève en donnant à ses citoyens des raisons de croire à un destin commun. C’est à cette exigence qu’il faut confronter les responsables politiques, bien plus qu’à leur talent pour réveiller les fantômes du passé afin de repousser les réponses qu’exige le présent.
Kamel Bencheikh
Kamel Bencheikh est un écrivain et intellectuel franco-algérien dont le parcours mêle engagement, réflexion politique et passion pour la langue française. Après une vingtaine d’années en Algérie, puis un long ancrage en France, il s’est imposé comme une voix universaliste, attachée à la laïcité, à l’émancipation individuelle et à l’exigence républicaine. Auteur entre autres de L’Islamisme ou la crucifixion de l’Occident (éditions Frantz Fanon), chroniqueur dans divers médias et passeur d’idées, il s’intéresse tout particulièrement aux questions d’intégration, de citoyenneté et de liberté de conscience. Son œuvre, comme ses prises de position publiques, reflète une volonté constante : relier plutôt qu’opposer, éclairer plutôt qu’enflammer, et défendre une vision humaniste de la France contemporaine.
Voir aussi
18 octobre 2026
Après l’émeute et avant qu’il ne soit trop tard
par Arnaud BenedettiFondateur et directeur de la Nouvelle Revue Politique.
0 Commentaire4 minutes de lecture
10 octobre 2026
Emmanuel Razavi – Livres – Le Trumpisme, cette tentation française
par La Nouvelle Revue Politique
0 Commentaire6 minutes de lecture
22 novembre 2025
Le monde comme volonté et représentation : le grand fleuve du pessimisme
par Robert RedekerPhilosophe et professeur agrégé de philosophie.
Vous êtes intimidé par ce grand fleuve ? Vous hésitez, ne savez comment l’apprivoiser ! Ne lanternez pas, montrez-vous impavide, plongez !
0 Commentaire7 minutes de lecture
3 décembre 2025
Principes et enjeux de la déconstruction
par Baptiste RappinMaître de Conférences HDR à l’IAE Metz School of Management.
On entend souvent parler de la déconstruction, en particulier dans les milieux conservateurs qui s’indignent de ses ravages, soit de façon directe, soit, le plus souvent, de façon indirecte. Qui, en effet, n’a pas entendu parler de « wokisme » ou de « cancel culture » ?
0 Commentaire37 minutes de lecture