Il y a toujours des surprises dans une « primaire » – sinon dans tout scrutin. Raphaël Gluksmann était certes le favori de cette « primaire social-démocrate », mais on pouvait se demander si un deuxième tour ne serait pas nécessaire pour le désigner, au vu de la concurrence de quatre autres candidats, au vu surtout des trois débats télévisés difficiles, dont il a été souvent la cible. C’est pourquoi personne n’imaginait vraiment qu’il pût atteindre 66, 1% dès le 1er tour, ni que le candidat arrivé second, Olivier Faure, 1er secrétaire du PS, fût distancé à près de cinquante-deux points derrière, à 14, 5%.
Cette victoire est donc écrasante. Malgré un nombre de votants – 120 547 – bien inférieur aux primaires précédentes du PS, en 2011 et 2017, une telle victoire donne à la campagne de Gluksmann un souffle et une légitimité indéniables. Qui se traduira sans doute, dans les prochaines vagues d’intentions de vote, par un bond sondagier, lui qui était crédité, avant le résultat de ce dimanche, d’une dizaine de pourcents. Ce coup de boost qui a suivi chaque primaire dans le passé, à droite comme à gauche, ne garantit pas, cependant, contre une chute plus tard du candidat désigné, quand la campagne se cristallise –Benoit Hamon ou Valérie Pécresse, par exemple, peuvent en témoigner.
A court terme néanmoins, d’ici la fin de l’année, cette victoire rend bien plus compliquées les stratégies du « recours », que François Hollande mais aussi Bernard Cazeneuve ont choisi, en refusant de participer à cette primaire : leurs candidatures respectives paraissent bien hypothétiques. Elle tranche aussi de fait, par l’ampleur du score, la question omniprésente sinon obsédante des débats télévisés, qui opposaient deux lignes antagoniques parmi les candidats : celle promue par Olivier Faure et Ségolène Royal qui n’excluaient pas un alliance de toute la gauche, LFI bien compris, et celle qui refuse cette alliance avec LFI, défendue par Gluksmann mais aussi Jérôme Guedj. Si on y ajoute les voix obtenues par ce dernier à celles de R. Gluksmann, ce sont près de 72% des électeurs à cette primaire qui ont choisi des candidats hostiles à une alliance avec LFI. Or celle-ci fut pourtant la stratégie suivie par le PS lors des législatives de 2022, de 2024, mais aussi, malgré les circonvolutions, celle, tolérée par la direction, de nombreux candidats socialistes au deuxième tour des municipales de mars 2026.
Cette primaire dite « des sociaux-démocrates » aboutit donc non seulement à un choix de personne et d’incarnation, non adhérente du PS, puisque Raphael Gluksmann dirige un autre parti, place publique, mais aussi à celui d’une stratégie d’alliances contraire à celle qu’Olivier Faure aura incarnée quatre années durant. Il faut tenter d’expliquer un tel succès et son ampleur et symétriquement l’échec patent du PS et de son premier secrétaire. Deux raisons principales s’imposent.
D’abord la faiblesse ancienne du leadership au sein du PS. Depuis dix ans qu’il est premier secrétaire, jamais Olivier Faure n’aura incarné vraiment le PS dans une élection nationale : il ne fut pas candidat à la présidentielle de 2022, laissant Anne Hidalgo se présenter, pour obtenir 1,72% des exprimés. Il ne fut pas non plus, et par deux fois, en 2019 et en 2024, tête de liste aux élections européennes, encourageant chaque fois un certain Raphael Gluskmann à le devenir. En politique, un leadership se construit en allant au combat électoral et Olivier Faure a préféré de loin les jeux d’appareils et leurs négociations nocturnes, à la joute électorale en plein jour face aux électeurs. Olivier Faure aura ainsi beaucoup contribué à la construction du leadership de Raphaël Gluksmann, qui en a recueilli hier les fruits.
Olivier Faure aura été le gestionnaire critiqué de l’affaiblissement de son parti, se contentant de négocier, en position de faiblesse, le sauvetage des meubles socialistes aux municipales et aux législatives, face à l’hégémonie de Jean Luc Mélenchon, elle construite sur des campagnes présidentielles successives. C’est cette domination croissante qui aura sans doute piqué l’orgueil de ce qui reste d’électeurs de gauche modérée, et telle est bien la deuxième raison du succès de R. Gluksmann. Des électeurs incommodés par les accommodements du vieux parti de François Mitterrand avec des attitudes et discours contraires à son histoire : le flirt appuyé avec l’antisémitisme, la violence verbale, parfois physique avec la « jeune garde », la conflictualisassion permanente, sinon l’outrance et l’irresponsabilité de certaines propositions économiques et sociales. Le PS y a laissé trop souvent ses valeurs tant proclamées que sa culture de parti de gouvernement.
Comme la SFIO de Guy Mollet qui, en 1965, préféra soutenir François Mitterrand qui n’était pas adhérent, plutôt que de présenter un candidat, le PS va soutenir en 2027 un homme qui n’est pas issu de ses rangs. Ce n’est donc pas la première fois que la famille socialiste soutient un « non socialiste » à la présidentielle, contrairement à ce qui a été parfois dit hier soir. Mais c’est le signe indéniable d’une perte de légitimité de ce parti, et de la nécessité de sa « refondation ».
Reste à confirmer maintenant que Raphaël Gluksmann est le candidat capable de redonner à cette famille politique un statut et un score susceptibles de rivaliser avec ceux de Jean-Luc Mélenchon, pour rééquilibrer la gauche et plus généralement une vie politique française très – trop – polarisée. Sans quoi la tentation sera grande, aux législatives qui suivront la présidentielle, pour de nombreux sortants socialistes, de renouer avec LFI pour sauver leurs sièges. Le bond sondagier dont devrait bénéficier R. Gluksmann après cette primaire gagnée largement, ne garantit pas, on l’a dit, que son intention de vote se maintienne tout au long de la campagne.
Nul doute qu’elle sera âpre, longue et dangereuse. LFI ciblera Gluksmann dans les semaines et mois à venir – cela a commencé dès hier soir. Les écologistes, les plus dépendants électoralement de LFI, vont être tentés de se rallier en majorité à la candidature de J. L. Mélenchon : la réaction, déçue, hier soir de M. Tondelier au résultat sans appel de la primaire, indiquait assez ce risque. Quant aux candidats perdants de celle-ci, si Jérôme Guedj et Emmanuel Morel se sont ralliés avec force à R. Gluksmann, rien ne garantit que ce sera le cas de S. Royal, qui semble tenter d’achever sa carrière politique dans le rôle de la meilleure « troller » de son camp. Olivier Faure voit d’autre part son rôle et son statut légitimement questionnés, même si le PS ne peut guère se payer le luxe d’une crise interne en pleine campagne présidentielle.
Bref, beaucoup reposera sur la capacité personnelle, médiatique et tribunicienne, de Raphael Gluksmann, à entrainer et à être percutant, à ne pas se laisser enfermer non plus dans le combat que va lui livrer la gauche radicale, pour devenir un acteur décisif de cette campagne présidentielle.
Après tout, personne n’imaginait qu’en 1965, F. Mitterrand mettrait en ballotage le Général de Gaulle.
Philippe Guibert
Philippe Guibert est consultant, enseignant et chroniqueur TV. Il a publié en 2024 Gulliver Enchainé, le déclin du chef politique en France (Cerf). Il a été directeur du service d information du gouvernement (SIG) et directeur de la communication dans diverses structures publiques. Il a dirigé la rédaction de la revue Medium de Régis Debray.
Voir aussi
10 octobre 2026
Emmanuel Razavi – Livres – Le Trumpisme, cette tentation française
par La Nouvelle Revue Politique
0 Commentaire6 minutes de lecture
17 décembre 2025
Clément Macchi – Municipales 2026 : comment l’ancrage local peut peser sur la présidentielle à venir
par La Nouvelle Revue Politique
0 Commentaire6 minutes de lecture
11 janvier 2026
Benjamin Morel : « 2026 sera encore plus instable politiquement »
0 Commentaire1 minutes de lecture