Journaliste libanais notamment pour Libnanews.com, premier média libanais francophone.
« Si nous voulons une véritable paix dans la région, nous devons trouver une solution à la question palestinienne. »
Cette phrase, prononcée par Samir Geagea sur Sky News Arabia le 2 août 2026 et immédiatement reprise sur son compte X[1], pourrait paraître consensuelle. La solution à deux États reste, après tout, la position officielle d’une large partie de la communauté internationale. Pourtant, placée dans le contexte précis de ses propos sur Israël et le Liban, elle révèle une contradiction profonde et une conception de la souveraineté libanaise pour le moins sélective.
Dans la même interview, Geagea a souligné que la menace israélienne pour le Liban « reste d’actualité », tout en reconnaissant l’existence d’autres dangers que l’État doit gérer. Il a jugé « prématuré » de parler de paix avec Israël, affirmant que « toute paix réelle dans la région passe d’abord par la recherche d’une solution juste à la cause palestinienne », assortie d’une « stabilité durable à la frontière sud ». Autrement dit : le destin du Liban, sa sécurité et la possibilité même d’une normalisation avec son voisin du sud sont explicitement subordonnés au règlement d’un conflit qui n’est pas le sien.
Le Liban n’est pas Gaza, et Geagea le savait
Depuis un demi-siècle, l’une des leçons les plus douloureuses de l’histoire libanaise est claire : chaque fois que le pays a accepté de devenir le prolongement du conflit israélo-palestinien, il en a payé le prix fort. Dans le livre « Samir Geagea – L’avenir du Liban » (entretiens avec Maya Khadra, 2024), le chef du parti des Forces libanaises le reconnaît lui-même avec une nette précision : « C’est la sédition des Palestiniens et le non-respect de la souveraineté et des lois libanaises en 1975 qui ont fait éclater la guerre. » (p. 60)
Il rappelle le slogan qui résumait cette logique fatale : « La route de Jérusalem passe par Jounieh. » (p. 60)
Il décrit les massacres de villages chrétiens : « Beit Mellet, Ashesh, Damour, villages chrétiens pillés, brûlés, massacrés par les forces palestiniennes et gauchistes. » (p. 58)
Et il ajoute : « La démographie chrétienne était en jeu. » (p. 58)
« Notre bataille était existentielle. » (p. 58)
« L’armée libanaise s’est effondrée presque entièrement, les frontières n’étaient plus maîtrisées. » (p. 57)
Ces passages ne décrivent pas une guerre civile entre Libanais. Ils décrivent une guerre imposée au Liban par des organisations armées non libanaises qui utilisaient le territoire comme base arrière. Geagea le sait. Il l’écrit. Pourtant, lorsqu’il s’agit aujourd’hui d’envisager la paix entre le Liban et Israël, il reproduit exactement la même logique : le Liban doit attendre que la question palestinienne soit réglée avant de pouvoir normaliser ses relations avec son voisin.
La contradiction est flagrante. Celui qui dénonce, à juste titre, que le Liban a été transformé en champ de bataille pour une cause extérieure en 1975 exige aujourd’hui que le même Liban reste otage de cette même cause pour toute perspective de paix.
Une souveraineté à géométrie variable
Depuis des années, Samir Geagea fait de la souveraineté de l’État son combat principal. Le Liban doit reprendre le contrôle de ses décisions. Plus aucun acteur non étatique ne doit imposer son agenda. Seul l’État décide de la guerre et de la paix. Ces principes sont louables.
Mais dès qu’il s’agit d’Israël, cette souveraineté s’évapore. La paix du Liban ne dépendrait plus des intérêts du Liban. Elle dépendrait d’un accord entre Israéliens et Palestiniens, d’une « solution juste » dont personne ne contrôle le calendrier. Beyrouth devrait attendre que Jérusalem, Ramallah, Gaza, Washington ou les capitales régionales règlent un conflit vieux de près de quatre-vingts ans avant d’envisager son propre avenir sécuritaire.
C’est une conception très particulière de la souveraineté : une souveraineté conditionnelle, qui place le Liban en situation de dépendance permanente vis-à-vis d’un conflit régional dont il a précisément souffert pendant un demi-siècle.
Dans le même livre, Geagea reconnaît pourtant l’existence d’une coopération militaire passée avec Israël sous le commandement de Bachir Gemayel :
« Sous le commandement de Béchir Gémayel, les Forces libanaises avaient établi une coopération militaire avec les Israéliens. » (p. 56)
« Les Israéliens défendaient leurs intérêts. Nous aussi. […] Il s’agissait d’une convergence d’intérêts dans un cadre temporel précis. » (p. 58)
Il précise immédiatement que, sous son propre commandement, cette coordination a été interrompue. Israël n’est plus évoqué que sous l’angle de « l’occupation du sud du Liban […] jusqu’en l’an 2000 » (p. 61). Et sur la normalisation : « Je considère que la question palestinienne est une cause légitime et nous soutenons une solution juste, la solution des deux États. Sans solution équitable, il ne peut pas y avoir de normalisation. » (p. 61-62)
La rupture est assumée. Mais elle n’est jamais expliquée de manière convaincante : pourquoi ce qui était une « convergence d’intérêts » légitime dans les années 1980 devient-il aujourd’hui impossible sans règlement préalable d’un conflit qui n’a pas avancé ?
Les faits que l’opinion française ne voit presque jamais
En France, Samir Geagea est souvent présenté, par une partie des relais médiatiques et des comptes actifs sur les réseaux sociaux liés au parti des Forces libanaises, comme l’incarnation d’un Liban résolument tourné vers l’Occident, hostile au Hezbollah et favorable à une rupture avec les logiques régionales. Cette image est incomplète, pour ne pas dire trompeuse.
Pendant deux décennies, le parti des Forces libanaises a partagé le pouvoir avec le Hezbollah au sein des gouvernements et du Parlement. L’épouse de Geagea, la députée Sethrida Geagea, a tenu des propos qui méritent d’être rappelés intégralement[2] : « Entre nous, le parti des Forces Libanaises, et nos partenaires du Hezbollah, il existe de nombreux points de ressemblance. Les deux partis sont populaires, au sens large et vaste du terme. Les deux partis sont organisés, ils possèdent des projets politiques clairs et ils luttent avec sérieux pour atteindre leurs objectifs. Le Secrétaire Général du Hezbollah, Monsieur Hassan Nasrallah, a vu son fils, Hadi, tomber en martyr en affrontant l’ennemi israélien. Malgré tout cela, il continue aux côtés de son public à mener sa lutte, par foi en sa cause. Et même concernant le sujet du gouvernement actuel, le Hezbollah s’est contenté de presque rien, au nom de sa cause. »
Des élus du même parti ont, à une certaine période, rangé les morts du Hezbollah parmi les « martyrs de la Résistance libanaise » car ils se sont battus contre Israël pour obtenir son retrait en 2000 du Liban-Sud. Une délégation du parti a été envoyée à Gaza pour rencontrer le Hamas et lui assurer la solidarité du parti avec la cause défendue par le Hamas… Et la rareté du mot « paix » dans la bouche de Geagea lorsqu’il s’agit d’Israël n’est pas un hasard : elle s’inscrit dans une posture qui, tout en dénonçant le Hezbollah aujourd’hui, a longtemps accepté de cohabiter avec lui et de saluer la « cause palestinienne » devant des mères de martyrs encore en deuil.
Ces éléments ne relèvent pas de l’interprétation. Ils sont documentés. Ils montrent qu’il existe un décalage important entre l’image soigneusement construite en direction de l’opinion française pro-israélienne et notamment la communauté juive française et les positions réelles, plus complexes et parfois contradictoires, tenues sur le terrain libanais.
Une paix qui n’arrive jamais
En politique, les conditions préalables sont souvent des refus déguisés. Affirmer que la paix est souhaitable, mais seulement après la résolution d’un conflit parmi les plus insolubles du monde, revient, dans les faits, à reporter cette paix à une date indéterminée. Le résultat est un statu quo permanent : on peut se déclarer favorable à la paix tout en la rendant pratiquement impossible.
Le Liban a déjà expérimenté ce piège. Il a servi de terrain d’affrontement pour la cause palestinienne. Il en a payé le prix en vies, en destructions et en effondrement étatique. Exiger aujourd’hui que sa propre normalisation avec Israël dépende d’abord d’une solution « juste » à ce même conflit, c’est reproduire la logique qui a déjà coûté si cher.
La question n’est pas de savoir si les Palestiniens ont droit à un État. C’est une position défendue par une grande partie de la communauté internationale. La vraie question est la suivante : Le Liban doit-il continuer à faire dépendre sa paix, sa sécurité et son avenir d’un conflit régional dont il a précisément souffert pendant un demi-siècle ?
Si l’on répond oui, on accepte que le Liban demeure indéfiniment lié au conflit israélo-palestinien. Si l’on répond non, alors la logique voudrait que la politique étrangère libanaise soit déterminée d’abord par les intérêts du Liban lui-même.
Les déclarations récentes de Samir Geagea, loin de sortir le pays de ce piège, le referment. Elles montrent un dirigeant qui, après avoir dénoncé avec force la sédition palestinienne de 1975, après avoir cohabité pendant vingt ans avec le Hezbollah et salué les « points de ressemblance » avec lui, refuse aujourd’hui toute perspective de paix libano-israélienne tant que la question palestinienne n’est pas réglée.
Pour ceux qui, en France, voient en lui un allié naturel de la souveraineté libanaise et un soutien à la paix avec Israël, ce décalage mérite d’être regardé en face. Il ne s’agit pas d’intentions prêtées, mais de positions publiques, de citations textuelles et d’une cohérence politique qui, sur le dossier de la paix, reste à démontrer.
[1] https://x.com/DrSamirGeagea/status/2083953414472356206?s=20.
[2] https://www.youtube.com/watch?v=nOc88KPVY-M.
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