Le renseignement n’a probablement jamais été aussi visible. Il suffit pour s’en convaincre d’observer sa place dans les imaginaires contemporains. Pendant longtemps, l’espion de fiction fut celui de Mission: Impossible, une opération clandestine, des identités de couverture, des gadgets et un monde séparé de la vie ordinaire. Au début des années 2000, Spooks déplaça déjà le regard vers le fonctionnement quotidien du Security Service (MI5), ses bureaux, ses procédures et ses rapports avec le pouvoir. Le Bureau des légendes franchit une étape supplémentaire en faisant entrer le public français dans les mécanismes mêmes d’une DGSE fictive, tandis que Slow Horses tire aujourd’hui ses intrigues des dysfonctionnements, des carrières et des rivalités bureaucratiques du MI5. L’espion demeure, mais le service de renseignement est devenu lui-même un objet culturel.

Cette recrudescence médiatique ne se limite pas à la fiction. Depuis une vingtaine d’années, le renseignement occupe régulièrement les pages des journaux et les écrans : terrorisme, cyberattaques, ingérences, désinformation, guerre en Ukraine, Gaza, sabotages ou opérations clandestines. Les directeurs de services accordent des entretiens. Leurs auditions parlementaires sont rendues publiques. Leurs institutions disposent de sites Internet et communiquent sur leurs métiers. Des universitaires et des experts commentent leur activité. Surtout, des renseignements eux-mêmes sont désormais rendus publics, déclassifiés, résumés ou transmis aux médias.

Cette mutation est particulièrement notable en France. Longtemps dominée par le secret-défense, les « affaires » politico-scandaleuses et une représentation médiatique largement construite de l’extérieur, la relation entre renseignement et communication s’est progressivement institutionnalisée à partir des années 1990, puis accélérée après 2001 et 2015. Les services sont devenus plus identifiables, leur communication s’est professionnalisée et le renseignement est devenu un champ journalistique et universitaire à part entière.

Mais une seconde mutation est plus importante encore. Ce ne sont plus seulement les services qui communiquent. Le renseignement lui-même est devenu un objet que l’on fait communiquer. La synthèse française déclassifiée sur l’attaque chimique syrienne en 2013, la divulgation américaine des préparatifs russes contre l’Ukraine à partir de 2021, les notes sur la menace russe révélées par L’Express en 2025 et 2026 ou les révélations du Parisien et du Figaro sur les alertes du renseignement intérieur à la veille d’un retour des Gilets jaunes procèdent d’un même déplacement. Une partie de la connaissance produite dans le secret est portée dans l’espace public pour y produire un effet. L’ancienne question de la politisation, posée avec force après l’invasion de l’Irak (2003), ne suffit donc plus. Le renseignement peut certes servir à convaincre et légitimer une décision, mais également à attribuer, à alerter, à préparer, à dissuader ou à préempter le récit d’un adversaire. Et sa mise en circulation n’implique pas nécessairement que les services parlent eux-mêmes. Entre eux et le public interviennent décideurs, administrations, sources, journalistes et experts.

Dès lors, la question n’est plus seulement de savoir comment les services communiquent, mais pourquoi et comment fait-on communiquer le renseignement ? Autrement dit, il faut en examiner successivement les finalités, les procédés et les acteurs.

Pourquoi faire communiquer le renseignement ?

La communication des services de renseignement paraît, à première vue, relever de la contradiction. Leur activité repose sur le secret et leur production est destinée au seul décideur, et non à l’opinion publique. Pourtant, depuis le début du XXIe siècle, une part croissante du renseignement est sélectionnée, déclassifiée, résumée, citée ou laissée à la disposition des médias. Il faut d’emblée distinguer cette mise en communication de la communication institutionnelle des services eux-mêmes. Un service peut ne rien dire publiquement tandis que les informations qu’il produit sont mobilisées dans l’espace public par le pouvoir politique, une administration ou un média.

Ce déplacement n’est pas seulement affaire de transparence. Communiquer du renseignement revient à lui faire remplir une fonction pour laquelle il n’a pas initialement été produit. Les controverses nées de la guerre d’Irak avaient conduit à considérer ce phénomène principalement sous l’angle de la politisation. Vingt ans plus tard, cette notion demeure utile mais ne suffit plus à rendre compte de la diversité de ses usages publics.

La guerre américaine d’Irak constitue le cas d’école le plus probant. Au tournant des années 2002-2003, les administrations américaine et britannique mobilisèrent publiquement des éléments provenant de leurs services pour établir l’existence d’armes de destruction massive irakiennes et justifier, du coup, l’intervention militaire préparée. Produit pour éclairer le décideur dans l’incertitude, le renseignement devenait un argument destiné à convaincre l’opinion de la nécessité d’une décision politique déjà envisagée.

Dans ce contexte, la notion de politisation prend une importance particulière. Celle-ci ne suppose pas nécessairement que les services fabriquent de faux renseignements : les démissions d’agents de la CIA consécutives à cette opération médiatique suggèrent l’inverse. Mais la manipulation intervint dans le passage du renseignement à sa présentation publique : sélection des éléments communiqués, réduction ou disparition des incertitudes, hiérarchisation des hypothèses, utilisation de l’autorité particulière conférée à une information provenant du monde du secret. Le risque est alors de transformer les services en fournisseurs d’informations au service d’une stratégie politique, jusqu’à les rapprocher d’une sorte d’« agence de presse ». La France fournit en 2013 une illustration de ce mécanisme avec la crise syrienne. Après l’attaque chimique du 21 août dans la Ghouta, alors qu’une intervention militaire occidentale était envisagée contre le régime de Bachar al-Assad, le gouvernement français publia, le 2 septembre, une « Synthèse nationale de renseignement déclassifié ».

Le statut même du document est significatif. L’État ne prétend pas dévoiler l’ensemble de son processus de renseignement. Il construit un produit destiné à être rendu public à partir de renseignements français déclassifiés, de l’exploitation de sources ouvertes et d’éléments provenant de ses partenaires. La démonstration attribue l’attaque au régime syrien en mettant en avant ses capacités, sa chaîne de commandement et l’impossibilité prêtée à l’opposition de conduire une opération d’une telle ampleur. Le renseignement devient ici une preuve publique construite à partir d’une connaissance qui demeure, pour l’essentiel, clandestine. Il ne s’agit plus seulement d’informer le décideur : il faut lui permettre de montrer à l’opinion pourquoi il envisage d’agir.

Les mobilisations sur l’Irak et la Syrie présentent ainsi une parenté évidente. Dans les deux cas, le pouvoir politique utilise l’autorité du renseignement pour soutenir publiquement une appréciation dont doivent découler des conséquences politiques ou militaires. C’est précisément cette proximité entre production du renseignement et justification de la décision qui avait rendu pertinente la problématique de sa politisation. La crise ukrainienne de 2021-2022 introduit une configuration différente. Cette fois, les États-Unis ne rendent pas progressivement publics des renseignements pour justifier une guerre qu’ils entendent déclencher. Ils le font pour annoncer une guerre qu’ils attribuent aux intentions d’un autre État et qu’ils disent vouloir empêcher. À partir de l’automne 2021, Washington rend publiques des informations sur les concentrations militaires russes autour de l’Ukraine, puis des appréciations de plus en plus précises sur la possibilité d’une invasion. La communication ne porte donc plus seulement sur les capacités de l’adversaire : elle expose progressivement ce que le renseignement américain présente comme ses intentions.

Dès mars 2022, le chercheur Damien Van Puyvelde pointa le caractère inhabituel et risqué de cette stratégie. Si l’invasion ne s’était pas produite, la communauté américaine du renseignement se serait exposée à une accusation d’erreur majeure. Il relevait également que la publicisation permettait de dévoiler à l’avance certains scénarios attribués à Moscou et de réduire ainsi leur efficacité éventuelle, tout en donnant aux Occidentaux une capacité accrue à imposer leur récit de la crise. Mais regarder seulement Washington ne suffit pas. La communication américaine s’inscrit dans un environnement où les services alliés ne font ni nécessairement la même analyse, ni surtout le même usage public de leurs informations.

La position française permet précisément de distinguer trois opérations souvent confondues du cycle du renseignement : collecter, analyser, diffuser. Après le déclenchement de la guerre, le directeur général de la sécurité extérieure (DGSE), Bernard Émié, expliqua que son service avait observé les mêmes mouvements militaires que ses partenaires et disposait, selon lui, du même niveau d’information. Il reconnaissait en revanche des différences d’analyse et surtout une divergence sur le traitement public du renseignement : « La seule différence tient au traitement qui a été fait de ces renseignements. » Selon lui, la CIA avait choisi de les divulguer afin de tenter de dissuader Moscou, tandis que les Français les conservaient secrets, à la fois parce que la négociation avec la Russie se poursuivait et parce qu’ils entendaient protéger leurs méthodes de collecte, entre autres les données fournies par les services alliés, dont la CIA.

Cette déclaration doit évidemment être lue pour ce qu’elle est : une prise de parole rétrospective, destinée notamment à répondre à la représentation médiatique d’un renseignement français qui n’aurait rien vu venir. Émié le dit lui-même : le silence français aurait conduit les médias à penser « que nous ne savions pas », ce qu’il conteste. Mais c’est précisément pourquoi son témoignage est précieux. Il établit moins ce que les services français savaient effectivement en février 2022 qu’il ne révèle le coût médiatique qu’une institution de renseignement peut désormais attribuer à son silence. Car le 24 février 2022 change brutalement la nature de la controverse. L’invasion russe donne raison à l’alerte américaine sur un point essentiel : la Russie attaque effectivement l’Ukraine. La différence entre les appréciations française et américaine devient alors elle-même une question d’information publique. Le général Thierry Burkhard la formule dans Le Monde :

« Les Américains disaient que les Russes allaient attaquer, ils avaient raison. Nos services pensaient plutôt que la conquête de l’Ukraine aurait un coût monstrueux et que les Russes avaient d’autres options. »

La phrase mérite attention. Elle ne dit pas que les Français ignoraient les préparatifs militaires russes. Elle expose une divergence d’appréciation politique sur ce que Moscou ferait des capacités qu’il avait rassemblées.

Or cette divergence se trouve rapidement associée à la Direction du renseignement militaire (DRM). À la fin de mars, son directeur, le général Éric Vidaud, nommé quelques mois auparavant, est évincé. Les informations publiées à cette occasion évoquent notamment l’insuffisance de certains briefings et l’échec d’anticipation prêté au renseignement militaire français. La presse fait également apparaître les raisonnements par lesquels les militaires français avaient relativisé les évaluations américaines, notamment les contraintes opérationnelles et saisonnières pesant sur une offensive terrestre de grande ampleur. La controverse publique finit ainsi par produire un récit simple : les Américains avaient prévenu ; les Français n’avaient pas cru à l’invasion.

Il importe ici de ne pas départager rétrospectivement les analyses — encore moins en utilisant la communication institutionnelle ultérieure de la DRM comme preuve de ce qu’elle savait réellement avant le 24 février. On observe un phénomène nouveau : la décision américaine de communiquer son renseignement place publiquement les appréciations concurrentes des services alliés en situation de comparaison. Le renseignement communiqué médiatiquement par l’un agit donc sur celui que l’autre choisit de ne pas communiquer. L’affaire Vidaud en montre une conséquence possible. Une divergence qui serait autrefois demeurée dans les circuits gouvernementaux et les échanges entre services devient une controverse publique sur les performances du renseignement français. Et le directeur de la DGSE se trouve, à son tour, conduit à expliquer publiquement pourquoi les Français n’avaient pas communiqué comme les Américains, alors que son service n’était pas le plus soumis à la critique médiatique.

Le cas ukrainien inverse ainsi en partie celui de l’Irak. En 2003, le renseignement était rendu public pour dire : nous savons, donc nous avons des raisons d’agir. En 2021-2022, Washington dit plutôt : nous savons ce que vous préparez, et nous le faisons savoir avant que vous agissiez. La communication devient simultanément une alerte et une tentative de dissuasion, et non plus seulement une préparation des alliés et des opinions. Il s’agit donc d’une préemption du récit adverse. Mais elle possède encore un autre effet : elle peut contribuer à imposer une appréciation dans l’espace allié. Lorsque l’événement survient, celui qui avait publiquement annoncé ce scénario bénéficie d’un avantage considérable sur celui qui avait conservé une appréciation différente dans le secret.

Ainsi apparaît une conséquence nouvelle de la médiatisation du renseignement : le silence n’est plus neutre. Dans un environnement où un allié communique massivement ce qu’il affirme savoir, celui qui choisit de se taire risque de devoir ensuite expliquer non seulement ce qu’il savait, mais pourquoi il n’avait pas jugé nécessaire de le faire savoir.

Deux documents révélés par L’Express en 2025 et 2026 appartiennent à une configuration encore différente. En mai 2025, le journal publie de larges éléments d’une note de seize pages intitulée « Menaces et actions russes contre la France », alimentée par la Direction de la sécurité intérieure (DGSI), la DGSE, la DRM et la Direction du renseignement et de la sécurité de la Défense (DRSD) puis compilée par le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) à destination des ministres. Espionnage scientifique, acquisition de technologies, cyberattaques, ciblage des infrastructures, influence, brouillage satellitaire, menaces conventionnelles et nucléaires y sont rapprochés. Cette fois, aucune décision militaire précise n’est à justifier. L’enjeu consiste plutôt à rendre perceptible une menace dont les manifestations prises séparément demeurent difficiles à appréhender.

L’agrégation produit le sens. Un ordinateur volé, une tentative de compromission informatique, une campagne de désinformation, une acquisition clandestine de semi-conducteurs ou une atteinte à un système de navigation ne racontent pas nécessairement la même histoire au public. Leur rassemblement sous l’autorité d’une synthèse nourrie par plusieurs services permet en revanche de les présenter comme les différentes manifestations d’une même menace. Le renseignement communiqué donne alors une cohérence publique à des faits dispersés.

La note de septembre 2026 révélée par le même journal pousse plus loin encore cette logique. Il ne s’agit plus seulement d’exposer des actions constatées mais d’envisager des scénarios : sabotage de grande ampleur, assassinats, attaque cyber, action terroriste provoquant des morts civiles ou brouillage susceptible de conduire au crash d’un avion. Le passage du constat à l’anticipation est important. Le renseignement retrouve apparemment sa fonction première — réduire l’incertitude sur l’avenir — mais son destinataire s’élargit. Ce qui était conçu pour préparer le décideur contribue désormais à préparer le corps politique et, par l’intermédiaire du média, l’opinion. L’article du 29 septembre est particulièrement explicite. Une source de l’entourage présidentiel explique que le Président Emmanuel Macron entend sensibiliser les Français, les forces politiques et ses éventuels successeurs avant l’élection présidentielle de 2027 : « que personne ne puisse dire qu’il ne savait pas ».

Nous sommes loin de l’Irak. Le renseignement publicisé ne vient pas ici établir la nécessité d’une opération décidée. Il sert à rendre imaginable une éventualité avant qu’elle ne survienne. Celle-ci ne vise pourtant pas un public unique. La même séquence permet de distinguer deux destinataires. À l’intérieur : « Que personne ne puisse dire qu’il ne savait pas ». À l’extérieur : « Ne nous attaquez pas car nous serons prêts à riposter ». La première formule relève de la sensibilisation politique, la seconde du signalement stratégique. Rendre publique une partie du renseignement signifie à l’adversaire qu’il est observé, que certains de ses modes opératoires sont compris et que ses actions pourraient être attribuées. La révélation elle-même peut donc rechercher un effet sans que les éléments permettant d’établir complètement l’information soient rendus publics.

Deux épisodes beaucoup plus modestes survenus au même moment montrent que cette logique ne concerne pas seulement la menace extérieure. Le 15 septembre 2026, Le Parisien consacre un article à la possibilité d’un retour d’une mobilisation de type Gilets jaunes. Le renseignement territorial y apparaît préoccupé par la capacité d’un mécontentement diffus à se cristalliser rapidement. L’intérêt du cas réside moins dans la justesse de cette anticipation que dans son passage dans l’espace public. Une appréciation destinée à éclairer les autorités devient simultanément une information sur l’état du pays, un signal adressé aux responsables politiques et une connaissance offerte aux acteurs du mouvement eux-mêmes. Le renseignement ne se contente plus d’observer une situation : sa médiatisation peut entrer dans la situation qu’il observe.

Le 1er octobre suivant, Le Figaro publie une nouvelle note, émanant cette fois des renseignements généraux de la préfecture de police (RGPP) de Paris et consacrée aux blocages de lycées. Le journal annonce une « note de renseignement qui pointe le rôle clé de LFI », alors que le document évoque plus largement une « instrumentalisation » de structures syndicales étudiantes et de mouvements politiques proches de l’extrême gauche. Le déplacement est significatif. À la fonction d’anticipation observée quinze jours plus tôt succède une fonction d’attribution : il ne s’agit plus seulement d’annoncer qu’un mouvement pourrait apparaître, mais d’en identifier les organisateurs ou les bénéficiaires politiques. Là encore, la sortie de la note transforme son statut. Une appréciation administrative destinée au décideur devient un élément du débat politique sur l’origine et la responsabilité du mouvement.

Ces deux épisodes montrent surtout que la mise en communication du renseignement peut produire des effets qui échappent à sa fonction initiale. Rendre publique une anticipation avertit ceux qui sont observés de la manière dont l’État les appréhende. Rendre publique une attribution oblige les acteurs désignés à la contester ou à s’en expliquer. Dans les deux cas, le renseignement rendu public devient lui-même une donnée nouvelle de la situation. Sa circulation peut modifier le comportement des acteurs, les représentations médiatiques et, par conséquent, les informations que les services recueilleront ensuite.

Le paradoxe apparent disparaît : communiquer du renseignement ne signifie pas nécessairement renoncer au secret. Il s’agit plutôt d’en utiliser une partie. Le secret devient, dans une certaine mesure, une ressource que l’on peut dépenser pour convaincre, alerter, préparer ou dissuader, à condition de ne pas compromettre les sources et les capacités qui ont permis de l’acquérir. De l’Irak à l’Ukraine, en passant par la Syrie, puis aux notes françaises sur la menace russe comme aux appréciations concernant des mobilisations intérieures, les finalités se sont diversifiées : légitimer une décision, établir une attribution, préempter un récit, mais aussi dissuader, sensibiliser une population et préparer les responsables politiques, ou adresser un signal à l’adversaire. La politisation n’a pas disparu. Mais elle n’épuise plus l’explication. Reste alors la difficulté essentielle : comment faire produire tous ces effets publics à une information dont la valeur repose largement sur le fait qu’elle demeure secrète ? Et surtout, qui décide de ce qui doit sortir, sous quelle forme et par quel intermédiaire ?

Comment faire parler des institutions qui doivent se taire ?

La difficulté tient à la nature même de ce qui doit être communiqué. Une information émanant d’un service de renseignement n’est pas une information administrative ordinaire. Sa divulgation peut informer l’adversaire sur ce que l’on sait de lui, mais aussi sur la manière dont on l’a appris : une source humaine, une interception, une capacité technique, une coopération étrangère. Faire communiquer le renseignement suppose donc de dissocier autant que possible l’information que l’on veut rendre publique des moyens de connaissance que l’on doit continuer à protéger.

Les démocraties occidentales ont progressivement développé plusieurs manières de résoudre cette contradiction. La plus visible consiste à déclassifier, mais ce n’est qu’une possibilité parmi d’autres. On peut produire une synthèse spécialement destinée à la publication, faire parler un responsable politique, autoriser un directeur de service à confirmer certains éléments, laisser circuler un document confidentiel ou permettre à un journaliste d’en consulter tout ou partie. Entre la publication officielle et la fuite incontrôlée s’étend ainsi une gamme de procédés dont le statut et les finalités sont très différents. Et ce ne sont pas nécessairement les services qui communiquent.

La déclassification constitue en apparence le procédé le plus transparent. L’autorité qui a classifié décide que certaines informations peuvent quitter le domaine de la clandestinité. Le cas syrien montre que l’opération est plus complexe qu’une simple ouverture de dossier. La synthèse du 2 septembre 2013 n’est pas la reproduction d’une note opérationnelle remise au président de la République : c’est une représentation du renseignement spécialement construite pour pouvoir être rendue publique, et pour rendre possible un soutien politique et populaire à une opération. Les sources disparaissent. Les méthodes de collecte sont occultées. Les éventuelles appréciations contradictoires ou les degrés de cotation ne sont pas nécessairement reproduits. En revanche demeure ce dont le pouvoir a besoin pour rendre l’évaluation intelligible : les capacités syriennes, les précédents, la chronologie de l’attaque, les éléments d’attribution et la conclusion. Déclassifier consiste donc aussi à réécrire sans nécessairement falsifier : extraire du système classifié ce qui peut soutenir une démonstration publique sans révéler ce qui permettrait de remonter jusqu’aux moyens ayant produit la connaissance.

L’Ukraine donne à cette pratique une dimension plus dynamique. À partir de l’automne 2021, l’administration américaine ne publie pas une synthèse unique. Elle procède par divulgations successives auprès des gouvernements et des services alliés, au rythme de l’évolution de la crise : manœuvres militaires, plans possibles, intentions attribuées au Kremlin, scénarios de provocation. La déclassification devient un processus continu, intégré à la conduite de la crise elle-même. Cela éclaire la réticence française. Entre Washington et Paris, la divergence ne tient pas seulement à l’analyse, mais à deux conceptions du traitement politique du renseignement. La question n’est plus de savoir si l’information est secrète ou publique, mais quelle quantité de secret il faut sacrifier pour obtenir un effet.

Une deuxième technique consiste à multiplier les intermédiaires entre le service producteur et l’information rendue publique. La note de 2025 en fournit un exemple éclairant. Cette chaîne importe davantage que le titre spectaculaire choisi par L’Express — « l’effrayante note des services secrets ». Les « services secrets » ne constituent pas ici un auteur unique : quatre services aux missions différentes alimentent un document qu’une autre institution, le SGDSN, met en cohérence. Pourtant, le lecteur reçoit quelque chose qui apparaît comme la parole du renseignement français. Plusieurs institutions, plusieurs métiers et probablement plusieurs degrés de certitude se trouvent réunis dans un locuteur collectif — « les services » qui ne sont plus vraiment « secrets » puisqu’ils communiquent. Ce déplacement possède une vertu évidente : plus l’information est agrégée, moins elle permet de remonter à son origine. Dire que « les services français » observent un phénomène protège davantage que d’indiquer que telle direction, par tel moyen, a obtenu telle information à telle date. Lorsqu’elle sort de son circuit normal, la synthèse interministérielle constitue déjà une forme relativement protégée de renseignement communicable.

Le cas de septembre 2026 accentue encore cette distance. L’Express ne parle plus d’un document rédigé par quatre services mais d’une « note gouvernementale », préparée pour une réunion sur la menace russe à l’Élysée et élaborée « notamment sur la foi des remontées des services de renseignement français ». Le « notamment » est certainement le mot le plus important. Il interdit d’attribuer automatiquement aux services chacune des hypothèses contenues dans le document. Entre le renseignement recueilli et le scénario présenté au président peuvent intervenir synthèse administrative, appréciation stratégique, arbitrage interministériel et mise en forme politique. Les services alimentent ; ils ne sont pas nécessairement les auteurs de ce qui est ensuite présenté comme venant du renseignement.

Les deux articles introduisent cependant une modalité très différente de la déclassification officielle. Ni la note de 2025, ni celle de 2026 n’ont été publiées par l’État. Elles demeurent présentées comme sensibles ou confidentielles. Pourtant, des journalistes ont pu en connaître suffisamment le contenu pour en citer textuellement plusieurs passages. Il faut ici se garder du vocabulaire trop commode de la « fuite ». Une fuite peut être accidentelle. Elle peut résulter de l’initiative d’un agent ou répondre à un conflit bureaucratique. Elle peut être destinée à embarrasser un responsable, permettre à une administration de défendre son analyse ou participer à une stratégie de communication décidée plus haut. Le résultat observable — un document confidentiel dans la presse — ne permet pas, à lui seul, de déterminer l’intention qui a présidé à sa transmission.

Les séquences de septembre et d’octobre 2026 relatives aux mobilisations intérieures confirment cette difficulté. L’article du Parisien ne permet pas de savoir par quel canal l’appréciation du renseignement territorial lui est parvenue, pas davantage que la publication par Le Figaro de la note de la RGPP ne permet d’identifier celui qui avait intérêt à la faire connaître. Pourtant, dans les deux cas, le choix du moment importe. Le 15 septembre, l’hypothèse d’un retour des Gilets jaunes entre dans le débat public alors qu’elle demeure incertaine. Le 1er octobre, l’attribution d’un rôle à des organisations syndicales et politiques intervient alors que les blocages lycéens sont déjà devenus un enjeu politique. L’effet de la publication peut être établi ; l’intention de celui qui l’a rendue possible ne peut être qu’interrogée.

Le cas de la DRM en 2022 l’avait déjà montré sous une autre forme. Après l’invasion russe, des éléments relatifs aux appréciations françaises circulent dans plusieurs médias et font connaître une divergence jusque-là confinée aux circuits du renseignement et de la décision. La fuite peut ainsi constituer une prise de parole sans locuteur déclaré. Celui qui transmet ne parle pas nécessairement en son nom. Il fait parler un document, une analyse ou une institution, tout en restant invisible. Et le journaliste garantit cette invisibilité en protégeant sa source. C’est pourquoi la médiatisation du renseignement ne peut être étudiée à partir des seuls services. Il faut reconstituer, chaque fois que cela est possible, le cercle de circulation du document. Qui l’a rédigé ? Qui l’a reçu ? Qui pouvait matériellement y accéder ? À quel niveau existait-il sous la forme citée par le journaliste ?

Dans le cas de 2025, la question ne se réduit donc pas à : quel service a parlé à L’Express ? La note ayant été diffusée aux ministres, le nombre des acteurs susceptibles d’en connaître le contenu dépasse largement les quatre services qui l’ont alimentée. Pour septembre 2026, la prudence doit être plus grande encore : une note « gouvernementale » destinée à des représentants de partis politiques convoqués par le président de la République et fondée « notamment » sur des remontées du renseignement peut avoir circulé dans un environnement politico-administratif qui n’est plus celui des services. Plus le renseignement remonte vers la décision, plus le nombre de ceux qui peuvent le faire communiquer augmente.

La communication peut également s’effectuer sans qu’aucun document ne soit publié ni même cité. Les articles de 2025 et 2026 sont peuplés de « dirigeants du renseignement », de « responsables sécuritaires », de « sources au sommet de l’État », de « membres de l’exécutif » ou de « sources proches de ces dossiers ». Ces interlocuteurs anonymes remplissent une fonction différente de celle de la note. Le document peut établir qu’un phénomène est observé ou qu’un scénario est envisagé ; la source anonyme peut, elle, l’interpréter. En 2025, la note recense des actions russes, et une source militaire ajoute que « les Russes sont totalement désinhibés, ils osent tout ». À propos des Jeux olympiques, un dirigeant sécuritaire explique ce qu’il pense avoir été l’intention russe : ne pas commettre un attentat majeur, mais montrer ce dont Moscou était capable. En 2026, la note envisage sabotages, assassinats ou action terroriste, et les sources expliquent que « Leipzig, c’était fait pour péter » ou que les Russes pourraient désormais mener des opérations « plus chirurgicales ». Ces propositions ne possèdent pas toutes le même statut. Certaines viennent du document, d’autres de l’appréciation d’une source, d’autres encore de la mise en perspective journalistique. Or leur juxtaposition dans le même article tend naturellement à les rapprocher. C’est une manière particulièrement efficace de faire communiquer le renseignement : le document fournit l’autorité ; la source lui donne une voix.

Cette mécanique suppose enfin un acteur extérieur à l’État : le média. L’expérience WikiLeaks avait montré de manière spectaculaire qu’une masse de documents pouvait quitter le contrôle de son producteur. Mais elle avait également montré que la médiatisation ne signifiait pas nécessairement publication brute. Les grands journaux auxquels les documents avaient été confiés avaient effectué un travail de sélection et de protection, le New York Times allant jusqu’à consulter la Maison-Blanche avant publication afin d’éviter notamment de mettre en danger certaines personnes. Le média devient donc lui-même gestionnaire de la frontière du secret, la justice veillant aux limites de la diffusion des informations classifiées.

Cette fonction est encore plus évidente lorsqu’un journaliste dispose d’un document sans le publier. Le lecteur doit alors lui faire confiance sur trois opérations successives : l’authenticité de la pièce, la fidélité des citations et la représentativité des extraits retenus. Dans le cas de L’Express, nous ne disposons pas des deux notes complètes. Nous disposons de ce que les journalistes ont choisi d’en montrer, complété par ce que leurs sources ont accepté de leur expliquer. Les articles du Parisien et du Figaro ajoutent une quatrième opération : le choix du cadrage. Dans le premier, une inquiétude du renseignement territorial est intégrée à un article consacré plus largement au « niveau de tension » ressenti par les responsables politiques. Dans le second, une appréciation portant sur l’« instrumentalisation » de structures étudiantes et de mouvements proches de l’extrême gauche devient, dès le titre, une note qui « pointe le rôle clé de LFI ». La différence entre le vocabulaire du document et celui de sa présentation publique fait partie intégrante de la communication du renseignement. Le journaliste ne se contente pas d’en donner accès : il détermine aussi la catégorie dans laquelle le lecteur va l’interpréter.

Ce point est capital. La médiatisation ne lève pas uniquement le secret. Elle produit aussi une nouvelle et classique asymétrie d’information. Le service possède la matière originale. Le décideur reçoit une synthèse. Le journaliste accède à tout ou partie de celle-ci. Le lecteur n’en connaît que les fragments publiés. La communication du renseignement ne supprime donc nullement les intermédiaires : elle les multiplie. Il faut dès lors abandonner l’opposition trop simple entre un renseignement soit secret, soit public. Entre les deux existent plusieurs états : analyse classifiée, synthèse interministérielle, document déclassifié, briefing politique, accès journalistique, citation anonyme. À chaque passage, quelque chose est sélectionné, supprimé, reformulé ou contextualisé, et un acteur différent peut intervenir.

C’est probablement là que réside la transformation essentielle. Faire communiquer le renseignement ne consiste plus seulement à décider exceptionnellement de déclassifier une information. Il existe désormais une chaîne de transformation du secret en information publiquement utilisable. Mais cette chaîne pose une dernière question. Si le renseignement change plusieurs fois de mains avant d’arriver au public, qui parle réellement ? Le service qui a recueilli l’information ? L’administration qui l’a synthétisée ? Le responsable politique qui en autorise ou en souhaite la publicité ? La source qui la transmet ? Le journaliste qui la sélectionne ? Ou l’expert qui lui donne une intelligibilité publique ? C’est ce déplacement du locuteur qui conduit à la troisième partie.

Qui fait communiquer le renseignement ? Une chaîne de médiateurs

La mise en communication du renseignement ne peut être comprise en opposant simplement les services, détenteurs du secret, aux médias chargés de le révéler. Entre l’information recueillie et sa réception par le public intervient une succession d’acteurs dont chacun transforme, sélectionne ou interprète ce qui lui est transmis. Celui qui produit le renseignement, celui qui décide de sa circulation et celui qui le rend public sont rarement la même personne ou la même institution. Cette fragmentation pose un problème de méthode. Lorsqu’un journal écrit que « les services français estiment » ou que « le renseignement français redoute », il restitue sous la forme d’un locuteur collectif un processus qui peut avoir associé plusieurs services, une structure de coordination, des cabinets ministériels ou présidentiels, des sources anonymes et, finalement, le journaliste lui-même. La médiatisation tend ainsi à reconstruire une unité que l’organisation administrative du renseignement ne possède pas. L’appellation médiatique des deux cercles de la communauté française du renseignement le démontre aisément.

Étudier la communication du renseignement impose donc de s’intéresser moins à celui qui paraît parler qu’à la chaîne qui rend cette parole possible. Trois catégories d’acteurs y occupent une place particulière : les producteurs et agrégateurs du renseignement, les journalistes spécialisés qui assurent son passage vers l’espace public et les experts auxquels revient une partie de son interprétation. Leur articulation fait progressivement apparaître un espace de médiation entre secret d’État et information publique.

La note de 2025 permet de mesurer la difficulté. Le titre de L’Express annonce « l’effrayante note des services secrets », tandis que le corps de l’article alterne citations du document et propos de « dirigeants du renseignement », de militaires, de conseillers gouvernementaux ou de responsables sécuritaires. Le raccourci est compréhensible du point de vue journalistique. Il est néanmoins significatif. La DGSI, la DGSE, la DRM et la DRSD n’ont ni les mêmes missions, ni les mêmes sources, ni les mêmes cultures professionnelles. Le SGDSN, pour sa part, n’est pas un service de renseignement, mais il exerce une fonction interministérielle de coordination et de synthèse. Le document final ne peut donc être assimilé sans précaution à la parole d’un service particulier.

La médiatisation fait pourtant de la communauté française du renseignement un sujet parlant. Ce phénomène ne résulte pas nécessairement d’une volonté concertée des institutions concernées. Il tient pour partie à la nature même des produits de synthèse : une fois des renseignements de provenances différentes agrégés dans un document destiné au niveau gouvernemental, leur origine institutionnelle tend à s’effacer derrière l’appréciation d’ensemble. Le passage dans les médias accentue ce mouvement. Ce qui était une production administrative collective devient « ce que savent les services ». La note de 2026 rend cette attribution plus problématique encore. Les scénarios qu’elle contient ne sauraient être attribués sans autre preuve à la DGSE, à la DGSI ou à la DRM : ils sont déjà le résultat d’un traitement politique et administratif de leurs informations. Cette distinction est importante parce que l’autorité du renseignement subsiste après que son produit a quitté les services. Une hypothèse gouvernementale peut tirer une partie de sa crédibilité publique du fait qu’elle repose sur des informations fournies par ceux-ci. Le renseignement devient alors moins un locuteur qu’une ressource d’autorité. La question « qui communique ? » doit par conséquent être dédoublée : qui produit l’information, et qui mobilise publiquement l’autorité de celui qui l’a produite ?

Cette question conduit au deuxième acteur de la chaîne. L’histoire de la médiatisation du renseignement en France est inséparable d’une petite population de journalistes entretenant des relations régulières avec les services, leurs anciens membres, les cabinets politiques et les milieux de la défense. Longtemps, cette spécialisation est demeurée imparfaite. Le renseignement intéressait surtout la presse lorsqu’une affaire d’espionnage, une opération clandestine, un scandale politique ou un attentat le faisait sortir de l’ombre. Au début des années 2000, la presse généraliste disposait de peu de journalistes véritablement spécialisés, et le renseignement était volontiers traité à travers les catégories du fait divers, du scandale ou de la politique intérieure. Cette faiblesse rendait les médias dépendants des acteurs capables de leur fournir les clés de compréhension d’un univers qu’ils connaissaient imparfaitement. La situation s’est transformée à mesure que le renseignement lui-même est devenu un objet permanent de politique publique. Terrorisme, cybermenaces, ingérences étrangères, désinformation, guerre en Ukraine ou compétition avec la Chine ont cessé d’en faire un sujet épisodique. Le journaliste spécialisé ne travaille plus seulement sur des « affaires politiques » : il suit désormais une communauté administrative, ses institutions, ses dirigeants, ses doctrines et ses productions.

Le parcours récent d’Étienne Girard à L’Express paraît particulièrement intéressant à cet égard. Il s’inscrit d’abord dans une tradition ancienne : celle du journaliste disposant d’un réseau suffisamment dense dans les milieux du renseignement et de la sécurité pour accéder à des informations qui restent hors de portée de la presse généraliste. Mais le phénomène observé en 2025 et 2026 paraît aller plus loin. Girard ne révèle pas une opération clandestine au sens classique. Il donne accès à des produits de synthèse de haut niveau, situés à l’articulation entre communauté du renseignement et décision politique. En mai 2025, il cosigne avec Laureline Dupont et Éric Mandonnet l’enquête consacrée aux « Menaces et actions russes contre la France ». En septembre 2026, avec Elsa Trujillo, il exploite une nouvelle note gouvernementale préparatoire à une réunion élyséenne. La continuité du journaliste, du thème et du type de matériau est suffisamment nette pour constituer un objet d’étude, sans permettre pour autant de conclure à l’existence d’un canal institutionnel organisé.

Une comparaison avec Intelligence Online peut avoir une valeur heuristique, sans la pousser trop loin. L’Express demeure un hebdomadaire généraliste. Mais une partie de sa production réalise pour un large public une opération comparable à celle d’une publication spécialisée : suivre durablement les institutions du renseignement, entretenir des sources dans cet univers et transformer leurs productions internes en information journalistique intelligible. On peut d’autant plus parler d’une Intelligence Online grand public que la publication de Maurice Botbol effectue également le parcours inverse en publiant de plus en plus de reportages, rédigés par Antoine Izambard, Pierre Gastineau et leur équipe. La différence avec les années 1980 et 1990 n’est donc pas seulement quantitative. Le journaliste n’attend plus que le renseignement fasse événement : il constitue le renseignement lui-même en domaine d’information. Il n’est pas un simple canal.

Les articles de septembre et octobre 2026 consacrés aux mobilisations intérieures permettent de nuancer cette spécialisation. Le renseignement peut apparaître dans une rubrique de politique intérieure sans que le journaliste soit identifié comme spécialiste de ses institutions. L’article du Parisien est signé Ludwig Gallet et Victor Delair, journalistes du pôle Vie publique, et le renseignement territorial y fournit une appréciation parmi d’autres sur le niveau de tension politique et sociale. Dans Le Figaro, Jean-Marc Leclerc traite au contraire depuis longtemps des questions de police, de sécurité et de renseignement. Le même matériau administratif peut donc atteindre l’espace public par deux circuits journalistiques différents : comme élément d’une lecture générale du climat politique ou comme objet propre d’une enquête sécuritaire. Cette différence influe sur ce que le renseignement devient une fois médiatisé. Dans un cas, il est une source parmi d’autres ; dans l’autre, il constitue l’événement journalistique.

Ce traitement ne doit cependant pas conduire à présenter le journaliste comme un intermédiaire passif. Il choisit ce qui devient un sujet, hiérarchise les éléments reçus, recherche des confirmations, sollicite des commentaires et organise les informations dans un récit. Les titres de L’Express le montrent bien. En 2025 : « Les 13 agressions de Poutine en France : l’effrayante note des services secrets ». Un an plus tard, dans la dramaturgie de la présidentielle à venir : « Attentats, sabotages, assassinats : la note secrète qui détaille les scénarios d’une attaque russe en France ». Ni les « treize agressions », ni la succession « attentats, sabotages, assassinats » ne doivent être confondues avec le plan des documents eux-mêmes. « Note des services secrets » simplifie une production interministérielle, tandis que « note secrète » transforme le statut administratif du document en promesse éditoriale. Le titre du Figaro sur le « rôle clé de LFI » procède de même : l’écart avec le vocabulaire de l’« instrumentalisation » n’implique pas que le second trahisse le premier, car le corps du document peut fournir les éléments permettant cette interprétation. Mais il montre que l’attribution médiatique n’est pas identique à l’appréciation de renseignement. Entre les deux intervient un travail de sélection et de qualification.

Cette mise en récit ne constitue pas en elle-même une déformation. Elle rappelle simplement qu’entre le document et le lecteur existe un travail journalistique de construction de l’objet. Il faut donc résister à deux représentations symétriques : celle du journaliste manipulé auquel les services dicteraient leur récit, et celle du journaliste qui arracherait seul des secrets à un État déterminé à les dissimuler. La relation est généralement plus ambiguë. Le journaliste a besoin de sources, qui ont parfois besoin de lui. Le premier recherche l’information exclusive. Les secondes peuvent chercher à alerter, influencer un débat, défendre une analyse, corriger une représentation, arbitrer un conflit bureaucratique ou faire passer un signal. La médiatisation du renseignement repose ainsi sur un échange asymétrique d’intérêts, dont ni le journaliste ni la source ne contrôlent nécessairement seuls le résultat.

Les articles de 2025 et 2026 permettent d’isoler un troisième acteur, souvent moins visible que le journaliste : la source anonyme, qui ne fournit pas nécessairement le document mais en donne le sens. Ses phrases ont une force journalistique supérieure au vocabulaire administratif des documents, mais un statut épistémique différent. La note indique ce qu’une administration a retenu ; la source indique ce qu’un acteur du système pense que cela signifie. La distinction est fondamentale, car l’anonymat tend à produire une autre forme de locuteur collectif. Un « responsable du renseignement français » peut appartenir à des institutions différentes et exprimer une analyse personnelle, une appréciation de son service ou un message qu’il a été autorisé à faire passer. Pour le lecteur, ces distinctions demeurent généralement impossibles à établir. La source anonyme remplit néanmoins une fonction indispensable : elle transforme l’évaluation administrative en langage interprétatif. Elle constitue en quelque sorte le premier exégète du document.

L’expert intervient à un autre niveau. Contrairement à la source anonyme, son identité et son appartenance institutionnelle sont connues. Sa fonction n’est théoriquement pas de révéler ce que les services savent, mais d’inscrire les informations révélées dans un cadre analytique intelligible. Les deux enquêtes de L’Express offrent à cet égard deux profils différents. En 2025, David Colon, professeur à Sciences Po, intervient sur un domaine correspondant directement à ses travaux : propagande, désinformation et guerre de l’information. Son éclairage sur les opérations Storm-1516, Doppelganger ou Matriochka replace les opérations mentionnées dans la note au sein d’un phénomène documenté indépendamment du renseignement. Clément Renault occupe en 2026 une position différente. Chercheur à l’IRSEM, formé dans l’univers académique anglophone des études stratégiques et inséré dans le milieu français des Intelligence Studies, il intervient sur la signification stratégique de l’extension de la guerre russo-ukrainienne au territoire européen. Sa formule — « la profondeur stratégique de l’Ukraine, c’est l’Europe » — ne confirme pas une information secrète particulière. Elle organise intellectuellement les faits rapportés.

Ces deux exemples invitent à ne pas placer sous une même catégorie tous les « experts » médiatiques. Colon fournit une expertise sectorielle extérieure au dispositif de renseignement proprement dit ; Renault appartient à un environnement institutionnel beaucoup plus proche des milieux de la défense et des études de renseignement. Cette diversité importe parce que l’expert apporte au récit une légitimité qui n’est ni celle du secret ni celle du journaliste : celle du savoir savant ou spécialisé. Le dispositif médiatique peut dès lors associer trois régimes d’autorité. Le document tire son autorité du renseignement. La source tire la sienne de sa proximité avec la décision ou les services. L’expert tire la sienne de sa compétence publiquement identifiable. Le journaliste assemble les trois.

Cette articulation soulève cependant une difficulté lorsque les univers institutionnels sont proches les uns des autres. La constitution, en France, d’un champ des Intelligence Studies a multiplié les chercheurs travaillant sur des sujets naguère presque exclusivement traités par les anciens professionnels, les journalistes spécialisés ou quelques universitaires isolés. Dans le même temps, les institutions de Défense ont développé leurs propres structures de recherche, tandis que les services eux-mêmes se sont davantage ouverts aux universitaires et à la communication. Il en résulte un espace où circulent responsables publics, militaires, anciens des services, chercheurs, journalistes et experts.

Cette proximité n’implique évidemment ni dépendance ni collusion. Elle pose néanmoins une question méthodologique : dans quelle mesure les différents acteurs qui valident publiquement une appréciation disposent-ils de sources réellement indépendantes les unes des autres ? Un journaliste peut recevoir une information d’une administration, la faire commenter par un chercheur travaillant dans l’environnement institutionnel de la Défense et la compléter par une source anonyme appartenant à la communauté du renseignement. Trois voix différentes apparaissent alors dans l’article, mais elles peuvent appartenir au même écosystème informationnel. Le risque n’est pas nécessairement celui d’une information fausse. Il est celui d’une circularité de la légitimation : une appréciation administrative acquiert une apparence de confirmation extérieure alors que ses différents commentaires procèdent d’un milieu professionnel et intellectuel relativement homogène. La question est d’autant plus importante que le public n’a, par définition, pas accès aux sources premières qui permettraient de vérifier le renseignement. La pluralité des médiateurs devient donc elle-même l’un des fondements de la crédibilité du récit.

L’ancienne question de la politisation rencontre ici un problème plus contemporain : non plus seulement qui utilise le renseignement à des fins politiques, mais comment se constitue désormais publiquement l’autorité d’une appréciation issue du renseignement. La médiatisation fait converger des acteurs qui ne remplissent pas les mêmes fonctions. Le service collecte et analyse. La structure de coordination agrège. Le décideur exploite et arbitre. La source rend accessible ou interprète. Le journaliste sélectionne, vérifie et met en récit. L’expert contextualise et conceptualise. Le public reçoit le produit de cette chaîne sous une forme beaucoup plus simple : « Les services estiment que… ». Cette simplification est sans doute inévitable. Mais elle constitue l’un des effets majeurs de la communication du renseignement : elle transforme une production fragmentée, incertaine et bureaucratiquement distribuée en une parole publique apparemment cohérente. Le cas de L’Express est particulièrement révélateur parce que les deux enquêtes réunissent presque toutes les composantes du dispositif : documents issus ou nourris du renseignement, sources anonymes de haut niveau, responsables politiques, chercheurs et journaliste spécialisé. Le journal ne se contente plus de raconter ce que font les services. Il devient l’espace dans lequel le renseignement est transformé en représentation publique de la menace.

Les cas du Parisien et du Figaro montrent que le même mécanisme peut s’appliquer à des phénomènes intérieurs beaucoup plus immédiats. Le premier contribue à faire exister médiatiquement une hypothèse ; le second contribue à attribuer politiquement un phénomène. La communication du renseignement n’est donc plus réservée aux grandes crises internationales ou aux situations où l’exécutif souhaite préparer une décision stratégique. Elle entre aussi dans le traitement ordinaire de la conflictualité politique et sociale.

La comparaison avec les périodes précédentes permet de mesurer le chemin parcouru. Au début des années 2000, on pouvait s’inquiéter de voir le renseignement devenir un fournisseur d’informations pour la communication politique. Dans les années 2010, les services français deviennent eux-mêmes davantage acteurs de leur communication : entre 1989 et 2016, le « monde de l’ombre » s’est progressivement mué en « acteur de la communication ». Une décennie plus tard, une étape supplémentaire semble avoir été franchie. Il n’est même plus nécessaire que les services prennent eux-mêmes la parole pour qu’ils occupent l’espace public. Leurs productions circulent dans un système de médiateurs suffisamment structuré pour les faire parler à leur place.

C’est pourquoi la question initiale débouche sur une interrogation plus précise. Le véritable objet n’est peut-être plus la seule communication des services, mais l’organisation de la circulation publique du renseignement. Elle permet de comprendre pourquoi le secret et la communication, loin de s’exclure, peuvent devenir complémentaires. Le premier fournit à la seconde son autorité. La seconde permet au premier de produire des effets au-delà du cercle de ceux qui sont habilités à le connaître.

Pourquoi, comment et par qui fait-on communiquer le renseignement ? Ces trois questions montrent une même évolution. D’abord mobilisé pour convaincre et légitimer une décision, comme en Irak ou en Syrie, le renseignement rendu public sert désormais aussi à alerter, préparer, attribuer et signaler, comme l’ont montré la guerre en Ukraine puis, en France, la médiatisation de la menace russe et celle de mouvements de contestation intérieure. Cette communication ne suppose pas nécessairement que les services prennent eux-mêmes la parole : déclassification, synthèse, transmission d’un document ou confidence permettent de faire circuler une partie de leur production, tout en maintenant l’essentiel dans le secret. Enfin, cette circulation repose sur une chaîne de médiateurs — décideurs, administrations, sources, journalistes et experts — qui transforme le renseignement en information publique.

Reste alors une question. Le renseignement n’est-il pas devenu un objet de communication des décideurs ? Non plus seulement une connaissance destinée à réduire leur incertitude, mais une connaissance dont ils peuvent choisir de rendre publique une partie pour produire un effet sur une opinion, des alliés, un adversaire ou les acteurs mêmes dont ils suivent l’activité. Il ne s’agit plus seulement de communiquer sur les services de renseignement, mais de communiquer par le renseignement.

Cette évolution impose finalement de prolonger l’ancienne interrogation sur sa politisation. Dès lors que le renseignement entre dans la communication du décideur, la question n’est plus seulement de savoir ce qu’il sait, mais pourquoi il choisit de le faire savoir.

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