Sur les traces de Saint Augustin, le pape a visité l’Algérie. Il est reparti. Pendant ce temps, Christophe Gleizes reste otage du régime algérien. Et tout le monde se tait…
Si cette situation qui perdure venait à perdurer plus longtemps, elle serait synonyme d’une faillite française. Politique évidemment et morale également, car la dictature d’Alger pourrait arguer qu’elle a doublement réussi : empêcher que l’on parle haut et fort du cas du jeune journaliste et, qui plus est, le maintenir en détention sans que cela ne soulève une once d’indignation en France — ou si peu. Échec et mat parfait en faveur des maîtres d’Alger dans une sorte d’indifférence générale quand, à Paris, une petite nomenklatura médiatique instruit le procès de l’autre ex-otage, Boualem Sansal, pour crime de lèse « bien-pensance » en raison du transfert de ce dernier d’une maison d’édition à l’autre.
Par-delà ce constat, il convient d’essayer de saisir les ressorts de cette énième « étrange défaite ». Christophe Gleizes est jeune ; il est journaliste ; il est classé à gauche, et ses soutiens proches ont tout fait depuis des mois pour respecter l’agenda de réserve du quai d’Orsay, sans prendre à partie le moins du monde les geôliers algériens. Antithèses du Comité de soutien international à Boualem Sansal, ils n’auront déplu ni à Paris, encore moins à Alger. Le 28 mai prochain, cela fera deux ans qu’il a été arrêté ; le 29 juin, un an qu’il a été condamné à 7 ans de prison par le tribunal de Tizi-Ouzou. Rien donc dans le traitement de son dossier qui aurait dû retarder sa libération. Rien encore qui ne puisse entraver son retour rapide parmi les siens. Rien qui ne puisse soulever l’ire algérienne, si sensible dès lors qu’elle est prise en défaut sur le respect des droits humains les plus élémentaires. Rien enfin qui ne déroge aux préconisations d’apaisement et de repentance des nombreux amis du régime algérien en France, de Madame Royal à Monsieur Mélenchon, en passant par Monsieur de Villepin et d’autres encore. Et pourtant, malgré cette abnégation consentie à la loi du plus intimidant, si ce n’est du plus fort, Christophe Gleizes est toujours en prison, détenu pour des motifs fallacieux et arbitraires, et à peine soutenu, du bout des lèvres, par ceux qui devraient en première ligne, chaque jour et chaque heure, rappeler le scandale absolu que constitue son emprisonnement. Son cachot est à la fois celui des murs qui l’enferment et du silence qui l’oublie. Ce cachot est surtout le symbole d’un échec cinglant, humiliant, désolant : l’échec de la stratégie d’accommodement à un régime qui, à Alger, a érigé la dénonciation de la France comme le moteur de sa légitimité pour mieux parfaire sa domination sur son peuple. Une relation toxique dont l’historien Pierre Vermeren a décrit la genèse et les mécanismes dans son dernier ouvrage « France-Algérie : Histoire d’une relation pathologique ». Comme toute relation toxique, celle-ci ne pourrait exister sans que l’on y consente ; et tout le problème réside dans ce consentement, mélange de sentiment de culpabilité et de lâcheté intellectuelle, sur lesquels les caciques d’Alger fondent l’asymétrie de leur dispositif pernicieux. L’affaire Gleizes illustre jusqu’à l’incandescence la nocivité de cette configuration puisque le jeune homme, dont on sait la sensibilité progressiste, est laissé dans sa dramatique solitude carcérale sans que ceux qui devraient naturellement et immédiatement lui porter secours ne se lèvent pour dénoncer son sort inadmissible. On attend les « unes » de « Libération », du « Monde », de « L’Obs », les éditos offusqués de « France Inter », les déclarations indignées des députés verts ou insoumis, les messages de compassion des idoles des stades de football… En vain : rien ou presque rien, de ce rien qui dit que, faute de courage et d’honnêteté, nous ne sommes plus grand-chose, si ce n’est la pâle réplique de ces tartuffes qui veulent cacher cet otage qu’ils ne sauraient voir… Une faillite française, on vous dit ! Jusqu’à quand ?
Arnaud Benedetti
Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.
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