« Il suffit d’y aller, de les prendre et de les foutre au feu : il n’y en a plus et personne ne s’apercevra jamais que ça a disparu. »
Voilà donc une solution à laquelle personne n’avait pensé.
Depuis des années, la France accumule les déficits. Sa dette publique atteignait 3 536 milliards d’euros fin mars 2026, soit 117,5 % du PIB. Elle emprunte désormais à dix ans au-dessus de 4 %. Gouvernements, économistes et contribuables pouvaient s’épargner bien des inquiétudes : Jean-Luc Mélenchon avait des allumettes.
La formule date du 24 juin, lors d’une conférence de presse. Elle l’a rattrapé à la rentrée.
Soyons précis, puisque la précision manque souvent dans ce débat. Le candidat de La France insoumise ne propose pas de brûler les 3 536 milliards. Il vise la fraction détenue par la Banque de France dans le cadre des programmes d’achats de l’Eurosystème, environ 18 % du total. Ces titres, explique-t-il, pourraient être gelés ou annulés après négociation européenne. Les créanciers privés ne seraient pas directement spoliés.
La précision mérite d’être faite. Elle ne rend pas la proposition anodine.
D’autant que son auteur a lui-même senti le vent tourner. Le 23 août, devant les universités d’été de son mouvement, il ne parlait plus de feu mais de « mettre au congélateur les dettes des États ». La cheminée est devenue un congélateur en deux mois. Le vocabulaire s’est refroidi ; la proposition, elle, demeure.
À Roland-Garros, le revers est venu de partout
Le 27 août, sur le court Philippe-Chatrier, sept candidats à la présidentielle se sont succédé devant les patrons réunis par le Medef : Marine Le Pen, Bruno Retailleau, Édouard Philippe, Gabriel Attal, Raphaël Glucksmann, Marine Tondelier et lui-même.
Édouard Philippe a jugé la proposition « dangereuse ». Son image a fait mouche : à force d’expliquer à ses partenaires qu’elle ne respectera plus les règles communes, la France finirait « interdit bancaire ».
Gabriel Attal a posé la question qui fait mal. « Si vous considérez, Monsieur Mélenchon, qu’il suffit d’annuler la dette, pourquoi vous proposez en même temps d’augmenter les impôts ? C’est par pur sadisme ? »
Mais le coup le plus dur n’est pas venu de la droite. En septembre 2020, Raphaël Glucksmann cosignait dans le Journal du dimanche une tribune réclamant l’annulation de la dette détenue par la BCE. Aurore Lalucq la portait avec lui. Six ans plus tard, la même Aurore Lalucq explique qu’elle n’a « aucun tabou » sur le sujet, mais que « ce n’est pas le bon moment » : l’inflation a changé la donne, et aucune majorité européenne ne permettrait aujourd’hui une telle opération. Quand ceux qui portaient l’argument expliquent eux-mêmes pourquoi il ne tient plus, la démonstration est faite.
La dette n’est pas un tour de magie
Sur un point, Jean-Luc Mélenchon a raison : les comptes d’un État ne fonctionnent pas comme ceux d’un ménage, et une banque centrale n’est pas l’agence bancaire du coin. Cette complexité ne transforme pas pour autant une annulation en opération indolore. Si une dette cessait d’exister parce qu’on brûle le papier qui la constate, les faillites seraient une affaire de briquet.
Reste l’obstacle institutionnel. Le président français ne pourrait pas décider seul de faire disparaître ces titres. Plusieurs économistes le soulignent : il faudrait donc obtenir un accord européen et modifier le cadre dans lequel agit aujourd’hui la BCE. Ce n’est pourtant pas le meilleur argument contre la proposition. Le meilleur argument est budgétaire.
Le problème n’est pas le stock, c’est le flux
La France ne souffre pas d’abord d’un problème de dette accumulée. Elle souffre de dépenser chaque année plus qu’elle ne perçoit. En 2026, l’État prévoit d’émettre 310 milliards d’euros de dette à moyen et long terme nets des rachats, pour boucler son financement.
Annuler une partie du stock ne supprime pas le déficit qui continue de se former chaque année. Cela pourrait alléger certaines échéances et certains intérêts, mais cela ne corrige ni le déficit primaire ni l’écart persistant entre les dépenses et les recettes.
Et la facture continue de courir. La charge de la dette de l’État est prévue à 60,4 milliards d’euros en 2026. Elle dépassera 70 milliards en 2027 et 90 milliards en 2029. Ce sont autant de ressources publiques qui ne financeront ni un hôpital, ni une école, ni une route.
À qui appartient la Banque de France ?
À l’État. Son capital lui appartient intégralement.
C’est ce que la formule des allumettes escamote. Les titres détenus par la Banque de France constituent un actif de la banque centrale, tandis qu’ils sont une dette de l’État. Les annuler fait disparaître simultanément une dette publique et un actif public.
Cette perte n’est pas purement comptable : les bénéfices futurs de la Banque de France peuvent alimenter les finances publiques par l’impôt et les dividendes. En 2025, elle a certes dégagé un bénéfice de 8,1 milliards d’euros, mais celui-ci a presque intégralement servi à effacer la perte de 7,7 milliards enregistrée en 2024.
L’opération ne constitue donc pas un enrichissement gratuit de l’État. Elle modifie la structure de son bilan consolidé et peut réduire les revenus futurs de la banque centrale, tandis que les réserves monétaires créées lors de l’achat des obligations, elles, ne disparaissent pas.
On retrouve ici la vieille distinction de Frédéric Bastiat entre ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas. Ce qu’on voit serait spectaculaire : plusieurs centaines de milliards rayés des comptes. Ce qu’on ne voit pas, c’est l’actif amputé d’une banque centrale qui nous appartient, les taux exigés demain par les prêteurs, et les déficits futurs qu’il faudra bien financer.
L’histoire économique est remplie de gouvernements qui ont cherché le moyen de dépenser sans présenter l’addition. Jean-Luc Mélenchon a simplement modernisé la méthode. Il ne promet plus de payer l’addition. Il propose de brûler le ticket.
Pour le contribuable français, le problème reste désespérément le même : quelqu’un finit toujours par payer.
Benoît Perrin
Benoît Perrin est titulaire d’un master I en droit public à l’université Bordeaux IV, d’un master II à l’Institut Français de Presse délivré par l’université Panthéon-Assas, ainsi que d’un master en Management des Hommes et des organisations suivi à l’ESCP. Son parcours professionnel est à la fois ancré dans l’univers économique et dans l’engagement associatif. Consultant en organisation de 2006 à 2016 dans différents cabinets de conseil (Sia Partners, Accenture, Ayming), il met ses compétences au service des collectivités locales, des ministères et des hôpitaux pour améliorer la gestion des finances et des service publics. Désireux de participer au redressement de son pays, il s’engage fin 2016 comme directeur opérationnel de l’IFP, école de l’engagement civique où il accompagne les jeunes désireux de défendre les libertés dans les associations, la politique et les médias. En décembre 2022, il prend la direction de Contribuables Associés, première association de contribuables de France avec 350 000 membres. Apolitique, non partisane et non subventionnée, Contribuables Associés milite activement pour une gestion saine des deniers publics et lutte contre les gaspillages (rendez-vous auprès des décideurs, publication d’études, passages médiatiques, campagnes dans la presse, sur les réseaux sociaux, pétitions…).
Voir aussi
12 septembre 2026
La deuxième mort d’Habermas
par Arnaud BenedettiFondateur et directeur de la Nouvelle Revue Politique.
0 Commentaire6 minutes de lecture
24 juillet 2026
Les carnets apocryphes d’Emmanuel Macron – Troisième carnet : Par-delà la gauche et la droite
par La Nouvelle Revue Politique
0 Commentaire19 minutes de lecture
23 décembre 2025
Boualem Sansal raconte à la NRP l’après-prison : « Apprendre à vivre dans la liberté »
De retour en France après un an de détention en Algérie, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a livré un témoignage rare dans un entretien accordé à La Nouvelle Revue Politique, animé par Arnaud Benedetti.
0 Commentaire2 minutes de lecture
30 novembre 2025
Suspension de la retraite ou comment avancer en marche arrière ?
par Serge GuérinSociologue et professeur à l’INSEEC Grande École.
En obtenant la suspension de la réforme des retraites, la Néo-Gauche a enfin remporté une victoire majeure : instaurer la marche arrière automatique…
0 Commentaire8 minutes de lecture
5 décembre 2025
L’auto-sabordage du Front républicain
par Philippe GuibertConsultant, enseignant et chroniqueur TV.
Le « Front républicain » a connu un succès inattendu et retentissant pour empêcher le RN d’obtenir la majorité à l’assemblée, après la dissolution de juin 2024. Trois coups de poignard l’ont néanmoins affaibli en moins d’un an et demi.
0 Commentaire17 minutes de lecture
8 décembre 2025
La France en panne sèche de « simplification administrative » ?
Les discours de politique générale sont toujours, sous notre République, témoins des ambitions en « bosse » comme « creux ».
0 Commentaire12 minutes de lecture