Il a quatorze ans, un pistolet à eau, une gouaille certaine et un surnom qui lui a valu une célébrité fulgurante : « La Douane ». Au bord du canal Saint-Martin, à Paris, Hamza a installé son propre poste de contrôle. Deux euros pour passer sans être arrosé. « J’arrose et je pars en courant », expliquait-il au Parisien. Le personnage a été amusé, irrité, puis inquiété à mesure que les vidéos se multipliaient et que les faits reprochés dépassaient la simple plaisanterie aquatique. Le jeune homme a fait l’objet de plusieurs interpellations récentes, dans un contexte où lui sont notamment reprochés des faits de dégradations, violences en réunion, vol aggravé et résistance aux forces de l’ordre.
Mais pour certains Algériens et Franco-Algériens, cette histoire de « douane » improvisée, de passage conditionné au paiement d’un tribut et d’un garçon qui prétend faire la loi sur un axe de circulation a fait résonner un souvenir autrement plus sombre. Un souvenir grinçant : celui des faux barrages de la décennie noire.
Il ne s’agit évidemment pas de confondre un adolescent de quatorze ans, dont les actes relèvent de la délinquance et dont la situation appelle aussi une réponse éducative, avec les tueurs du Groupe islamique armé. Ce serait absurde et injuste. Mais les sociétés ont une mémoire, et les gestes possèdent parfois une généalogie qui dépasse ceux qui les reproduisent. Le contrôle arbitraire d’un passage, l’intimidation de l’usager, le tribut exigé en échange de la tranquillité : pour ceux qui ont vécu l’Algérie des années 1990, la scène n’est pas tout à fait drôle.
La décennie noire a fait entre 150 000 et 200 000 morts selon les estimations couramment retenues, auxquels s’ajoutent des milliers de disparus. Derrière ces chiffres se cache une géographie quotidienne de la peur : massacres de villages, assassinats d’intellectuels, de journalistes, d’artistes et de femmes, mais aussi routes devenues incertaines, déplacements transformés en prises de risque, contrôles et barrages clandestins. La fin du conflit fut suivie d’une politique de « concorde » puis de « réconciliation » qui contribua aussi à maintenir dans l’ombre une partie des responsabilités et des traumatismes.
Les faux barrages furent l’un des instruments les plus sinistres de la décennie noire. Sous l’apparence d’un contrôle routier, des groupes armés arrêtaient les véhicules, vérifiaient les identités, dépouillaient les voyageurs, enlevaient ou exécutaient ceux qu’ils avaient désignés comme ennemis. Ces contrôles ne servaient donc pas seulement à financer les groupes armés ; ils étaient une technique de domination de la population. Celui qui tient la route décide qui passe, qui paie, qui doit justifier son identité et, parfois, qui doit mourir. Mais les islamistes n’avaient pas besoin d’un barrage matériel pour ériger partout des frontières invisibles. Le contrôle pouvait surgir devant une école, dans une rue, à l’entrée d’un quartier ; il pouvait porter non plus sur les papiers d’identité, mais sur une barbe, une profession, une parole ou, pour les femmes, un vêtement. C’est dans cet univers de surveillance et de terreur que grandit Katia Bengana, lycéenne kabyle de dix-sept ans, assassinée en 1994 après avoir refusé de céder aux injonctions islamistes sur le port du voile. Elle est morte de la même prétention totalitaire à contrôler le passage, le corps et la liberté — cette volonté de décider qui peut circuler dans l’espace public et à quelles conditions.
Elle était brillante, jeune et courageuse. Elle était à peine plus âgée que « La Douane ».
Ce mécanisme (check-points et extorsion) n’appartient d’ailleurs pas à la seule histoire algérienne. On le retrouve aujourd’hui dans d’autres espaces où des organisations armées islamistes disputent à l’État l’exercice concret de la souveraineté. En Somalie, Al-Shabaab a développé un véritable système parallèle de taxation et de racket. Les rapports sur son économie politique montrent que les checkpoints participent à son financement aux côtés de la zakat forcée, de la taxation des entreprises, des importations et des produits agricoles. L’Agence de l’Union européenne pour l’asile décrit explicitement les checkpoints comme l’une des sources de revenus du mouvement.
Le barrage est ainsi plus qu’un obstacle matériel. Il constitue une représentation miniature du pouvoir totalitaire : « Je contrôle ta circulation, donc je contrôle ta vie. » La liberté commence peut-être par une chose aussi élémentaire que celle-ci : pouvoir emprunter une route sans demander l’autorisation, traverser un quartier sans payer un tribut, être une femme et marcher dans la rue sans devoir justifier sa tenue.
Ce rapprochement n’est pas une accusation portée contre un enfant. C’est une interrogation adressée aux adultes. Pourquoi trouvons-nous amusant qu’un adolescent fasse de l’intimidation un spectacle ? Pourquoi le passage de la transgression à la célébrité est-il devenu si rapide ? Pourquoi la victime disparaît-elle derrière le personnage viral ? Une femme poussée dans un canal, un cycliste arrosé sous la menace, un commerce ou un passant importuné deviennent des figurants dans la construction d’une notoriété numérique.
Ce qui commence comme une plaisanterie peut installer une idée plus inquiétante : l’espace public appartient à celui qui ose s’en emparer et la règle est celle que le plus intimidant impose aux autres. C’est précisément le contraire de la liberté de circulation.
L’histoire de Katia a été remise en récit sous le titre La lycéenne qui défiait les islamistes, par l’auteur kabyle écrivant sous le nom d’Allas Di Tlelli — un nom de plume qui place la liberté (tlelli en kabyle) au cœur même de son identité littéraire. Or cet écrivain se trouve aujourd’hui détenu en Algérie. Arrêté le 30 décembre en Kabylie, il a été placé en garde à vue prolongée, puis en détention provisoire depuis, ce qui peut se prolonger de manière indéfinie comme c’est souvent le cas pour les détenus d’opinion en Algérie.
La boucle est amère. Une adolescente est assassinée pour avoir refusé que des islamistes lui dictent sa conduite. Des décennies plus tard, celui qui raconte son courage est emprisonné. Entre les deux, l’Algérie a proclamé la « réconciliation », mais elle n’a toujours pas réconcilié sa société avec la liberté.
Voilà pourquoi « La Douane » fait rire jaune. Non parce qu’il faudrait transformer un garçon de quatorze ans en symbole de la décennie noire. Mais parce que les survivants savent ce que signifie l’abandon progressif d’un espace commun aux petits pouvoirs de fait. Ils savent qu’une route libre n’est pas un détail et qu’un barrage commence toujours par une question simple : qui vous donne le droit de passer ?
La réponse d’une démocratie devrait être sans ambiguïté : nul particulier, nul groupe armé, nul prédicateur et nul pouvoir arbitraire n’a à accorder ce droit.
Liberté pour Allas Di Tlelli. Et liberté de circulation, partout.
Voir aussi
25 juin 2026
Illibéralisme du haut
par Arnaud BenedettiFondateur et directeur de la Nouvelle Revue Politique.
0 Commentaire8 minutes de lecture
17 juin 2026
Arnaud Teyssier – LE VRAI SENS DU 18 JUIN
par La Nouvelle Revue Politique
0 Commentaire18 minutes de lecture
23 décembre 2025
Boualem Sansal raconte à la NRP l’après-prison : « Apprendre à vivre dans la liberté »
De retour en France après un an de détention en Algérie, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a livré un témoignage rare dans un entretien accordé à La Nouvelle Revue Politique, animé par Arnaud Benedetti.
0 Commentaire2 minutes de lecture
22 novembre 2025
Le monde comme volonté et représentation : le grand fleuve du pessimisme
par Robert RedekerPhilosophe et professeur agrégé de philosophie.
Vous êtes intimidé par ce grand fleuve ? Vous hésitez, ne savez comment l’apprivoiser ! Ne lanternez pas, montrez-vous impavide, plongez !
0 Commentaire7 minutes de lecture
3 décembre 2025
Principes et enjeux de la déconstruction
par Baptiste RappinMaître de Conférences HDR à l’IAE Metz School of Management.
On entend souvent parler de la déconstruction, en particulier dans les milieux conservateurs qui s’indignent de ses ravages, soit de façon directe, soit, le plus souvent, de façon indirecte. Qui, en effet, n’a pas entendu parler de « wokisme » ou de « cancel culture » ?
0 Commentaire37 minutes de lecture