Il est des nominations qui ne relèvent plus de la maladresse diplomatique, mais du symptôme politique. En désignant Habtom Zerai Ghirmay, chef de la mission permanente de l’Érythrée auprès des Nations unies à Genève, comme président-rapporteur du Forum social du Conseil des droits de l’homme, l’Organisation des Nations unies ne commet pas une simple erreur d’appréciation. Elle révèle la crise profonde de légitimité qui mine depuis longtemps le système international.
Car enfin, de quel État parle-t-on ?
De celui que les ONG et les chercheurs surnomment depuis deux décennies le « Gulag State » ou la « Corée du Nord de l’Afrique ». D’un pays systématiquement classé parmi les derniers au monde pour la liberté de la presse, la liberté d’expression ou la liberté religieuse. D’un régime qui impose à toute une génération un service national à durée indéterminée, dénoncé par les Nations unies elles-mêmes comme un système pouvant s’apparenter à de l’esclavage contemporain. D’un État dont les prisons secrètes, les disparitions forcées, les violences sexuelles et la répression transnationale sont documentées depuis des années par les rapporteurs spéciaux, les commissions d’enquête et les organisations internationales.
Et pourtant, c’est précisément ce régime qui est aujourd’hui invité à présider un forum consacré aux droits humains. Cette nomination m’interpelle d’autant plus qu’elle n’est pas abstraite.
En mai 2025, après la publication de mon article dans African Arguments consacré à la répression transnationale exercée par les régimes érythréen et algérien contre leurs oppositions démocratiques, la Mission permanente de l’Érythrée à Genève publiait un communiqué officiel de trois pages me visant personnellement. Sous la direction de Habtom Zerai Ghirmay, j’y étais présentée comme une « pseudo-experte », une militante néocoloniale, proche de groupes qualifiés de terroristes, dont les travaux seraient destinés à nuire à l’Érythrée, à l’Algérie et même à la Russie. Mon ouvrage Eritrea’s Gold Rush, pourtant encore sous embargo éditorial et évalué à quatre reprises par des experts internationaux avant sa publication chez Bloomsbury, y était déjà dénoncé comme un instrument de propagande destiné à décourager les investisseurs.
Cette réaction était révélatrice. Ce n’était pas seulement une chercheuse que l’on cherchait à discréditer. C’était la méthode scientifique elle-même. Lorsqu’un livre n’a pas encore été publié mais fait déjà l’objet d’une campagne officielle de dénigrement par un État, ce n’est pas sa qualité académique qui inquiète. C’est ce qu’il est susceptible de révéler.
Quelques semaines plus tard, un scénario presque identique se reproduisait. À la suite d’une tribune coécrite avec le philosophe Robert Redeker dans le Journal du Dimanche sur les chrétiens de Kabylie, le média Algérie Patriotique, réputé proche du pouvoir algérien, nous qualifiait de « nouveaux pioupious du MAK ». Là encore, notre travail était réduit à une supposée entreprise néocoloniale au service du séparatisme et du terrorisme.
La mécanique est désormais parfaitement rodée. Lorsqu’un chercheur documente les atteintes aux droits fondamentaux, il cesse d’être un universitaire pour devenir un agent étranger. Lorsqu’un journaliste enquête, il devient un militant. Lorsqu’un défenseur des droits humains rencontre des opposants démocratiques, il est accusé de soutenir le terrorisme.
Ce procédé consiste à criminaliser l’opposition politique afin d’interdire toute solidarité internationale avec elle. Les militants de la Blue Revolution érythréenne ou du Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK), les journalistes indépendants, les universitaires critiques, les organisations de défense des droits humains : tous sont progressivement enfermés dans une même catégorie commode, celle de « l’extrémisme ».
Le cas du journaliste Christophe Gleizes en fournit une illustration inquiétante. Son crime ? Avoir exercé son métier en rencontrant des acteurs que le pouvoir juge infréquentables.
Cette logique est précisément celle que j’analysais dans African Arguments sous le concept de « répression transnationale ». Les États autoritaires ne se contentent plus de faire taire leurs opposants sur leur territoire. Ils exportent leurs méthodes jusqu’en Europe, utilisent leurs représentations diplomatiques pour surveiller leurs diasporas, exercer des pressions sur les réfugiés, collecter des fonds ou discréditer les chercheurs qui documentent leurs pratiques.
Pourtant, malgré ces attaques, le travail continue. Quelques semaines après ces campagnes de dénigrement, j’étais invitée à intervenir lors de la 60e session du Conseil des droits de l’homme des Nations unies, à Genève, dans un événement consacré aux détentions arbitraires fondées sur la religion ou les convictions. J’y participais aux côtés de représentants kabyles et érythréens, unis par une même aspiration : défendre les libertés fondamentales contre des régimes qui les refusent. Nous avons pu rencontrer le bureau de la rapporteuse spéciale sur la liberté de religion ou de conviction. Une nouvelle invitation m’a ensuite été adressée pour la 61e session.
Mais derrière les débats diplomatiques se trouvent des destins humains. Je pense à Mira Moknache, universitaire kabyle, emprisonnée depuis des mois sans avoir été jugée. Son seul tort est d’avoir exercé sa liberté d’expression dans un pays où la recherche, comme le journalisme, devient suspecte dès lors qu’elle échappe au récit officiel. Je pense également à Dawit Isaak, journaliste érythréo-suédois arrêté en septembre 2001 lors de la fermeture de la presse indépendante. Vingt-cinq ans plus tard, il n’a jamais été jugé. Nul ne sait officiellement où il est détenu, même si plusieurs sources estiment qu’il est toujours en vie. Son cas est devenu le symbole mondial d’un journalisme réduit au silence par la force. Le 20 février 2025, j’ai eu l’honneur de participer au Geneva Summit for Human Rights and Democracy aux côté de sa fille, Bethlehem Isaak. Son combat, comme celui des familles des prisonniers kabyles, rappelle que derrière chaque rapport des Nations unies, derrière chaque résolution et derrière chaque classement international, il existe des hommes et des femmes privés depuis des années de leur liberté, parfois simplement pour avoir écrit un article, enseigné dans une université ou exprimé une opinion.
Le 23 juillet dernier, Amar Bendjama, ambassadeur et représentant permanent de l’Algérie auprès de l’ONU, a été élu à l’unanimité président du Conseil économique et social des Nations unies (ECOSOC), l’organe qui joue un rôle central dans l’accréditation des organisations non gouvernementales auprès des Nations unies. La Ligue kabyle des droits de l’homme, qui souhaite obtenir un statut consultatif, organiser des side-events et pouvoir saisir les rapporteurs spéciaux, devra nécessairement passer par ce processus, donc littéralement demander la permission à Alger.
Comment les défenseurs des droits humains peuvent-ils espérer être entendus lorsque les États qu’ils dénoncent participent eux-mêmes à la gouvernance des institutions censées les protéger ? Comment des victimes de répression transnationale peuvent-elles avoir confiance dans un système où leurs gouvernements disposent d’un droit de regard sur les mécanismes internationaux auxquels elles demandent précisément protection ?
Ajoutons à cela que la diplomate Sophia Tesfamariam, figure emblématique du régime d’Asmara qui enrôle des enfants soldats, siège aujourd’hui à la vice-présidence du conseil exécutif de l’UNICEF, « une trahison de l’enfance » comme je l’avais titré dans une tribune pour la World Peace Foundation. Là encore, ce n’est pas la légalité de la procédure qui interroge. C’est sa signification politique. Je ne réclamerai donc pas la démission de Habtom Zerai Ghirmay. Le problème dépasse sa personne. Il ne suffira pas davantage de remplacer un représentant érythréen par un autre diplomate ou de retirer demain une présidence à l’Algérie. Le système produira inévitablement les mêmes résultats tant qu’il continuera à reposer exclusivement sur la représentation des États, sans considération pour les peuples.
Nous persistons à considérer l’ONU comme l’incarnation naturelle de la communauté internationale. Or cette vision ne correspond plus à la réalité.
Le véritable paradoxe africain est peut-être là. Au lendemain des indépendances, la résolution du Caire de 1964 constituait probablement le moins mauvais des choix. Les dirigeants de la jeune Organisation de l’unité africaine craignaient qu’une remise en cause générale des frontières héritées de la colonisation ne plonge le continent dans une succession infinie de guerres territoriales. Le principe de l’uti possidetis juris, consistant à préserver les frontières administratives coloniales au moment de l’indépendance, répondait à une urgence historique : éviter le chaos.
Soixante ans plus tard, force est de constater que ce choix n’a pas produit les effets escomptés. Les conflits n’ont pas disparu ; ils se sont déplacés à l’intérieur des États. De la Casamance à la Kabylie, du Somaliland à l’Ambazonie, de l’Ogaden au Biafra, les revendications identitaires, culturelles ou politiques se sont multipliées. Les frontières sont demeurées stables, mais les sociétés qu’elles enferment restent profondément traversées par des aspirations contradictoires.
L’Afrique est souvent présentée comme un continent d’États jeunes. Mais ce sont les États qui sont jeunes ; les peuples, eux, sont souvent plurimillénaires. Les Kabyles, les Somalis, les Oromos, les Afars, les Tigréens, les Ashantis ou les Touaregs ne sont pas nés avec la décolonisation. Ils possèdent leurs langues, leurs institutions, leurs traditions juridiques, leurs mémoires et parfois leurs propres expériences étatiques bien antérieures à la colonisation européenne. Or les États issus des indépendances ont rarement cherché à construire leur légitimité à partir de cette profondeur historique. Ils ont préféré fonder leur récit national sur la lutte anticoloniale.
Cette mémoire héroïque a naturellement toute sa place dans l’histoire africaine. Mais elle est devenue, dans de nombreux pays, l’unique fondement de la légitimité politique. Les partis de libération se sont transformés en partis-États. Leur légitimité ne procède plus d’un consentement démocratique renouvelé ; elle repose sur un héritage révolutionnaire constamment réactivé.
Dès lors, toute contestation du cadre étatique devient une remise en cause de la décolonisation elle-même. Ce glissement est fondamental. L’opposant n’est plus un adversaire politique ; il devient un nostalgique du colonialisme. Le défenseur de l’autodétermination n’est plus un militant ; il devient un séparatiste, puis un terroriste. Le chercheur qui étudie ces mouvements cesse d’être un universitaire pour devenir un agent de l’étranger.
La criminalisation du MAK en Algérie ou les accusations portées contre les militants de la Blue Revolution en Érythrée s’inscrivent dans cette logique. Il ne s’agit pas seulement de neutraliser des opposants. Il s’agit de protéger le récit fondateur de l’État lui-même. Car ces régimes savent qu’ils reposent moins sur une adhésion populaire que sur un principe hérité de la décolonisation : l’intangibilité des frontières, gardées comme un pré carré par le parti révolutionnaire qui n’a pas réussi sa mue entre la guérilla et la gouvernance démocratique.
Il est donc peut-être temps de poser une question longtemps restée taboue : la stabilité du continent peut-elle continuer à reposer exclusivement sur des frontières tracées par les administrations coloniales ?
Poser cette question ne revient pas à appeler au démembrement de l’Afrique. Elle consiste à reconnaître que la véritable unité politique ne peut durablement naître que de la légitimité, du consentement et de la libre adhésion des peuples. Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ne devrait pas être perçu comme la négation de la décolonisation. Il devrait en être, au contraire, son ultime accomplissement.
Or les institutions internationales, créées après la Seconde Guerre mondiale pour préserver la paix entre les États, peinent désormais à protéger les peuples contre leurs propres États. Au fil des décennies, les représentants de régimes autoritaires ont investi les rouages du multilatéralisme. Ils y défendent avec constance une même doctrine : la souveraineté nationale absolue, l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation et le principe de non-ingérence dans les affaires intérieures, y compris lorsque sont documentées des violations massives des droits humains.
Ces principes répondent naturellement à une logique de stabilité internationale. Aucun État ne souhaite voir ses frontières constamment remises en cause. Mais ils sont devenus, dans la pratique, un puissant instrument de protection des pouvoirs en place. Au nom de la souveraineté, des gouvernements peuvent rejeter les critiques des rapporteurs spéciaux des Nations unies. Au nom de la non-ingérence, ils dénoncent les enquêtes internationales comme des entreprises néocoloniales. Au nom de l’intégrité territoriale, ils assimilent toute revendication d’autodétermination à une menace contre l’ordre international.
Cette vision trouve aujourd’hui des soutiens puissants au sein du système international. La Russie et la Chine, qui défendent depuis longtemps une conception particulièrement restrictive de la souveraineté, s’opposent régulièrement à toute évolution susceptible d’accroître l’ingérence internationale dans les affaires internes des États. Dans de nombreuses enceintes multilatérales, cette convergence d’intérêts contribue à consolider un ordre international où la protection de l’État prévaut souvent sur celle des citoyens.
L’ONU continue ainsi de sanctuariser un système pensé dans l’urgence des indépendances. Ce qui devait être une solution provisoire pour éviter le chaos est devenu un dogme politique. Les frontières sont réputées intangibles ; les régimes qui les administrent, quels que soient leurs abus, bénéficient d’une présomption de légitimité ; les peuples, eux, sont invités à patienter au nom de la stabilité.
Il est peut-être temps d’inverser cette logique. Car la véritable stabilité ne naît jamais de la seule coercition territoriale. Elle repose sur une légitimité politique librement consentie. Tant que le droit international continuera de protéger plus efficacement les frontières que les peuples, offrant de véritables permis de tuer à huis clos, il entretiendra les crises qu’il prétend résoudre.
L’heure n’est plus à sauver un système qui se délégitime lui-même. Elle est à imaginer un ordre international qui représente enfin les peuples avant les régimes.
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