Doit-on s’étonner du niveau de tension et de violence qui règne dans l’espace public ? Sans doute y aurait-il moins de fébrilité à l’approche des élections présidentielles si les différents courants politiques avaient gagné des galons de respectabilité et d’efficacité pendant la mandature de leurs représentants, car le principal obstacle à surmonter est la défiance des citoyens. Comment pourrait-il en être autrement quand la paresse semble guider la stratégie d’une grande partie de nos gouvernants ou des prétendants à gouverner ?
Nostalgique du Maghreb, Jean-Luc Mélenchon, figure tutélaire de La France Insoumise, veut faire venir le Maghreb en France. Devenant « Maghrébin européen », il rejoue la colonisation à l’envers, de l’Afrique à la France, sans effort, sans se déplacer. Colonialisme, assignation à la « race », l’ethnie, la religion, récupération de l’idéologie communautariste américaine et sa grille de lecture du monde, bref… que du vieux ou du collage de Gribouille d’un modèle sur un autre qui ne lui correspond pas. Paresse encore. Il est sans doute plus facile de troquer la laïcité contre la flatterie électoraliste de bas étage, l’exacerbation de la haine victimaire et de la « destructivité » (Rabinovitch, 2009) propre à chaque être humain. Facilité toujours. Paresse aussi dans les discours : fin de l’argumentation objective pour une volonté délibérée de faire taire la critique et de manipuler ses interlocuteurs. Quelques mots clefs à répéter en meute et en signe d’allégeance. Extrême droitisation de l’opposant comme seul argument et aboiement. Une communication manipulatoire plutôt que le respect du statut d’égal de son interlocuteur et de sa liberté de réfléchir et de s’opposer. Économie de l’égalité et de la liberté. Par flemme, la gauche insoumise, très inspirée finalement par les travaux du « think tank progressiste » Terra nova de 2011, ne s’intéressera qu’à ceux qui votent pour elle. S’ils sont phallocrates, antisémites et totalitaristes ? Peu importe si ça épargne du travail de conviction. L’autre gauche de l’Assemblée nationale ? Même constat, complicité parfaite pour une alliance électorale, et annonce de prise de distance quand le mal est fait. Le beurre, l’argent du beurre et le sourire de la crémière, pour les partisans du moindre effort.
Même grille de lecture et même posture moralisatrice du côté de la « Macronie », mais une autre vision économique : la théorie du ruissellement. Vieux discours thatchérien éculé : « there is no alternative ». Nul besoin d’inventer autre chose. Mondialisation heureuse, Europe fédérale alignée sur le multiculturalisme anglo-saxon… Diluer la France dans l’Europe suppose un minimum d’efforts : ne rien défendre, ni la souveraineté du peuple, ni son indivisibilité, ni sa laïcité, ni son industrie, ni sa paysannerie, ni sa langue, ni son patrimoine, ni ses services publics, ni ses enfants. L’endettement de la France permet d’asservir les Français sans rien faire et d’entraîner l’effacement de la France au sein de l’Europe.
Les moralisateurs de droite excellent quant à eux dans la culpabilisation des Français pour l’endettement abyssal de leur pays, comme s’ils en étaient les responsables et croyaient à l’argent magique. À l’exception des paresseux qui veulent se faire entretenir, qui peut croire à cette fable quand le nombre de travailleurs pauvres augmente, quand le pouvoir d’achat s’effondre, quand le taux de prélèvement des impôts est au plus haut ? Qui rassure les marchés et les prêteurs, les Français et leurs 6 600 milliards d’euros d’épargne ou la dette de plus de 3 000 milliards d’euros creusée par nos dirigeants sans qu’elle soit principalement imputable à des investissements ?
Les mêmes accusateurs répètent à l’envi qu’on a les dirigeants qu’on mérite… Le parcours des différents chefs d’État et de leurs ministres atteste à l’évidence que tous les prétendants à une fonction élective ou gouvernementale ne bénéficient pas des mêmes opportunités. Qui mérite une Europe qui désarme les citoyens ? Pas les Français qui ont voté contre. Qui a demandé au Conseil d’État de ne plus suivre la lettre et l’esprit de la loi de 1905 (Sauvé, 2018 ; Tuot, 2013) ? Pas les Français, très attachés à la loi de 1905. Qui a demandé au Conseil constitutionnel ou au Conseil d’État de remplacer le Parlement ? L’étendue de la liste des coups de sabre dans le contrat républicain sans l’aval des Français semble sans fin. Trouverait-on un citoyen ordinaire pour condamner EDF à s’auto-concurrencer ? Aurait-il sous-traité des missions régaliennes à des ONG non représentatives du peuple et non transparentes, ou à des associations qui, avec l’argent du contribuable, intentent des procès contre la volonté du peuple ?
Se pose la question de la démocratie en filigrane et en surplomb. Gouvernants, parlementaires ou partis politiques ont, dans leur grande majorité, volontairement oublié les leçons de la démocratie : « Cléon défendait la démocratie en soutenant que l’intérêt de la cité était mieux défendu par cette majorité (plèthos) de gens ordinaires, ignorants certes, mais modérés et sensés (sôphrones), capables donc de transformer leur ignorance en qualité » (Fouchard, 1997, p. 211). Il est fréquent de s’interroger sur le « clivage » gauche-droite et sur sa pertinence, notamment en raison de l’émergence du parti présidentiel « et de droite et de gauche », aligné sur les positions de la nouvelle gauche dans tous les domaines, excepté celui du ruissellement de la richesse à partir des « premiers de cordée ». Ce brouillage des lignes par des étiquetages trompeurs incite à trouver d’autres catégorisations comme celui du clivage souverainistes/européistes, mais la catégorisation sans doute la plus pertinente est démocrates/non démocrates, avec une infinité de manières de n’être pas démocrate. Toutes les formes de systèmes politiques qui refusent de donner la parole décisionnaire au peuple ne sont pas des démocraties, y compris celles qui se qualifient de « démocraties représentatives », dès lors que la représentation n’est pas conçue comme un pis-aller (Vedel, 1995), mais comme une forme achevée de la démocratie. Notre démocratie pourrait s’apparenter à un pis-aller acceptable si les référendums ponctuaient régulièrement la vie politique (Art. 3 de la Constitution de 1958) et si les gouvernants n’avaient pas l’arrogance de justifier l’absence de référendum par un discrédit jeté sur les citoyens qui voteraient mal. Quand il n’y a pas eu de référendum depuis 20 ans, quand certains sujets sont exclus des référendums par des élites qui estiment que le peuple ne peut décider de ce qui le concerne, quand une décision référendaire capitale sur le traité constitutionnel européen en 2005 a été violée, la conclusion est sans appel : nous ne sommes plus en démocratie.
Maintenir le peuple à l’écart, changer de peuple, autant d’idées qui permettent de régner sans effort. On peut toujours dire avec cynisme aux Français que les promesses électorales n’engagent que ceux qui les croient et penser paresseusement qu’ils l’accepteront indéfiniment…
Anne-Hélène Le Cornec Ubertini
Maître de conférences HDR en sciences de l’information et de la communication.
Dernier livre paru : Le Poison du Communautarisme – La gauche sans le peuple, décembre 2024, Paris, L’Harmattan.
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