Mardi, la démocratie américaine a battu l’argent. Les républicains ont perdu la majorité au Sénat et Donald Trump voit sa capacité d’agir amputée. Elon Musk avait pourtant injecté des centaines de millions de dollars dans la campagne. La marée bleue est passée sans lui demander son avis. Les technocapitalistes que dépeint Giuliano da Empoli dans Le Fondateur viennent d’apprendre qu’une fortune n’achète pas un peuple. Leurs intérêts et ceux des électeurs divergeaient, c’est le moins que l’on puisse dire. Dès lors, comment juger, après ce scrutin, la dernière scène du Fondateur, roman du quasi-oracle politique Giuliano da Empoli ? Washington vient de montrer qu’un bulletin peut contrarier ceux qui se croient les maîtres du monde. L’enjeu paraît plus grave.
G., le narrateur, y tue Alexander Zimmer. Il enfreint le commandement « Tu ne tueras point » et semble le faire pour sauver une jeune femme dénommé Gaïa. Dans Le Fondateur, Alexander Zimmer dirige Panoptik. Le lecteur reconnaît Peter Thiel derrière ce nom d’emprunt. Son conseiller et narrateur, G., demeure privé de prénom. L’initiale est aussi celle de Giuliano. Mais lorsque le roman accumule les ressemblances vérifiables, peut-il demander au lecteur de considérer comme fortuite la seule ressemblance qui dérange ?
Pour mesurer ce que ce dénouement demande au lecteur, il faut revenir au choc provoqué en 1889 par Le Disciple de Paul Bourget : un roman qui obligeait déjà les écrivains à répondre des actes que leurs livres pourraient rendre pensables.
La méfiance envers le roman est plus ancienne. Elle fut accusée de corrompre les âmes des lecteurs qui imiteraient ses héros. Bourget déplace ce procès des « mauvaises lectures ». Le soupçon de faiblesse ne frappe plus seulement le lecteur, c’est l’écrivain que l’on interroge sur ce que ses mots rendent possible.
Adrien Sixte, philosophe, découvre que Robert Greslou a puisé dans ses théories de quoi justifier une expérience cruelle sur Charlotte, qui finit par se suicider. Sixte n’a rien commandé. Pourtant, ses idées ont trouvé un corps, une volonté, une victime. Dans sa préface, Bourget avertit qu’aucun homme de lettres ne devrait cesser de « trembler de responsabilité ». Il cherche dans les actes de Greslou la trace d’une pensée, comme la police judiciaire traque l’ADN d’un coupable inconnu. Une influence ne prouve aucune culpabilité. Mais le livre n’a-t-il laissé aucune empreinte ?
Le Disciple ébranle jusqu’aux écrivains. Bourget, analyste admiré des passions, semblait proche des défenseurs de l’autonomie de l’art. Anatole France s’inquiète de ce qu’un tel raisonnement ferait subir à la liberté intellectuelle. Leur querelle n’a jamais été close.
Giuliano da Empoli ne parle pas davantage depuis une tour d’ivoire. Ancien conseiller politique en Italie, auteur du best-seller les Ingénieurs du chaos, que le tout Paris politique s’est arraché, il est devenu l’un des interprètes les plus écoutés des mutations du pouvoir . Son roman paraît alors que la puissance des entrepreneurs de la technologie, qu’il essentialise sous le terme de « Fondateurs », occupe et préoccupe le débat public.
Son héro G. supporte longtemps les extravagances de Zimmer. Le point de rupture vient avec Gaïa lorsqu’elle renonce à l’épouser et disparaît. Zimmer veut alors mobiliser les ressources de son entreprise Panoptik, qui ressemble en tout point à Palantir, pour la retrouver. G., probablement épris d’elle, décide alors de tuer « ce » fondateur. Gaïa porte le nom de la Terre. Derrière cette femme que l’on veut empêcher de fuir, chacun peut apercevoir l’humanité poursuivie par une machine qui ne tolère plus qu’on lui échappe.
Paul Bourget demandait ce qu’un disciple fait des idées de son maître. Demandons à Giuliano da Empoli ce qu’un lecteur peut faire du geste de G. Vous avez rendu Zimmer reconnaissable. Vous avez donné à son adversaire votre initiale. Vous avez attendu que la fuite de Gaïa paraisse impossible pour faire surgir le meurtre. Quelles autres issues avez-vous ménagées ? Vouliez-vous que nous jugions cet acte, ou que nous en venions à le souhaiter ?
Si Zimmer est Thiel et si G. peut être lu comme Giuliano, « Houston, we have a problem ». Dans le cas d’espèce, un écrivain influent semble éprouver la performativité de son art en laissant germer l’idée qu’un acte sans retour serait le dernier recours contre les nouveaux maîtres du monde. Pourtant les résultats des Midterms racontent une tout autre fin loin de Bourget et plus proche de Montesquieu qui voulait que « le pouvoir arrête le pouvoir ». Mardi, c’est un bulletin de vote qui s’en est chargé. Le Fondateur est-il un acte d’écrivain ou déjà une nouvelle forme d’action politique. Monsieur da Empoli, votre lecteur doit-il voter, ou bien… ?
Jacky Isabello, Fondateur du cabinet Parlez-moi d’Impact
Jacky Isabello
Jacky Isabello dirige le cabinet Parlez-moi d’Impact, qu’il fonde en 2023 après la cession de son agence CorioLink. Diplômé de l’École Supérieure de Gestion de Paris, il débute au cabinet du ministre des PME Jean-Pierre Raffarin avant de créer, en 1998, Press & Vous, rachetée en 2010 par le groupe Wellcom. Il poursuit ensuite son parcours entrepreneurial en lançant AlgoLinked puis CorioLink en 2014. Co-auteur de plusieurs ouvrages consacrés à l’entreprise et au travail, dont En finir avec la dictature du salariat, écrit avec Thibault Lanxade, il a également contribué à un rapport remis au président du Sénat sur l’esprit d’entreprendre. Officier de réserve de la Marine nationale et administrateur du think tank Synopia, Jacky Isabello est membre du comité éditorial de La Nouvelle Revue Politique, où il publie régulièrement.
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