Les écrans nous rapprochent-ils vraiment ? Dans La Révolution affective. Quand le numérique détruit le lien, paru le 30 septembre 2026 aux éditions Albin Michel, Baptiste Detombe défend une thèse à contre-courant : loin de favoriser les relations humaines, les technologies numériques, des applications de rencontre à l’intelligence artificielle, fragilisent nos liens, au point d’amener à une obsolescence programmée de nos relations. À 26 ans, ce fonctionnaire dans les institutions de la République, philosophe de formation et fondateur du média étudiant Gavroche, est déjà auteur de plusieurs ouvrages, dont L’Homme démantelé : comment le numérique consume nos existences (Artège, 2025), analyse les conséquences anthropologiques, sociales et politiques de cette révolution silencieuse. Il appelle à reprendre le contrôle du monde numérique pour réhabiliter la rencontre physique, l’engagement affectif et les conditions mêmes du vivre-ensemble.
Dans un monde numérique, toujours plus artificiel, saturé d’écrans et d’algorithmes, les hommes ont désappris à se lier, écrivez-vous. Or le numérique devait, au contraire, multiplier les liens, lever les barrières et les frontières. Que s’est-il donc passé ?
C’est cet idéal fantasmé qui nous a fait perdre un temps précieux : alors que certains, comme le diplomate Pierre Lévy, attendaient du numérique qu’il ouvre la voie à une hyper-connexion favorisant une « agora mondiale » au profit d’une véritable intelligence collective, nous avons vu naître des sociétés désarticulées aux structures sociales atomisées. Entendons-nous bien, ce processus de dislocation sociale a commencé dès l’entrée dans la modernité industrielle, et est donc indissociable du développement capitaliste, mais prend, dans le monde virtuel, une dimension bien plus menaçante.
Toute l’erreur du développement – et non « progrès » – technique vient de l’ignorance de la nature humaine : nous ne sommes pas faits pour supporter l’effondrement des limites spatio-temporelles de nos interactions sociales. Être sollicité en tout temps et en tout lieu ne fait que renforcer une forme de saturation cognitive. Plus nous sommes appelés à l’ubiquité, plus nous montrons des signes de détresse nerveuse, plus nos interactions donnent lieu à des frictions, des quiproquos. L’hyper-connexion a donc pour corolaire l’hyper-conflictualisation de la vie sociale. La limite technique jouait un rôle de régulateur de nos interactions, sa disparition crée une situation inédite où l’altérité frotte en permanence avec notre identité, sans disposer d’un temps minimal d’incubation. Là où, selon Karl Marx, le capitalisme devait créer un monde économique faisant de l’instabilité la norme, la révolution numérique a transposé cette instabilité dans le champ relationnel. L’hyper-connexion est aussi l’hyper-choix, l’hyper-comparaison, l’hyper-frustration et donc le gâchis relationnel généralisé. Que ce soit à l’échelle individuelle ou collective, nous nous prédisposons à des séismes relationnels permanents.
À cela se surajoute un point à marteler : le numérique n’a jamais été fait pour nous lier, mais pour transformer notre vie, notre attention, en donnée commerciale. Or, plus notre attention est prise pour cible pour le marché, moins nous pouvons être attentionnés pour nos proches. La Tech nous prépare à un monde profondément anti-social, voire plus encore un « siècle antisocial », dont nous commençons déjà à pâtir.
Les applications de rencontre, sur lesquelles vous revenez dans tout un chapitre, n’ont jamais été aussi nombreuses et populaires. La majorité des rencontres se noue désormais à travers elles. Ne sont-elles pas la marque d’une résistance, la preuve d’un besoin social consubstantiel à notre humanité la plus profonde ?
Les applications de rencontre ne sont en aucun cas une résistance, bien au contraire, elles témoignent de l’OPA de la Tech sur ce que j’appelle « l’écosystème relationnel ». Notre vie sociale a littéralement été prise en otage par le monde numérique. Il propose ainsi de rendre marchand ce qui, autrefois, était une sécrétion naturelle de notre monde social : la relation. Pour avoir accès à un plus grand nombre de profils, il suffit de souscrire à un abonnement premium ou, en matière amicale, d’opter pour un abonnement payant sur « Timeleft ». Les conditions anthropologiques élémentaires d’existence deviennent ainsi une affaire d’argent. Là est la révolution des applications de rencontre, ni plus ni moins.
Ensuite, si les applications de rencontre sont effectivement le premier moyen de rencontre amoureuse aux États-Unis, ce n’est pas le cas en France, où elles arrivent à la troisième place. Pour être précis : les applications permettent, en proportion, de nombreuses relations courtes, aussi fameusement appelées « coups d’un soir », mais très peu de relations pérennes aboutissant sur un mariage. Elles sont donc surtout un moyen efficace de consommer l’altérité, un outil de satisfaction égotique, bien plus qu’une interface de rencontre. De nombreux traits expliquent ses échecs : survalorisation du critère physique du fait de la place prépondérante des photos, paradoxe du choix rendant structurellement difficile le fait de s’engager pleinement avec un profil issu d’une telle interface, lassitude liée aux « dates » qui fragilise l’élan passionnel nécessaire aux débuts de l’aventure relationnelle, etc. De manière générale, le fait que leur modèle économique repose sur notre solitude ne laisse pas présager la mise en place d’un algorithme favorisant les chances de succès. Nous avons laissé s’installer plus de vingt années de badinages numériques qui pourraient bien se traduire par un gaspillage relationnel significatif. Cette interface relationnelle pourrait bien avoir mené à des rencontres avortées qui ne se feront jamais, le vrai coût des applications de rencontre est un coût d’opportunité.
Ce qui est vrai en revanche, c’est que les applications de rencontre traduisent ce désir de rencontres consubstantiel à l’humanité, comme l’avait relevé Aristote il y a plus de deux millénaires. Et c’est bien parce que notre désir relationnel n’est pas optionnel mais bien vital, qu’il est une dépense contrainte indépassable. En prenant en otage le marché de la rencontre, la Tech s’assure une manne de profits colossale mais surtout… inépuisable.
A vous lire, nous tombons tous dans un piège. La profusion de choix, tels que ceux offerts dans les applications de rencontre, prépare mal l’individu à la déception. Au premier accroc, la tentation est forte de partir. « Il y a toujours mieux ailleurs ». Ainsi la précarité affective et la frustration s’imposent-elles… Comment sortir de cette impasse ?
L’hyper-choix apparaissait déjà dans les centres urbains, les métropoles, seulement ce dernier s’est radicalisé dans le monde numérique : plus de frontières géographiques, tous les profils potentiellement compatibles peuvent se zyeuter. Seulement, l’humain moyen souffre aujourd’hui d’une saturation des potentiels. À force de voir ce qui pourrait être partout il finit par être dégouté de ce qu’il a. La saturation des potentialités finit par rendre caduque l’investissement dans le possible.
La mise en concurrence généralisée crée nécessairement des anxieux sociaux, qui se savent en permanence évalués, comme le seraient des produits de supermarché dont la conformité aux normes est régulièrement contrôlée. L’absence de frontières sociales produite par le numérique couplée à l’effondrement des institutions (famille, cadres communautaires…) signe, en effet, le règne du marché roi. Il devient l’institution de référence dans la régulation de nos choix amoureux et amicaux. Pour les perdants de ce marché relationnel, l’estime de soi s’en trouve très dégradée, générant impuissance et dépression, tandis que pour d’autres la victoire se traduit par un narcissisme quasiment pathologique, rendant malheureux par l’incapacité à s’engager pleinement avec l’autre, ce dernier n’étant jamais assez bien.
Cela étant dit, il n’est en aucun cas trop tard : les jeunes Britanniques, qui ont grandi avec la Tech, désirent le retour à un monde pré-numérique. En effet, près de la moitié (46 %) des 16 à 21 ans au Royaume-Uni auraient préféré grandir dans un monde sans internet. Dans le même temps, 68 % d’entre eux disent se sentir moins bien après avoir passé du temps sur internet. La nature humaine parle d’elle-même, elle prépare le contre-coup, ou contre-mouvement, à la vague technologique qu’elle a subi. Il est impossible au plan anthropologique de faire fonctionner une société sur les bases d’un mal-être aussi partagé. Aucun profit ne peut être fait durablement sur une population autant en souffrance : si la régulation n’est pas imposée, elle s’imposera d’elle-même. Le contre-coup viendra des principaux concernés eux-mêmes : depuis 2022, le temps d’écran de la Génération Z sur les réseaux sociaux tend à décroître. Je me range derrière Alain Supiot, et là où la technique a tout rendu possible, il faut rétablir l’interdit normatif. Nous pouvons dès aujourd’hui agir sur ce gaspillage relationnel, il implique « seulement » de repérimétrer le monde numérique. Une politique des limitations n’a jamais été aussi séduisante à l’heure où tous les possibles finissent par asphyxier.
Précarité affective et peur de l’échec sur un marché de la relation où les coûts s’avèrent plus certains que les bénéfices… Le couple et avec lui, la natalité, sont-ils les premières victimes de la « révolution affective » ?
La révolution affective est marquée par un élément central : l’avènement du désert relationnel à l’heure de l’obsolescence programmée de nos relations. Tout le contexte technologique, nous l’avons vu, amène à la fin programmée de nos liens. Or, il ne saurait y avoir de démographie active sans couples stables. C’est là que se trouve un écueil majeur des politiques démographiques : se concentrer les problèmes en aval plutôt qu’en amont. Il faut être deux pour donner au monde un enfant, or cette condition n’est aujourd’hui plus réunie. Tandis que 41 % des 18-29 ans en France sont célibataires, 43 % des foyers seront composés d’une seule personne en 2030 (contre moitié moins dans les années 1970). Dans le même temps, le nombre d’écrans par foyer est passé d’un à dix en l’espace de trente ans. La présence physique est progressivement devenue algorithmique.
Ce propos n’est malheureusement pas une spéculation vaseuse : des études publiées par l’université du Cincinnati ont montré que le smartphone expliquait la moitié du déclin de la fécondité aux États-Unis depuis 2007, en particulier auprès des 15-24 ans. En prenant plus de 128 pays, ils ont ainsi remarqué une chronologie universelle, autour de l’année 2007, moment de la démocratisation du smartphone marqué par une accélération de la baisse de la fécondité. Ils l’expliquent si aisément que notre cécité est encore moins excusable : non seulement le smartphone diminue la socialisation de face à face (chez les adolescents américain, cette dernière a diminué de moitié en 20 ans tandis que le temps passé à consommer des loisirs numériques a été multiplié par trois), qui est un prérequis à l’investissement affectif, mais en plus le monde numérique tend à privilégier les relations superficielles. Entretenir un vaste réseau est facile, son coût relatif dans le virtuel étant très faible (l’envoi de quelques messages ou des commentaires bien pensés suffisent). À l’inverse, le coût relatif de l’engagement affectif, lui, a explosé. Il devient psychologiquement plus difficile de s’investir pleinement avec une personne quand le monde numérique offre une telle accessibilité à la relation superficielle. Ce monde du « sans contact » relationnel ne pouvait que déboucher sur une mort démographique programmée. Il n’est ainsi pas étonnant de voir qu’en 2025 la France a vu son nombre de naissances au plus bas niveau depuis la Seconde guerre mondiale (environ 645 000 naissances). L’écosystème relationnel algorithmique s’anéantit ainsi de lui-même.
« La relation n’est plus une évidence mais un choix de volonté », écrivez-vous. Car nous pouvons nous y soustraire, nous refugier dans ces ersatz de réalité formés par la prolifération de coach virtuels et les intarissables conseils de ChatGPT… jusqu’au jour où, après la révolution, comme après toute révolution, une phase contre-révolutionnaire, une « réaction affective » s’affirmera ?
C’est indéniable. Cette réalité que produit la Tech n’est pas anthropologiquement viable. On ne peut se construire une réalité sans enracinement dans un collectif, sans adhésion à un socle de valeurs, sans relations offrant des causes nous dépassant pour lesquelles nous donner. Le problème de la solitude généralisée est qu’elle crée un terrain propice au nihilisme, au non-sens. Sans relations, il n’y a qu’impuissance structurelle. Il n’y a que découragement face au réel et sentiment d’écrasement, de fatalisme. Pour reprendre le philosophe protestant Jacques Ellul dans son merveilleux livre La Technique ou l’enjeu du siècle : « Le grand mot des techniques de l’homme, c’est : adaptation. » Le problème est que nous venons à un stade où cette dernière devient insupportable, car elle implique l’effondrement des soubassements anthropologiques sur lesquels repose l’Homme. « L’homéostase » si fragile des sociétés humaines et si chère au prêtre et philosophe Ivan Illich, tend à devenir chaque jour de plus en plus difficile à préserver. Concrètement : il n’est pas de vie humaine épanouie dans la frustration existentielle que produit le monde numérique ni dans l’isolement chronique que génère la Tech. Le techno-capitalisme arrive ici, je le crois, en bout de course et nous force à nous poser une question fondamentale : de l’homme ou de la machine, qui doit vivre ? Avons-nous construit un monde pour la machine ou pour l’homme ? De la réponse à cette question tout découlera ensuite. Le slogan de l’Exposition universelle de 1938 « La science trouve, l’industrie applique, l’homme s’adapte » doit soit devenir notre épitaphe, soit le vestige archéologique d’une démiurgie humaine appartenant au passé.
Et la réponse a déjà lieu, le plus important des combats qui vaille d’être mené, soit la lutte entre la relation algorithmique et virtuelle contre la relation incarnée et physique, définira ce que sera demain l’humanité. Ne pas consacrer la relation incarnée, c’est autoriser le déploiement du nihilisme, l’effondrement démographique, la dégradation psychique des peuples. Des mesures déjà se mettent en place partout dans le monde, la « réaction affective » avance : mise en place d’un âge minimal pour l’accès aux réseaux sociaux en Australie, interdiction des IA de compagnonnage en Chine, procès historiques contre les géants de la Tech, ici Meta, aux États-Unis mettant fin à leur irresponsabilité, ces derniers n’étant pas seulement des hébergeurs mais bien des éditeurs. La dialectique hégélienne reprend le dessus, le thermostat du monde se rééquilibre, pour le plus grand bonheur à venir des peuples.
Quelles conséquences politiques occasionnent déjà cette artificialisation des relations sociales ? Les Gilets jaunes se sont réunis sous le sigle de la révolution. Mais ce qui caractérisait leur mouvement était aussi le besoin de liens caractérisé par le rond-point, le lieu où chacun passe et se croise sans jamais se rencontrer… Ne sont-ils pas, à leur manière, l’expression d’une demande de cohésion sociale qui, face à l’atomisation du monde, fait le lit de l’offre « populiste » et de ses prétentions à défendre des identités collectives (nationales) à la fois fortes et menacées ?
Il y a un lien très net entre la désocialisation, l’anomie générée et la tentation pour des figures dites « autoritaires ». Cela vient de ce que l’isolement – qui dans notre monde est chronique – crée l’impuissance face au réel : nous ne pouvons rien face aux lendemains, car nous sommes seuls, nous ne savons même pas si un tiers partage notre impression. Cette impuissance politique, par ailleurs alimentée par l’évidement de notre souveraineté qui a rendu le fait de se réunir vain, crée de la frustration. La frustration vient ensuite nourrir dans les urnes l’appel à une action proactive voire excessive, comme un « contre-mouvement » pour reprendre le terme de l’économiste autrichien Karl Polanyi. Nous pourrions définir cela par une phrase cinglante de l’essayiste Pierre Valentin : « l’état d’impuissance sécrète l’État tout-puissant ». Les régimes totalitaires ont ainsi su instrumentaliser cette frustration pour en faire le moteur des plus grandes dérives conformément à ce que décrit Hannah Arendt. Il n’est pas bon de laisser déréguler la charge homéostatique d’un peuple trop longtemps, les débordements peuvent vite devenir incontrôlables.
Pour le moment il faut néanmoins se résoudre : c’est l’impuissance de l’État qui domine, à tel point que la communauté politique qui le soutient s’en trouve, elle-même, progressivement désagrégée. Si la nation n’est plus un échelon viable de co-existence, il est naturel que certains tentent d’échapper à la solitude chronique par le retour à des attaches tribales. Alain Supiot l’avait bien compris : la fin de la souveraineté mène à l’essor de la suzeraineté. Notre monde d’atomes donne lieu progressivement à un monde de tribus, qui, si elles vivent encore côte à côté, pourraient un jour être dans le face à face, pour reprendre les mots de l’ancien ministre de l’Intérieur Gérard Colomb. Les bulles de filtre sur les réseaux sociaux ne font qu’alimenter ce phénomène, donnant à l’idée de « commun » la saveur d’une incongruité croissante.
Vous dites que la révolution affective peut remettre en question notre capacité à tolérer une humanité imparfaite, éloignée des standards uniformes publiés sur Instagram ou façonnés par l’IA. Ce mouvement appelant, au fond, à dépasser l’imperfectibilité ontologique de l’homme est-il si différent du transhumanisme qui appelle à vaincre la mort, du progressisme qui voit la différence sexuelle comme une construction à abolir ou du bistouri qui concrétise l’effacement des rides ? L’arrière-fond spirituel qui sous-tend la révolution affective n’est-il pas, autrement dit, l’ultime avatar d’une modernité rêvant de conjurer, par la technique, la marque divine de la nature pécheresse, jusqu’à l’extinction même de l’humanité, au profit d’une post-humanité préfaçant « l’âge des cyborgs » (Matthieu Freyheit, 2019) ?
L’humanité est affreuse car elle est faite d’imperfections, d’invariants, d’instabilité. Cette nature humaine corrompue, l’anthropologie chrétienne l’a montrée dès les débuts de l’humanité par le récit de la Genèse amenant l’humanité à vivre avec le péché originel. Seulement, dans cette même anthropologie : nous voyons un Dieu, bon, qui crée l’Homme à son image, il le veut donc bon aussi. De même, le sacrement de réconciliation et la place prépondérante donnée au pardon permettent d’excuser cette faillibilité humaine, ces instincts mauvais qui parfois s’emparent de lui.
Seulement, depuis l’avènement de la « civilisation des machines » que Georges Bernanos dénonce, cette nature humaine est tout bonnement impardonnable et insupportable. Pourquoi ? Car la machine montre tout ce que l’Homme n’est pas et devrait être : une créature réagissant à des conditionnements et des stimuli, toujours complaisante et au service de l’autre, sans la faiblesse biologique et cognitive qui caractérise les limitations de notre nature humaine. En bref, l’humanité est victime d’une « honte prométhéenne » pour reprendre Günther Anders dans L’Obsolescence de l’Homme, qui ici arrive à un point où l’imperfection ontologique de notre nature n’est plus acceptable. En effet, avant nous devions « faire avec », désormais il est possible d’imaginer un ailleurs : le post-humain se nourrit de la culpabilité de l’Homme face à la course à la performance dans laquelle notre système socio-économique nous a jeté. Et il n’est plus question de confessionnal pour décharger l’Homme de son humiliation. En conséquence, la relation humaine, qui se bâtit nécessairement entre êtres imparfaits, ne peut en cela mener qu’à un rejet : l’altérité purement humaine nous paraît progressivement intolérable, nous préférons la fadeur parfaite de son avatar virtuel. Nos liens sont victimes de l’optimisation de l’existence, symptôme même de la naissance d’un monde cybernétique pour lequel le « non-conformiste » est l’homme à abattre. L’IA passera bientôt de potentiels substituts à nos relations humaines, à modèle d’humanité vers lequel nous devrions tous tendre. Et, à vrai dire, si nous la regardons bien, nous voyons en elle ce que tout patron, chef d’entreprise, est amené à attendre d’un collaborateur : une grande docilité, une présence permanente, un caractère avenant permanent… avec potentiellement un léger manque de liberté. Et c’est bien dans ce déficit de liberté de ton, que l’IA risque de décevoir et que l’humanité devrait encore avoir sa carte à jouer.
Notre désert de lien finit toujours par se rappeler à nous. Mais sommes-nous encore capables d’appréhender la solitude ? L’homme est un animal social, rappelez-vous, mais face au son des écrans et aux sollicitations incessantes reçues par notifications, n’est-ce pas également toute autre chose qui s’avère en péril : notre capacité à nous arrêter pour écouter la « patrie intérieure » chère à Saint-Exupéry, s’adonner à la lecture et aux songes ? Un lycéen regrettait récemment, au micro d’une chaîne de télévision, qu’il n’avait plus le temps de s’ennuyer… N’est-ce pas moins le lien que le goût du silence, du retrait et de l’introspection qui menacent d’abandonner l’humanité connectée ?
Il n’y a aucune opposition à vrai dire entre l’obsolescence programmée de la relation et la disparition du silence, de la vie intérieure. Les deux se conjuguent dans une perte de qualité généralisée de l’existence humaine qu’entraîne la domination de la Tech sur nos vies. En effet, derrière l’interférence impertinente de la connexion qui remplace la relation, se cache une impossibilité structurelle à être seul. Si la « connexion » devient la norme, alors il est intolérable de refuser ce culte de l’instantanéité et toute retraite vis-à-vis du monde semble anachronique. L’éclatement, la fragmentation de la présence au monde, résultante de l’hyper-connexion rend caduque toute relation qui implique, étymologiquement, de bâtir un récit commun, et donc requiert présence et engagement. Dans le même temps, le rythme technologique, qui demande en permanence à l’homme de s’adapter, ne saurait tolérer la pause, l’interruption. Notre écosystème technologique est semblable à un cycliste qui a besoin de vitesse pour maintenir l’équilibre, si nous ralentissons, il s’effondre. La relation est donc autant sacrifiée sur l’autel du « progrès » technique que ne l’est la vie intérieure. L’Homme, incapable de rester seul dans une pièce comme l’avait relevé justement Pascal, dispose d’un outil parfait pour se fuir lui-même, mais aussi fuir l’autre, dans un divertissement permanent qui nous assèche tout en accroissant notre soif d’altérité. En rompant les frontières spatiales et temporelles dans les échanges, le numérique a rendu possible une hyper-connexion qui crée une sous-présence, à soi comme au tiers. Pour reprendre le philosophe Ivan Illich : « l’homme est devenu matière première pour la méga-machine ». Son existence entière ne lui appartient plus, tout ce qui en fait la saveur est passé au rouleau-compresseur d’un monde dont il n’est plus la fin, mais l’outil, la variable d’ajustement d’un gigantisme technologique qui le dépasse. Au diable la relation, au diable l’ennui, vestiges d’une civilisation qui précédait celle des machines.
Vous parlez, en conclusion, d’assigner au numérique un « nouveau périmètre », citant en référence le Pape Léon XIV qui appelle à « désarmer l’IA ». N’est-ce pas également ce que nous comptions assigner au marché, une frontière le séparant de tous les aspects de la vie encore préservés de sa logique impériale ? Sans y être parvenu…
Les logiques du marché et de la Tech s’emboîtent très largement au point d’amener l’avènement d’un véritable « techno-capitalisme ». La Tech a, en effet, permis d’étendre outre-mesure le champ du quantifiable, et donc du valorisable. Nos données biométriques, nos cercles sociaux, notre esthétique, tout est désormais traductible en données, et donc en marchandise potentielle. Il semblerait alors que le « réencastrement » du marché et de la Tech dans les limites politiques et sociales, pour reprendre le mouvement décrit par l’économiste autrichien Karl Polanyi, doive aller de pair.
Les actions à mener sont extrêmement nombreuses et concrètes : contrôle de l’âge dans l’accès aux réseaux sociaux et aux IA, droit de paramétrage par défaut des plateformes numériques pour choisir de désactiver les procédés addictifs que déploient la Tech, renversement de la charge de la preuve, la Tech devant prouver l’innocuité des algorithmes qu’elle déploie. En parallèle, il faut réhabiliter les lieux physiques de rencontre après avoir périmétré l’espace numérique : créer des espaces incompressibles pour le lien social dans les plans locaux d’urbanisme, renouer avec la pratique des bals populaires, faciliter la reprise des cafés communaux par les mairies… Enfin, il importe d’assurer une sécurité physique des citoyens, sans sécurité il n’y a pas de rencontre possible. Il ne peut y avoir en revanche de réhabilitation du monde physique san désarmement préalable du monde numérique, son pouvoir d’attraction est bien trop grand.
Or, comme nous l’avons vu, les conditions d’existence des peuples, au plan anthropologique, ne sont aujourd’hui plus réunies dans cette modernité tardive. Il est donc plus que probable que nous assistions sous peu à un nécessaire phénomène de bascule. Le fait que l’Union européenne tente de réguler les IA relationnelles à travers le Kids Act, comme l’interdiction en Norvège de l’IA dans les écoles jusqu’à 13 ans témoignent de ce changement de cap. Il semble que le règne du marché sur nos vies, faisant face à des contradictions trop grandes menaçant sa propre survie, comme Karl Marx l’avait justement relevé, vienne à son terme par l’action des entités politiques susceptibles de vouloir se préserver, ici les États et les populations dont ils dépendent. Le désespoir ne saurait alors nous gagner. Rappelons-nous ces mots précieux de Georges Bernanos : « La plus haute forme d’espérance, c’est le désespoir surmonté ».
Max-Erwann Gastineau
Max-Erwann Gastineau est un essayiste, politologue et chroniqueur français. Diplômé en histoire et en relations internationales, il a étudié au Canada puis à Trinité-et-Tobago. Son parcours professionnel l’a conduit en Chine, aux Nations unies, à l’Assemblée nationale ainsi que dans le secteur de l’énergie, où il a notamment occupé le poste de directeur des affaires publiques et territoires chez France Gaz. Il est l’auteur de deux ouvrages publiés aux éditions du Cerf : Le Nouveau Procès de l’Est (2019), consacré aux fractures culturelles et politiques entre l’Europe de l’Est et l’Europe de l’Ouest, et L’Ère de l’affirmation : répondre au défi de la désoccidentalisation (2023), qui analyse le recul de l’influence occidentale. Il a également contribué au Dictionnaire des populismes et publie régulièrement des tribunes dans Le Figaro Vox, Marianne, Atlantico, ainsi que dans Front Populaire.
Voir aussi
3 novembre 2026
Jean-François Colosimo : “A force de mesurer la Chine au tonnage de ses exportations, nous avons oublié de lui demander ce qu’elle pense, ce qu’elle promet, ce qu’elle peut supporter” – Propos recueillis par Arnaud Benedetti
par Arnaud BenedettiFondateur et directeur de la Nouvelle Revue Politique.
0 Commentaire34 minutes de lecture
1 novembre 2026
Renée Fregosi – Mouvements en rhizomes et violence des foules
par La Nouvelle Revue Politique
0 Commentaire22 minutes de lecture
3 décembre 2025
Principes et enjeux de la déconstruction
par Baptiste RappinMaître de Conférences HDR à l’IAE Metz School of Management.
On entend souvent parler de la déconstruction, en particulier dans les milieux conservateurs qui s’indignent de ses ravages, soit de façon directe, soit, le plus souvent, de façon indirecte. Qui, en effet, n’a pas entendu parler de « wokisme » ou de « cancel culture » ?
0 Commentaire37 minutes de lecture
5 décembre 2025
Le Service Militaire de l’Algorithme : face aux agents IA, l’impératif de la « conscription Cyber »
Un événement rare, discret et profondément inquiétant a récemment alerté le monde de la cybersécurité et devrait terrifier l'ensemble des décideurs mondiaux.
0 Commentaire9 minutes de lecture
10 décembre 2025
Entretien avec Stéphane Rozès : Recivilisation de la mondialisation ou barbarie
par Stéphane RozèsPolitologue, président du cabinet de conseil Cap.
Dans cet entretien, Stéphane Rozès propose son analyse de la crise politique en France, de ses liens avec les processus européens et mondiaux, ainsi que des perspectives d’évolution des relations entre l’Europe et la Russie.
0 Commentaire54 minutes de lecture

La signature
Max-Erwann Gastineau
Max-Erwann Gastineau est un essayiste, politologue et chroniqueur français. Diplômé en histoire et en relations internationales, il a étudié au Canada puis à Trinité-et-Tobago. Son parcours professionnel l’a conduit en Chine, aux Nations unies, à l’Assemblée nationale ainsi que dans le secteur de l’énergie, où il a notamment occupé le poste de directeur des affaires publiques et territoires chez France Gaz. Il est l’auteur de…
Consulter tous ses articles

