À six mois de la présidentielle, le second volet de l’enquête Ifop pour Vae Solis, en partenariat avec Le Figaro, bouscule une idée reçue tenace : les Français ne seraient pas « prêts » à entendre la vérité sur les comptes publics. Ils l’ont pourtant devancée. Leur paradoxe est ailleurs.
On les dit fâchés avec les chiffres, indifférents aux équilibres budgétaires, prompts à réclamer toujours plus à l’État. Les résultats racontent une histoire un peu différente.
92 % des Français jugent que la dette et le déficit sont une menace très forte pour l’avenir du pays. 88 % y voient le signe de son déclin. 83 % disent en ressentir les effets dans leur vie quotidienne. La réduction de la dette est redevenue une priorité pour 51 % d’entre eux, neuf points de plus qu’en 2018 : elle n’est plus devancée que par le pouvoir d’achat. Et 78 % estiment que la France pourrait connaître un scénario à la grecque. Jamais ce chiffre n’a été aussi haut, pas même au plus fort de la crise de l’euro.
Une lucidité sur le déclassement du pays et vécu au quotidien par les Français.
Car les Français ont aussi identifié les causes. 84 % savent que les prélèvements sont plus élevés chez nous que chez nos voisins européens. Et 60 % placent la charge des intérêts parmi les tout premiers postes de dépense de l’État, un rang qu’elle est en passe d’occuper. Ce sont là tous les indicateurs de la plus totale lucidité des Français sur le mal qui touche la France et dont on parle peu ou pas : le déclassement.
Par ailleurs, et à rebrousse-poil des idées reçues, ils ont tranché. Face aux déficits, 91 % veulent baisser les dépenses plutôt qu’augmenter les impôts. Seuls 4 % retiennent la hausse des prélèvements pour combler les déficits sociaux. Le message est limpide, et il traverse tous les électorats, de LFI (78 %) au RN (97 %).
Or que leur propose-t-on, budget après budget ? Des surtaxes, des contributions « exceptionnelles » qui durent, de nouvelles niches à raboter. Une créativité sans limite pour inventer de nouveaux impôts ; quant à la réduction des dépenses, c’est l’éléphant dans la pièce, dont rares sont ceux qui osent parler. Le décalage est saisissant : sur la dette, l’opinion a une longueur d’avance sur une bonne partie de ceux qui prétendent l’éclairer.
Vient alors la question qui fâche : vous, êtes-vous prêt à faire des efforts ?
43 % répondent oui. C’est une minorité. Mais une minorité qu’il serait absurde de balayer d’un revers de main : plus de quatre Français sur dix acceptent de mettre la main à la poche pour redresser les comptes. C’est un socle significatif, pas un épiphénomène. Car si l’on prend ceux qui sont en mesure de le faire, alors cela fait beaucoup.
Le chiffre n’a toutefois rien d’un élan. À peine 8 % se disent « tout à fait » prêts. Or, à une question identique posée à l’été 2012, ils étaient 67 % à accepter l’effort. Et les plus inquiets ne sont pas les plus disposés à l’effort (ou en mesure d’en faire ?) : à titre d’exemple, 87 % des sympathisants RN redoutent un scénario grec, mais seuls 34 % se disent prêts à contribuer.
D’où le cœur du paradoxe. Des économies, oui. Mais chez les autres.
Les Français désignent volontiers la culture (38 %), les politiques familiales (31 %), les aides aux entreprises et les aides sociales (30 % chacune). Ils sanctuarisent, en revanche, l’éducation (4 %), la santé (5 %) et les retraites (9 %). Ce sont précisément les dépenses dont ils bénéficient directement, et celles qui pèsent le plus lourd. Chaque camp désigne d’ailleurs la dépense de l’autre : 54 % des sympathisants LFI coupent dans les aides aux entreprises, 45 % des sympathisants RN dans les aides sociales.
Cette mécanique repose sur une erreur de perception massive. Dans notre baromètre d’octobre, 75 % des Français estimaient contribuer davantage au modèle social qu’ils n’en bénéficient. La réalité est inverse. Selon l’Insee, près de six Français sur dix sont bénéficiaires nets de la redistribution, une fois comptés pensions, remboursements de santé, école et services publics. Les retraités arrivent en tête.
La majorité se croit donc payeuse quand elle est receveuse. Et elle réclame logiquement que l’effort porte sur une minorité qui, elle, paie déjà.
Faut-il blâmer les Français ? Peut-être un peu, car l’essentiel des informations est facilement accessible. Mais cette erreur est moins une faute qu’un héritage.
C’est d’abord l’héritage de décennies d’un système conçu pour être illisible : des cotisations dites « patronales » que le salarié ne voit jamais, des prélèvements fondus dans la fiche de paie, des services publics présentés comme « gratuits » dont le coût n’est jamais affiché aux usagers, alors qu’il est bien payé : par eux, par d’autres, ou à crédit. C’est aussi l’héritage d’un débat politique qui a trop souvent préféré brouiller les cartes plutôt que d’expliquer les mécanismes. À force de dire que « l’État paie », ou de faire la promotion de la gratuité, on a fait oublier que rien n’est gratuit, que l’État qui paie, c’est nous, et que seule la dette nous permet de tenir ce « train de vie ».
L’enjeu de 2027 est là. 89 % des électeurs affirment que les propositions sur la dette pèseront dans leur vote. Mais aucune des treize personnalités testées n’obtient la confiance d’une majorité pour la réduire : Marine Le Pen culmine à 41 %, Édouard Philippe suit à 29 %, Bruno Retailleau à 27 %. Quant à la proposition de Jean-Luc Mélenchon de geler la dette détenue par la BCE, 84 % la jugent irréaliste ou peu réaliste.
Les Français ont fait plus de la moitié du chemin. Ils ont posé le bon diagnostic et choisi la bonne direction. Il leur manque la clé du dernier étage : savoir ce qu’ils reçoivent vraiment, et donc ce que chacun devra consentir.
Le candidat qui osera cette pédagogie, chiffres en main, sans flatter ni culpabiliser, ne parlera pas à une opinion hostile. Il parlera à une opinion qui n’attend que ça.
Arnaud Dupui-Castérès, CEO et fondateur de Vae Solis Communications.
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