Ce matin de la Toussaint, nombre de Français avaient le cœur lourd. La veille, la France venait de connaître un nouveau samedi noir, semé de casses, d’injures et de profondes déchirures. Comme le veut la tradition, je suis parti déposer une gerbe de fleurs sur la tombe de mes ancêtres reposant au paisible cimetière de Bouzigues. Dans la voiture baignée de soleil, le chagrin montait en songeant au spectacle qu’offrait mon pays au monde entier. Paul Valéry a raison : les civilisations, comme les personnes, sont mortelles.

Sous les noirs cyprès, je me recueillais en silence, des chrysanthèmes à la main. Ils étaient couchés à mes pieds dans le sol de la France devenue glaise. Eux avaient connu le fardeau des horreurs que l’on traîne longtemps dans ses souvenirs. Ce fut pour eux une guerre perpétuelle contre la bassesse et les renoncements car ils étaient patriotes, amoureux de la terre qui les avait vus naître et qu’ils s’étaient efforcés de nous faire aimer.

Je me repassais en mémoire leurs récits de l’Occupation et de la guerre d’Algérie. C’était comme s’ils me parlaient encore et me berçaient d’espérance. Mais comment espérer lorsque le pays se fracture et se disloque à nouveau, jetant au feu tout ce qui l’avait défini : l’esprit de liberté, de tolérance, de partage, de racines chrétiennes ?

Alors une idée me surprit au milieu de mon trouble : heureusement qu’ils ne sont plus là pour voir ce que leur pays est devenu, car à coup sûr, ils ne l’auraient pas reconnu.

Qu’aurait pensé ma grand-mère, directrice d’école, fille d’immigrés espagnols, qui s’était évertuée, toute sa vie, à transmettre le savoir, le goût des classiques, l’idée que, sans ordre, il n’existe pas de libertés ? Qu’aurait dit mon grand-père, d’origine alsacienne et juive allemande, qui avait créé à Metz l’un des tout premiers réseaux de la Résistance et avait dû recommencer sa vie à zéro pour devenir avocat, aimant le droit et plaider ? Comment aurait réagi mon autre grand-père, engagé dans l’armée de Libération en mentant sur son âge et ayant fait la campagne d’Italie et le débarquement de Provence, s’il avait vu comment la gauche emploie l’accusation de fascisme à tort ou à raison ?

Le point commun de leur génération était le goût du travail et de l’effort, comme individus et citoyens, attestant le génie français tel que l’avait défini au XVIIe siècle Nicolas Boileau : « Hâtez-vous lentement ; et, sans perdre courage, / Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage : / Polissez-le sans cesse et le repolissez ; / Ajoutez quelquefois, et souvent effacez. » Par le dur labeur de chaque jour, leur vie se colorait de grandeur sourde et de poésie.

Ils savaient le sens des mots : l’école, la justice, la police, la loi, le gouvernement étaient oints d’autorité et de respect. Ils ne parlaient pas de retour de l’ « autoritarisme » ainsi que le fait ce triste sir, Patrick Boucheron, moins historien que militant dans les colonnes de Libération, car nos ancêtres savaient ce qu’il en coûte de se faire broyer par un véritable Etat oppresseur, de même qu’ils redoutaient l’absence d’Etat garantissant les propriétés, la sûreté et les libertés.

Pour eux, le chant de la Marseillaise était moins un cri de ralliement pour réveiller nos plus bas instincts politiques (comprendre la guerre civile) que l’air entonné par des frères, des concitoyens partageant un même amour de la France, en un mot le chant de la patrie rassemblée, unie, fière. Le sens de l’Etat et le souci de transmettre les fruits qu’ils avaient patiemment tirés de l’arbre national, par le commerce et l’intelligence des hommes, n’étaient pas de vains mots.

Cela m’a consolé qu’ils ne soient plus. Ils auraient versé des larmes sur le cercueil de la France en train de se quereller pour que chaque groupe et groupuscule obtienne ce qu’il pense lui revenir de droits. Leur époque à eux était celle des devoirs et du mérite. La nôtre est celle d’un pays malade, vieillissant, infirme, ravagé par le virus de l’anarchie, du nihilisme, du relativisme, du conformisme, du règne de l’immédiateté, de l’abrutissement, de l’individualisme triomphant, en somme tout ce qui est contraire à notre esprit fécondé par des siècles d’humanisme, de rationalisme et de Lumières.

La crise de la dette est le symptôme de cet abandon du temps long, parce qu’elle signifie que nos dirigeants ne savent pas tenir compte des générations futures et donc se comporter en parents soucieux de leurs descendants. C’est un crime de lèse-transmission. Or comment peut-on exiger des citoyens le respect dû aux gouvernants si ces derniers n’ont guère le souci de nos petits-enfants ? Pourquoi les jeunes français accepteraient un héritage si ce dernier comporte, dans la succession, plus de dettes que de créances ? Nos gouvernants sont aussi irresponsables que la jeunesse dont ils se plaignent. Cela vient du fait qu’ils n’inscrivent plus leur action dans les pas des géants d’autrefois, sinon dans les paroles : la grandiloquence y gagne ce que la rigueur et l’esprit de sacrifice y perdent.

Sur le chemin du retour, je croisais des familles venant à leur tour honorer la mémoire de leurs morts ; alors me revinrent en mémoire ces mots d’Ernest Renan sur ce qu’est une nation, prononcés à la Sorbonne quelques années après la défaite de 1871 quand le peuple français s’interrogeait sur son identité : « L’homme, messieurs, ne s’improvise pas. La nation, comme l’individu, est l’aboutissant d’un long passé d’efforts, de sacrifices et de dévouements. Le culte des ancêtres est de tous le plus légitime ; les ancêtres nous ont fait ce que nous sommes. On aime la maison qu’on a bâtie et qu’on transmet. »

Cela s’appelle le sens des responsabilités. Et s’il n’est pas inné, alors il est grand temps de le réapprendre.


Loris Chavanette

Docteur en histoire, spécialiste la Révolution française et du Premier empire, auteur notamment de Quatre-vingt-quinze. La Terreur en procès (CNRS éditions, 2017, prix de l’Assemblée nationale et de l’Institut de France), Danton et Robespierre. Le choc de la Révolution (Passés composés, 2020), Le 14 Juillet de Mirabeau. La revanche du prisonnier (Tallandier, 2023), La Tentation du désespoir (Plon, 2024). Paraît en février 2026 toujours chez Tallandier : Les femmes entrent en Révolution. 5-6 octobre 1789

Publications de cet auteur
Voir aussi

Le politique, plus que jamais !

La vocation de la NRP est de penser pour agir, de comprendre pour maîtriser, de débattre pour aider à décider aussi. Nous assumons des choix.


0 Commentaire4 minutes de lecture

Shein au BHV : autopsie d’un renoncement politique et économique

Shein au BHV : ce mariage contre-nature acte un renoncement politique. Entre urbanisme punitif et iniquité fiscale, Bernard Cohen-Hadad dénonce le sabotage de notre industrie textile et exige la fin des privilèges accordés à l'ultra-fast fashion.


1 Commentaire6 minutes de lecture

Les leçons à tirer des affaires Sansal et Christophe Gleizes

Le journaliste français Christophe Gleizes a finalement été condamné à 7 ans de prison. Contre toute attente et alors que la plupart des observateurs s’attendaient à un acquittement ou une condamnation très légère de manière à ne pas envenimer le contentieux avec la France.


0 Commentaire5 minutes de lecture

La signature

Docteur en histoire, spécialiste la Révolution française et du Premier empire, auteur notamment de Quatre-vingt-quinze. La Terreur en procès (CNRS éditions, 2017, prix de l’Assemblée nationale et de l’Institut de France), Danton et Robespierre. Le choc de la Révolution (Passés composés, 2020), Le 14 Juillet de Mirabeau. La revanche du prisonnier (Tallandier, 2023), La Tentation du désespoir (Plon, 2024). Paraît en février 2026 toujours chez Tallandier : Les femmes entrent…

Consulter tous ses articles

Privacy Preference Center