Dans cet article, Daniel Duet interroge les contradictions de la société de consommation, fondée sur une injonction permanente à jouir et à consommer, face aux limites écologiques de notre planète. Entre les partisans d’une transition technologique compatible avec la croissance et ceux qui prônent une remise en cause radicale de nos modes de vie, il soulève une question politique majeure : jusqu’où peut-on contraindre les libertés au nom de l’urgence climatique, sans céder à la tentation d’une « dictature verte » ?
Ne l’a-t-on pas assez dit sur tous les tons : notre époque est celle de la société de consommation. Plus que cela même, de l’« hyperconsommation ». Là où certains épinglaient le capitalisme par une ironique interjection détournant une formulation biblique : « accumulez, accumulez, c’est la loi et les prophètes ! », ne pourrait-on pas dire, aujourd’hui, en parlant du capitalisme contemporain : « consommez, consommez, c’est la loi et les prophètes ! ».
La loi et les prophètes !
Ainsi, Marcel Gauchet voit-il dans la société de consommation ce qui donne contenu aux aspirations personnelles des individus de la société des individus[1] ou Luc Ferry dans la pression à l’hyperconsommation la condition pour que la machine économique puisse « tourner à plein régime »[2]. C’est le souhait unanime aujourd’hui puisque même les partis ou les syndicats les plus contestataires n’argumentent plus qu’en termes keynésiens, ne souhaitant plus le renversement du système mais qu’il fonctionne à plein régime : augmentons les salaires pour relancer la consommation, créons des emplois, distribuons du pouvoir d’achat ! Quant à Jérôme Fourquet, avec le rigoureux regard de l’examinateur des mouvements de la société qu’il est, il n’identifie pas moins l’acte de consommation comme fondamental dans le lien social actuel : « … dans notre société désidéologisée, l’acte de consommation revêt une dimension statutaire, remarque-t-il […] Ma position dans la société se lit à l’aune des enseignes que je peux fréquenter. Je suis ce que je consomme », ajoutant : « Le renoncement […] est vécu comme une atteinte insupportable à [la] souveraineté de consommateur et fait de vous un citoyen de seconde zone »[3]. C’est donc une mise au ban de la société qui attend le non-consommateur : peut-on mieux dire pour identifier la pression sociale qui s’exerce dans l’acte de consommation ? Avec le regard de l’anthropologue qui était le sien, Pierre Legendre apportait la synthèse des points de vue convergents qui précèdent en liant «injonction hédoniste à la jouissance » et « impératif économique d’un modèle – réputé indépassable – de société de croissance et de consommation ».
« Injonction », « impératif » : les mots sont forts. Injonction à consommer, c’est-à-dire à se laisser en permanence tenter par l’avalanche de biens et services proposés pour que « tourne » la machine économique, mais aussi impératif. Un impératif net, constant – on le voit avec le rôle massif et permanent de la publicité qui s’insinue partout et tout le temps – donc rien d’autre qu’un dictat, une forme de dictature, le mot venant tout simplement du latin dictare, c’est-à-dire dire, dicter. Ne fait-on pas tout pour dicter son comportement au consommateur ? Dictature poussant en permanence à obéir à la tentation et aux tentations de l’acte d’achat, tout refus de l’accomplissement de cet acte étant vu dans notre société, on l’a bien noté, comme une déchéance transformant ipso facto en « citoyen de seconde zone », sorte d’âme errante chassée du paradis de la consommation…
Transition vertueuse…
Mais cette mécanique consommatoire n’est pas sans conséquence, nous le savons. Il y a un certain temps déjà que s’est opérée la prise de conscience des conséquences négatives que peuvent générer consommation et production sans limites, que ce soit en termes de dégradation de l’environnement, d’épuisement des ressources, de pollution comme de conséquences sur le climat, pour ce qui est de la part humaine du réchauffement climatique. Face à cela les réactions sur ce qu’il convient de faire, que ce soient celles des scientifiques, des observateurs, des médias, des responsables politiques et administratifs, du milieu associatif, de l’opinion… peuvent être diverses. Or la stratégie qui va être prônée face à ce problème va, évidemment, interroger le devenir de nos sociétés. Globalement, deux grands types de réactions peuvent être observés : ceux qui pensent que la croissance économique peut être sauvée et ceux qui pensent que seule la décroissance permettra de changer significativement les choses.
Pour les premiers, c’est une transformation profonde des conditions de la production qu’il faut viser grâce à l’apport massif d’innovations technologiques transformatrices permettant d’engager un vaste mouvement de transition vers des modes nouveaux de production et de recours à l’énergie, que l’on recherche un objectif de décarbonation ou, plus généralement, que l’on ait le souci de préserver notre environnement de vie. S’agissant de la décarbonation il ne s’agira pas seulement de rajouter une couche d’énergie renouvelable au système productif actuel, mais, par une véritable « entrée de l’économie dans le climat », d’organiser des « transformations à grande échelle du système global énergies-agriculture-terre-économie », c’est-à-dire une transformation systémique réorientant totalement « la trajectoire du capitalisme ». Dans ce sens des économistes relèvent que « les nouvelles technologies et les opportunités d’investissement dans la croissance bas carbone » pourront jouer « le rôle des chemins de fer, de l’électricité de l’automobile et des technologies de l’information » lors des périodes précédentes, ce qui pourrait représenter « la plus grande réallocation du capital depuis la révolution industrielle en ouvrant la voie à la décarbonation des industries les plus énergétivores[4]. Pour ceux qui pensent cette évolution possible, le « découplage » de la croissance avec les agressions contre l’environnement est donc envisageable sans qu’il soit nécessaire de s’engager dans une traumatisante décroissance puisque les transformations de la transition pourraient créer de nouveaux relais de croissance et une nouvelle dynamique pour le capitalisme. Luc Ferry, qui milite dans ce sens qu’il qualifie « d’écomoderniste », insiste sur le point-clé que constitue alors, socialement, « l’éthique de la discussion » permettant l’appel à l’intelligence des opinions publiques pour qu’elles acceptent cette transition et cette évolution grâce aux choix concerté avec elles des méthodes et des types d’action à adopter, tout ceci, loin de remettre en cause la démocratie pouvant, au contraire, l’enrichir en contenu[5] (Ferry, 198).
Pour d’autres, au contraire, il s’agit là d’une illusion et la production doit être sérieusement limitée en vertu du principe selon lequel on ne peut espérer une croissance infinie dans un monde fini. Cette limitation de la croissance, souvent appelée décroissance, représenterait un véritable bouleversement tant elle signifierait une transformation radicale du fonctionnement économique et des modes de vie. Une transformation qui ne serait pas sans conséquences sur le fonctionnement politique des sociétés et interrogerait assez rapidement le fonctionnement de la démocratie puisqu’il s’agirait alors de faire accepter à la société un remède excessivement rude fait de beaucoup de restriction et d’entraves, d’une chute drastique de la consommation, d’un bouleversement des modes et des habitudes de vie, qui plus est adoptées dans des délais contraints par l’urgence du problème, si l’on suit les défenseurs de cette thèse.
.. ou dictature verte ?
Ainsi, Jean-Marc Jancovici pointe-t-il cet aspect avec constance en notant que la démocratie ne lui parait pas le meilleur des régimes pour imposer la remise en cause radicale des conditions d’existence qui lui parait nécessaire: « il est facile, note-t-il, de voir que, dès qu’une assemblée élue est appelée à se prononcer, elle sait bien mieux s’accorder sur la manière de donner plus que sur la manière de donner moins. Dans le second cas […] tout le monde se voile la face sur la réalité de l’obstacle à franchir. Tocqueville ne s’y était du reste pas trompé, qui considérait que la démocratie allait avec la consommation de masse… »[6].
D’autres analystes vont plus loin dans cette voie critique. Aurélien Barrau, critiquant la démocratie représentative telle qu’elle fonctionne aujourd’hui en la jugeant trop lente et insuffisante face à la gravité de la crise, n’écarte pas la mise en place de mesures amenant à des contraintes fortes sur les libertés individuelles[7]. Il ne suffit, alors, que d’un pas de plus pour découvrir les vertus de ce qu’Antoine Buéno appelle la « dictature verte ». Si cet auteur écarte la perspective, il souligne néanmoins la nécessité de la mise en place de contraintes drastiques pour tordre le bâton : « certaines libertés seront érodées on ne pourra pas sans limites aller et venir, entreprendre posséder »[8]. Mais certains vont plus loin. C’est le cas, par exemple, d’Olivier Passet[9].
Ce dernier condamne tout d’abord avec grande vigueur ce qu’il nomme « le discours anesthésiant de la transition ». « La notion de transition, insiste-t-il, avec tout ce que le concept véhicule implicitement de gradualité, de linéarité du changement, de coordination ordonnée, est promise à un échec quasi certain ». Pourquoi ? D’abord parce que les énergies nouvelles ne chassent pas les anciennes énergies fossiles mais « les embarquent dans leur propre élan » du fait du maintien d’une consommation « débridée ». Ensuite parce que les géants d’aujourd’hui – les GAFAM – bâtissent avec l’IA, la blockchain, le streaming, etc « un nouveau monstre énergétivore ». Ensuite, également, parce que « la solution ne viendra pas de l’innovation », verdict, on le voit, diamétralement opposé à celui des écomodernistes, et que « l’optimisme technologique, selon lui, n’est qu’un alibi pour procrastiner». Enfin parce que la révolution verte génère des désordres qui alimentent, ce qu’il nomme « le camp du déni et de la démagogie ». Un tel tableau le pousse donc à ne voir qu’un agenda climatique « miné de toutes parts », la seule réponse à cela étant la mise en place d’une solution « impérative» face « aux contretemps des choix démocratiques ». Il ne prononce, certes, pas le mot de dictature mais le contenu y est lorsqu’il souligne la nécessité d’un « caractère réglementaire et répressif » des mesures à prendre, la nécessité d’une « reprise en main étatique » de la finance, d’un « dynamitage de la gouvernance » des entreprises, d’un véritable « bouleversement systémique ».
Marcel Boiteux, expert du sujet de l’énergie et grand praticien s’il en fut, a souvent laissé entendre dans ses propos que si on n’augmentait pas le prix de l’énergie on se dirigeait tout droit vers une dictature, car, dans son esprit, si le signal économique ne jouant pas, l’Etat devrait rationner et contraindre. Anticiper une nécessaire évolution, se donner les moyens de son acceptation sociale, mettre en place les signaux économiques permettant les adaptations, n’est-ce pas, même si l’exercice est difficile, éviter de passer brutalement d’une tentation à une autre ?
Daniel Duet est économiste et Professeur associé à l’université Grenoble Alpes
[1] A la découverte de la société des individus, Le Débat, 2020/3, p.159
[2] La frénésie du bonheur liquide la morale sur l’autel du narcissisme, Le Figaro 01/12/2023.
[3] Dans une société désidéologisée, je suis ce que je consomme, Le Figaro, 12/02/2022.
[4] Sur ce thème voir l’ouvrage essentiel de Michel Damian, Les capitalismes à l’épreuve du climat. Entre échec à endiguer le réchauffement et transition énergétique (1950-2050), Paris, Presses des Mines, 2025, chapitre 12.
[5] L. Ferry, Les sept écologies, Paris, Editions de l’Observatoire, p.198.
[6] In Dormez tranquilles jusqu’en 2100 et autres malentendus sur le climat et l’énergie, Paris, Odile Jacob, 2017, 162.
[7] Sur Brut, 24/09/2018. « Une décroissance « imposée » n’est pas déraisonnable » note –t-il également dans Le plus grand défi de l’histoire de l’humanité. Face à la catastrophe écologiste et sociale, Paris, Michel Lafon, 2019, p. 37.
[8] Commentaire par Brice Lalonde du livre d’Antoine Buéno, Faut-il une dictature verte ? La démocratie au secours de la planète, Paris, Flammarion, 2023, dans Lu, vu, entendu du 15/1/2024
[9] La transition climatique sera autoritaire (ou ne sera pas !), Xerfi Canal, 14/02/2024.
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