L’art vital pour une démocratie en crise, celui de la négociation et du compromis, s’est perdu en France. La présidentielle l’explique certes, mais aussi, d’abord, l’usure d’un pouvoir finissant qui n’a jamais voulu le partager.

Un mouvement lycéen depuis la mi-septembre qui a perturbé deux tiers des établissements. Deux journées de mobilisation consécutives en pleine vacances scolaires, qui ont réunies à une semaine d’écart, pour s’en tenir aux chiffres du ministère de l’intérieur, 550 000 puis 410 000 manifestants (le plus souvent pacifiques). Malgré, le 24 octobre, des interdictions de manifester, des changements de parcours de dernière minute et des risques de violence. C’est plus que la plupart des mobilisations des Gilets jaunes en 2018/2019 et autant que certaines mobilisations contre la réforme des retraites en 2023. Une capacité enfin, hélas éprouvée, de l’ultra gauche à attaquer les forces de l’ordre et les bâtiments publics à l’occasion – ou au prétexte – de manifestations, ouvrant la voie le 17 octobre à des pillages de grande ampleur qui ont traumatisé les commerçants de notre pays comme 90% des Français. Le tout sur fond de prix très élevés des carburants, qui amputent lourdement les budgets des ménages les plus dépendants de la voiture, autrement dit la « France périphérique », celle qui a dû s’éloigner des métropoles pour accéder à la propriété.

Un observateur extérieur tombé de la Lune s’inquiéterait devant une telle accumulation de problèmes sociaux : angoisse de la jeunesse malgré (ou à cause de ?) la démocratisation de l’enseignement ; niveau de vie des actifs en recul, services publics essentiels en difficultés ; militants violents radicalisés, pilleurs non pas affamés de nourriture mais de smartphones et de fringues… Sans doute quitterait-il le pays derechef s’il apprenait, de surcroit, que le pouvoir exécutif ne dispose d’aucune majorité au parlement pour décider en urgence et que les marchés financiers demandent des taux d’intérêt de plus en plus élevés pour financer notre déficit et le renouvellement de notre dette publics, une des plus importantes d’Europe…

Devant une telle accumulation de crises sociale, financière, économique et politique, le simple bon sens imposerait de se rassembler. Et d’abord de rassembler autour d’une table ce qu’on appelait jadis les « forces vives » de la nation, corps intermédiaires et forces politiques, pour tenter de trouver le moyen de sortir de ce très mauvais pas. Un compromis, pour au moins renouer avec la paix civile et éviter la catalepsie financière, serait indispensable. Le gouvernement, en pleine examen parlementaire d’un budget très difficile redéfinirait ses priorités et proposerait des redéploiements de crédits. Les oppositions accepteraient de ne pas voir toutes leurs revendications satisfaites… Bref, il serait plus que temps de négocier.

Vous êtes un doux rêveur, me répondra-t-on : le bons sens et le compromis sont hors de portée : il y a une élection présidentielle dans 6 mois ! Le scrutin présidentiel pousse à l’évidence les acteurs dans leurs intransigeances respectives, pour « marquer le point » devant les électeurs. Mais elle n’explique pas tout, cependant et le pouvoir exécutif a sa bonne part de responsabilité.

UN POUVOIR RIGIDIFIE ET SOURD

Le pouvoir exécutif – le président ne peut se représenter et le Premier ministre l’a exclu – n’a jusqu’à présent répondu à cette crise que par les forces de l’ordre. Au mouvement lycéen d’abord, avant d’endosser un fiasco majeur le 17 octobre lors de la première mobilisation, par défaut d’anticipation, stratégie inadaptée et insuffisance d’effectifs policiers. Sa satisfaction proclamée après un samedi 24 octobre maitrisée sur le plan sécuritaire, semble bien déplacée, tant elle souligne à rebours le mystère du fiasco de la semaine précédente et n’est pas à la hauteur d’une situation qui exige plus et mieux que des forces de l’ordre enfin efficaces. Il se susurrait ce week-end que Parcours sup pourrait être réformé – ce que son concepteur lui-même, Jean-Michel Blanquer, demande depuis plus de trois semaines – qu’on pourrait avancer « le coup de pouce du Smic »… On ne peut que s’étonner d’une telle pusillanimité et d’une telle lenteur, après bientôt 10 ans de pouvoir, alors que le macronisme s’est beaucoup abimé à ne pas savoir négocier avec les mouvements sociaux – Gilets Jaunes en 2018, Réforme des retraites en 2019 et 2023. L’expérience douloureuse ne semble pas porter conseil, et le pouvoir continue à vouloir tenir par la seule police, face à des expressions d’une société, dont en démocratie, tout pouvoir procède. Au point de ne pas même songer à inviter syndicats et patronat à discuter salaires. Au point de condamner à l’échec ses héritiers candidats à la présidentielle – G. Attal et E. Philippe, d’ailleurs bien silencieux et qui ne cessent de s’affaisser dans les dernières intentions de vote ?

Le macronisme semble vouloir s’arrêter avec Macron. L’historien Emmanuel Wallesquiel disait ce week end sur France Inter qu’après 2024 et la dissolution perdue, deux voies s’offraient à lui, sous la Vè République : la démission, comme de Gaulle en 1969, ou bien la cohabitation, comme Mitterrand et Chirac plus tard, mais qu’il n’avait choisi ni l’un ni l’autre, se maintenant dans la fiction d’un pouvoir sans partages. Au risque de laisser la trace dans l’histoire d’un pouvoir technocratique et solitaire, et d’un pays s’enfonçant au fil des crises.

LA GAUCHE SE REMOBILISE

La gauche est, elle, frustrée d’une cohabitation depuis 2024. Vivant dans une autre fiction, celle d’avoir gagné ces législatives anticipées, alors qu’elle était seulement en tête mais sans majorité, c’est son cœur militant et sympathisant qui s’est mobilisé deux samedis consécutifs, à la recherche de sa victoire « volée ». J. L. Mélenchon sait bien que les mobilisations sociales préparent les mobilisations électorales. Son pari de capter les jeunesses du pays, celle des quartiers et celles des étudiants déclassés, et de les faire plus voter que jamais, pourrait bien réussir, pour l’amener à ce second tour dont il rêve tant, face à M. Le Pen. Pour l’instant, tout se passe comme prévu, doit-il se dire, et rien ne le pousse aux concessions, au contraire. Quant à la désignation de Raphael Glucksmann à la primaire social-démocrate, elle n’obère nullement ses chances, ce dernier se nourrissant plutôt d’électeurs macronistes déçus et désorientés. On ne remarque pas assez que depuis la mi-octobre, le « total gauche » des candidats s’en réclamant progresse dans les sondages, pour atteindre 36% – à comparer aux 30% obtenus aux législatives de 2024. La gauche se remobilise, Mélenchon en tête.

UN BLOC « NATIONAL » A 40%

Quant au « parti de l’ordre » – on veut dire M. Le Pen et le RN -, lui se porte bien sûr à ravir. Les violences inimaginables du 17 octobre l’ont conforté dans son diagnostic. M. Le Pen ne progresse pas beaucoup, mais elle est à un niveau déjà très élevé dans les intentions de vote, 33 à 35%, et Éric Zemmour comme N. Dupont-Aignan constituent de précieuses réserves de voix, qui conduisent le bloc « national » ou nationaliste, à près de 40% de l’électorat. Marine Le Pen peut se permettre d’incarner une espérance et un optimisme, comme dans son premier grand discours de campagne, ce dimanche – nul autre candidat se le permettrait. Il se disait ce week-end dans les travées du congrès du RN, nullement gêné par les « manifs antifascistes » organisées par la gauche à Orléans – leur efficacité depuis 40 ans demeure mystérieuse – que l’élection était quasi gagnée : le pouvoir leur tendait les mains. Cela n’incite guère, là aussi, aux concessions pour sortir de la crise, avant la présidentielle. Mais cela pourrait aussi inquiéter le RN, de conquérir ainsi le pouvoir dans un pays confronté à des crises aussi multiples, dans une société traversée d’autant de fractures violentes, sous la menace du FMI et de la BCE.

C’est au pouvoir exécutif de bouger enfin, d’ouvrir et de négocier, car nulle force ne viendra spontanément à son secours. Au Président en premier lieu, puisqu’il tient tant à ces derniers mois de mandat qui lui échappe, après des interventions télévisuelles qui ont oscillé entre la timidité, le coup de menton et les vraies fausses ouvertures. Il faut savoir en rabattre, pour ne pas tout perdre, et laisser ainsi un pays à la chienlit sans la réforme (pour détourner une formule de Pompidou en mai 68, « La réforme, oui, la chienlit, non »).

Avec pour perspective de plus en plus dessinée, d’un deuxième tour Mélenchon/Le Pen.


Philippe Guibert

Philippe Guibert est consultant, enseignant et chroniqueur TV. Il a publié en 2024 Gulliver Enchainé, le déclin du chef politique en France (Cerf). Il a été directeur du service d information du gouvernement (SIG) et directeur de la communication dans diverses structures publiques. Il a dirigé la rédaction de la revue Medium de Régis Debray.

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Philippe Guibert est consultant, enseignant et chroniqueur TV. Il a publié en 2024 Gulliver Enchainé, le déclin du chef politique en France (Cerf). Il a été directeur du service d information du gouvernement (SIG) et directeur de la communication dans diverses structures publiques. Il a dirigé la rédaction de la revue Medium de Régis Debray.

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