Dans ce XXIe siècle qui a débuté, toutes les certitudes des cinquante dernières années du XXe siècle sont remises en cause : le soutien américain à la défense de l’Europe, que chacun sent bien en train de disparaître progressivement avec Donald Trump, la volonté hégémonique de la Chine en matière économique, la volonté russe de reconstruire un empire, la fin du droit international et le retour des prédateurs. À cette liste, on peut ajouter : ci-gît le couple franco-allemand.

Pour ceux qui ont des yeux pour voir, cela fait déjà un moment, au-delà du beau discours sur l’amitié franco-allemande, que ce couple bat de l’aile. Il y a d’abord un problème de sémantique. Nous, Français, parlons de « couple », comme s’il y avait une relation amoureuse entre les deux pays. Les Allemands, moins romantiques, ont toujours parlé de « relations franco-allemandes ». Cela en dit déjà long sur les illusions françaises.

En fait, cette relation a commencé à changer fortement avec l’arrivée d’Angela Merkel au pouvoir en 2005. La réunification allemande a eu lieu en 1990. Helmut Kohl était chancelier. Du fait de sa propre histoire, il était attaché à l’amitié franco-allemande et à la nécessité, pour la République fédérale d’avant l’unification, d’avoir le soutien de la France, cosignataire des accords qui régissaient le statut de l’Allemagne et de Berlin en particulier. Les années 1990 ont été celles de la réunification dans les faits. Cette relation a perduré jusqu’à son départ en 1998, trois ans après la fin des mandats de François Mitterrand en 1995.

Angela Merkel n’a pas la même histoire. Elle vient de la RDA, l’Allemagne de l’Est sous contrôle soviétique, et n’a donc ni la même mémoire ni le même lien, forgé au fil des décennies. Elle incarne cette Allemagne réunifiée qui, en 2005, a digéré pour l’essentiel l’ex-RDA et se sent forte de son modèle économique et social. Très vite, nos présidents (Sarkozy, Hollande, Macron) vont devoir composer avec cette puissance allemande nouvelle et avec les méthodes de Merkel.

Merkel bloque d’abord le projet sarkozyste d’Union pour la Méditerranée. Face à la crise des subprimes en 2008, elle refuse l’idée française d’un fonds de sauvetage commun pour les banques. La bataille pour sauver la Grèce dure ensuite des mois, et Merkel finit par imposer l’austérité budgétaire et le pacte budgétaire européen, le TSCG. Hollande se heurte à elle dès le début sur la renégociation de ce traité, avec un nein direct sur le volet croissance. La relation est de nouveau tendue pendant la crise grecque, Merkel voulant pousser la Grèce hors de l’euro, ce à quoi la France s’oppose. Enfin, Merkel décide seule d’accueillir les migrants syriens, semant des graines qui donneront de la force, chez elle comme dans de nombreux pays européens, à l’extrême droite.

Macron, quant à lui, verra ses propositions de réforme de l’Union européenne accueillies par un long silence. Désaccords sur l’OTAN, sur l’élargissement, sur le nucléaire, sur le gazoduc Nord Stream 2. Ce n’est que face au Covid qu’il parviendra à faire accepter par Merkel un grand plan de relance.

Avec Scholz, la relation a été d’une grande froideur politique. Désaccords sur l’autonomie stratégique, avec l’achat par l’Allemagne de F-35 américains, sur le cavalier seul énergétique de Berlin, etc. Les choses se sont un peu améliorées avec Merz, mais le moteur franco-allemand est devenu un espace de négociations froides et transactionnelles, où les désaccords sont de plus en plus nombreux.

Aujourd’hui, nous sommes entrés dans une nouvelle phase avec le grand plan allemand de réarmement : 108 milliards d’euros pour 2026 et près de 800 milliards d’euros au total d’ici 2030. Il faut mesurer ce que cela représente : un changement de pied considérable, un effort extrêmement important, qui correspond quasiment au double du budget de la France sur la période 2026-2030.

Nous voyons bien aujourd’hui qu’à travers son important budget de réarmement, l’Allemagne veut imposer son hégémonie en Europe, sur ce sujet comme sur bien d’autres. Commençons par regarder la situation d’Airbus, par exemple.

L’Allemagne cherche clairement à prendre le contrôle d’Airbus. En dehors du directeur général, Guillaume Faury, qui est français, et de la division hélicoptères, qui reste française, les postes clés du pilotage opérationnel sont allemands : la défense, les ressources humaines, la finance et l’aviation civile, le cœur du réacteur, avec un glissement progressif vers Hambourg au détriment de Toulouse, notamment sur les lignes de production, alors que le pôle défense a déjà son centre à Munich. Faury, qui aura fait neuf ans à la tête d’Airbus en 2028, devrait voir son sort tranché par le conseil d’administration en 2027, et serait probablement remplacé par l’Allemand qui dirige l’aviation civile, le cœur du réacteur, poste qu’occupait Faury lui-même avant de devenir directeur général. Il n’y aurait alors quasiment plus de Français au sommet d’Airbus. Cela s’appelle installer une hégémonie.

Autre illustration : la défense

La nouvelle politique allemande, c’est : soit nous prenons le leadership, soit nous bloquons.

On l’a vu avec la fin du SCAF, l’avion de combat européen, notamment franco-allemand : l’Allemagne, et en particulier la division défense d’Airbus, sous contrôle allemand, a refusé le leadership de Dassault, dont chacun connaît pourtant les compétences en aviation de combat. Derrière la phraséologie officielle, la direction défense d’Airbus voulait prendre le contrôle des brevets de Dassault, ce que celui-ci refusait, et ne voulait pas accepter son leadership sur l’avion de combat. On l’a vu avec la fin du char franco-allemand, malgré les démentis officiels, pour les mêmes raisons. On le voit dans l’espace, où l’Allemagne obtient le transfert de la production du moteur Vinci de l’usine de Vernon vers Ottobrunn et pousse la concurrence de ses propres start-up, parce que la France y est forte. On le voit dans l’intelligence artificielle, où des sociétés allemandes dénigrent Mistral pour mieux se tourner vers des modèles chinois ou américains : le patron du moteur de recherche allemand Ecosia, Christian Kroll, a jugé la qualité de Mistral décevante avant de l’abandonner au profit de modèles open source, dont des modèles chinois. Le contrat-cadre prévu entre les gouvernements français et allemand, Mistral et SAP est lui aussi gelé, selon le quotidien Die Welt. On le voit enfin dans la préférence américaine, au détriment de la préférence européenne, dans les achats de défense.

Conclusion

En fait, Berlin défend des champions européens à condition qu’ils soient allemands. La France doit donc ouvrir les yeux, et vite. Le « couple » franco-allemand, dans sa version romantique, est mort, à supposer qu’il ait jamais existé. L’Allemagne veut nous imposer son rapport de force, et donc son hégémonie. Il est plus que temps d’être lucides : nous ne devons plus rien attendre de l’Allemagne, si ce n’est des problèmes. Il nous faut nous réarmer mentalement avant qu’il ne soit trop tard.

Dans ce domaine, comme dans bien d’autres, le XXe siècle est terminé. Nous sommes pleinement dans le XXIe siècle, et il est temps pour la France d’y entrer sans illusion et avec force.

Philippe Doucet
Ancien député-maire PS d’Argenteuil

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