Michel Foucault, Dits et Ecrits. Une anthologie. Préface de Frédéric Gros, Gallimard, « La Pléiade », 1264 pages, 72€.

Oublier Foucault – tel était le titre d’un blitzkrieg dans le champ de la philosophie publié en 1976 par Jean Baudrillard. L’auteur de l’Histoire de la Folie étincelait alors au zénith de sa gloire, fascinant encore plus, jusqu’à la haine, ses innombrables détracteurs autant que ses tout aussi innombrables admirateurs. En proposant aux lecteurs, dans la collection « La Pléiade » une anthologie des Dits et Ecrits du philosophe, remarquablement préfacée par Frédéric Gros, les éditions Gallimard offrent l’occasion de retrouver Foucault. Occasion offerte à chacun d’entre nous, occasion offerte à l’époque.

Les déplacements de la politique

Pourquoi dis-je : à l’époque ? Plonger dans ce volume revient à vivre une expérience quasi de science-fiction : le voyage dans un temps qui n’est plus le nôtre, qui nous paraît si étrange, peut-être exotique, beaucoup plus libre, superbement plus optimiste que le nôtre, ouvert sur l’avenir. Un temps d’avant la glaciation de l’intelligence : un temps où l’on n’avait pas encore peur de penser. Or, s’adressant à son temps, Foucault s’adresse aussi au nôtre, si différent. C’est que les objets de pensée de Foucault, qui étaient si nouveaux, si en rupture avec les habitudes, si étonnants, sont devenus les objets litigieux, inflammables et incandescents, de la culture et de la politique contemporaines : la folie, la sexualité, le féminisme, la délinquance, la prison, la maladie, la marginalité, les migrations (« Le problème des réfugiés est un présage de la grande migration du XXIème siècle », écrit-il en 1979), la biopolitique, le contrôle généralisé, la fabrique sociale de l’individu dangereux. Jamais jusqu’à lui ces objets n’avaient été pensés pour eux-mêmes ; toujours, y compris chez Sartre et Merleau-Ponty, où certes ils affleuraient, dans la foulée de l’ouverture heideggérienne (Heidegger, auquel Foucault, avec raison, rend un hommage appuyé l’appelant « le philosophe essentiel », comprenons : celui dont tout est parti, la fontaine d’où jaillit le siècle), ces objets de pensée restaient pris dans la généralité, sous la forme d’abstractions, d’universaux, encastrés dans une vision eschatologique. Foucault les libère de leur prison, les arrache à leur gangue théorique. Aujourd’hui – ce que les sottes polémiques autour de la déconstruction et du wokisme mettent en évidence – ils forment le cœur des affrontements politiques. Parce que l’enjeu de la politique, loin de ce qu’il fut voici trente ans à peine, loin de la construction de la cité harmonieuse, de l’édification de la République, du socialisme, de la restauration de la royauté, de la lutte des classes, s’est déplacé vers d’autres préoccupations : le style de vie. C’est-à-dire : le style d’être. C’est-à-dire : l’identité. La gauche et la droite (laquelle, transie par une haine pusillanime, ignore ce qu’elle pourrait gagner à la lecture et méditation de Foucault, beaucoup plus ambigu politiquement qu’elle le croit) interprètent différemment ces enjeux. Et là, Foucault a gagné :le siècle est foucaldien.

La politique du style de vie

Le style de vie, voilà la grande interrogation de Foucault, celle qui traverse toute son œuvre bien qu’il ne parvienne à la formuler qu’à la fin de son existence. C’est à partir d’elle qu’il interroge l’époque dans laquelle il vit. Ce qu’il ne sait pas, c’est que cette question deviendra celle de l’époque elle-même. Aujourd’hui, en plein XXIème siècle, des Décoloniaux aux Identitaires, de LFI au FN, des islamistes aux zémourens, l’on se bat pour et autour du style de vie. Et contre certains styles de vie. Tout se passe comme si pour nos contemporains le style de vie était devenu une question de vie ou de mort sociale. Rave parties, foulards et abayas, marche des fiertés, ripaille « canon français », anneaux dans le nez ou costume-cravate, querelle autour de la cérémonie d’ouverture de la coupe du monde de rugby qui aurait été trop franchouillarde et de celle des Jeux olympiques qui ne l’aurait pas été assez, manifestent l’expression de la politisation de cette conflictualité. Partie des marges dans les années 1970, quand Foucault militait avec les emprisonnés et les homosexuels, ce type de conflictualité pour l’affirmation d’un style de vie a gagné toutes les sphères de la société, tout en fournissant une des explications de la fortune actuelle du Rassemblement national.

Foucault, Hegel, et Sartre

Nous chercherions en vain une pensée globale de Foucault, comme il en existe une de Sartre, ou de Hegel, ou de Marx ; le foucaldisme n’existe pas : existe un parcours Foucault, philosophique, intellectuel, politique, militant, aussi puissant que ces grandes philosophies (Marx, Sartre), dont le déroulement s’expose tout au long de cette anthologie. Foucault fut le premier intellectuel planétaire. Il fut aussi le premier intellectuel planétairement postrévolutionnaire surgissant au couchant de l’ère révolutionnaire. Sartre était un intellectuel français à audience mondiale articulé à l’horizon révolutionnaire, autrement dit à la métaphysique. Foucault, pour sa part, fut l’intellectuel critique de l’âge de la mondialisation techno-marchande, accompagnant les changements culturels, en particulier dans l’appréhension de soi, dans les modes de subjectivation, bref ces mutations anthropologiques contemporaines de cette mondialisation. Foucault, qui fut la conscience critique de cette mondialisation avant même qu’elle batte son plein, était à son tour un objet culturel mondialisé. La pertinence de Foucault donne tort à Hegel. Pour le philosophe allemand, ce n’est qu’à la tombée de la nuit que la chouette de Minerve prend son envol, le philosophe n’arrivant jamais que post festum, pour en dire le sens dans l’après-coup bavard, à la façon d’un notaire; avec Foucault, inversement, la chouette de Minerve prit son envol avant le lever du jour, ante festum, accompagnant l’événement, à savoir la mondialisation et ses conséquences socio-anthropologiques, dès l’œuf. Précisons : Sartre surgit dans la République des lettres au crépuscule de l’universalisme et de l’humanisme – dont Foucault se fait le greffier en actant « la mort de l’homme », de l’humanisme, de la révolution, du marxisme -, s’y complaisant, essayant de sauver ce qui peut l’être en imaginant participer au triomphe de l’espoir qui s’écroule. Il approfondit – en vain – le moribond. A l’opposé, Foucault, comme l’a dit Deleuze dans l’ouvrage qu’il lui consacre, déploie ses recherches selon les voies « d’une nouvelle façon de penser ».

Les marginaux, ces hétéronymes de Foucault

Contrairement à l’impression du lecteur pressé, qui passerait trop vite sur la dilection foucaldienne pour les marginalités et les illégalismes, Foucault ne pense ni l’autre ni l’altérité. Il parle et écrit à partir du prochain, non de l’autre. Mieux : à partir du monde du prochain, plongé dans son immanence – le prochain : le migrant, le sans-papiers, l’incarcéré, le délinquant, le fou, l’hospitalisé, le psychiatrisé, l’écolier, l’enfant, l’appelé au service militaire. Le fou parle. Parlons au moyen de de sa parole. C’est par exemple parce que l’incarcéré parle en lui et à travers lui que Foucault peut, en soutien aux révoltes dans les prisons contre les scandaleuses conditions de détention, écrire en 1973: « [la prison] fait partie d’un système plus vaste qui est le système punitif : les enfants sont punis, les écoliers sont punis, les ouvriers sont punis, les soldats sont punis. On vit dans un système punitif. C’est cela qu’il faut mettre en question ». Toutes ces figures de la marginalité et de l’exclusion, de l’enfermé, du méprisé, du puni, sont, dans son œuvre, ses hétéronymes. Chacun de ces prochains, depuis son premier chef d’œuvre, Histoire de la folie à l’âge classique, et peut-être même Pierre Rivière, Moi Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère, c’est lui,Michel Foucault, c’est lui sous une autre identité. Par cette hétéronymie, plus encore qu’une nouvelle façon de penser, c’est une nouvelle façon d’être un philosophe que Foucault, qui se déprend de lui-même en faveur de ces prochains qui habitent en lui, invente – affaire de style de vie, vous dis-je !

Le christianisme refoulé de Foucault

Permettez-moi de vous surprendre, ô lecteurs. Mais si l’au-delà existe, ce dont je suis persuadé, Foucault ne sera pas surpris, lui, depuis ce monde parallèle, par mon propos. En dépit de ce qu’il appelle « mon nietzschéisme fondamental », suante de mille parts chez l’athée Foucault un christianisme muet et refoulé. Sans doute est-ce pour cette raison que Clavel, l’admirable Maurice Clavel, qui avait compris Mai 68 mieux que tout le monde, l’aimait. Dans son hommage à cet ami, Foucault insiste sur la force d’une invention de Clavel : « Kant et le Christ : ces deux-là ne s’étaient guère rencontrés jusqu’alors ». Eh bien Clavel organise leur rencontre, Kant y confirmant le Christ. Tout chrétien reconnait dans le marginal, l’exclu, le persécuté, le condamné à la crucifixion par les tribunaux, le mendiant, le lépreux, la prostituée, l’agonisant, le plus petit et le plus méprisé d’entre nous, celui sur qui tous crachent, qui dort à même le sol au coin de la rue, le visage du Christ. Ce sens absolu du prochain fait du mécréant Foucault, ce sans Dieu ni Maître, ce sans foi ni loi, cet anarchiste, un chrétien aussi exemplaire qu’inavoué. Cette inquiétude pour le faible place d’ailleurs Foucault, sans qu’il s’en rende compte, en contradiction avec Nietzsche qui écrivit : « Que périssent les faibles et les ratés. Il faut même les y aider ! ». D’ailleurs Clavel soutenait que Dieu plutôt que le sexe constituait le refoulé de la culture française depuis les Lumières. Ce refoulement passait aussi dans la subjectivité de Foucault. Et dans la déprise de soi, qu’accomplit l’hétéronymie foucaldienne, nous reconnaissons le plus brûlant de thèmes jansénistes – Pascal revivant souterrainement dans Foucault !

Rencontres

« Tout mon devenir philosophique a été déterminé par ma lecture de Heidegger. Mais je reconnais que c’est Nietzsche qui l’a emporté (…) Il est probable que si je n’avais pas lu Heidegger, je n’aurais pas lu Nietzche », nous confesse Foucault., dans ses derniers jours. Il y aura eu de la polémique, dans cette œuvre : avec Sartre, avec Derrida, entre autres. Il y aura eu de l’intransigeance : « Saint-Exupéry (…) Camus (…) Teilhard de Chardin, ces figure pâles notre culture ». Il y aura eu de la politique : une nouvelle façon de militer. Il y aura eu des admirations : Bataille, Blanchot, par exemple. Il y aura eu de la rencontre : avec Clavel, je l’ai dit, avec son « bon maître », Georges Canguilhem, et avec l’autre plus grand philosophe français de l’après-guerre, un titan également, Gilles Deleuze. Il y aura eu surtout de la grandeur, et quelques naïvetés (je pense à l’Iran). Ces polémiques, ces intransigeances, ces admirations, ces rencontres, cette grandeur, courent tout au long de ce volume, non pour interrompre le parcours de fond, le parcours de pensée, mais pour le relancer. Posez cette anthologie sur votre table de chevet, glissez-la dans votre baise-en-ville, installez-la dans le vide-poches de votre automobile, ne vous en séparez pas : de manière inattendue, elle vous tiendra lieu de bréviaire pour penser notre époque. J’en donne un exemple pour finir : rien de plus éclairant, à l’heure où un goncourable est convaincu d’avoir servi de porte-plume et de machine-à-écrire à une intelligence artificielle, de réfléchir au texte de Foucault sur la mort de l’auteur, « Qu’est-ce qu’un auteur ? ».

Oublier Foucault ? Non, Baudrillard, désolé. Retrouver Foucault !


Robert Redeker

Robert Redeker est un philosophe et professeur agrégé de philosophie. Auteur notamment de Le Déshumain (2001), L’Éclipse de la mort (2017), Les Sentinelles d’humanité (2020) ou Descartes. Le miroir aux fantômes (2025), sa réflexion interroge la condition humaine dans la modernité, la disparition du sens du tragique et l’effacement de la transmission culturelle.

Agrégé de philosophie, Robert Redeker est né en 1954 de parents allemands dans une ferme du Couserans, au cœur des montagnes de l’Ariège. Il a été une quinzaine années durant membre du comité de rédaction de la revue Les Temps Modernes. Il fut chroniqueur à Libération Livres, Le Monde des Livres, L’Humanité, Bücher/Livres le supplément littéraire du Tageblatt, à Marianne, collaborant aussi au Figaro et au Figaro Magazine. Il produit l’émission L’Entretien Infini sur Radio Kol Aviv. Il est l’auteur de nombreux livres, dont certains sont traduits en italien, en danois, en espagnol, en anglais, et en arabe. Il aimerait qu’ils le soient un jour (avant de mourir) en hébreu et en occitan. Parmi ceux-ci citons : Egobody, Le Soldat impossible, L’Eclipse de la Mort, L’Abolition de l’âme, Éloge spirituel de l’attention, Descartes : le miroir aux fantômes.

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Robert Redeker est un philosophe et professeur agrégé de philosophie. Auteur notamment de Le Déshumain (2001), L’Éclipse de la mort (2017), Les Sentinelles d’humanité (2020) ou Descartes. Le miroir aux fantômes (2025), sa réflexion interroge la condition humaine dans la modernité, la disparition du sens du tragique et l’effacement de la transmission culturelle. Agrégé de philosophie, Robert Redeker est né en 1954 de parents allemands…

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