C’est le dernier né des instituts de recherche sur l’Afrique. ANNDAL est sahélien, Africain et universel. Son ambition : réenchanter la démocratie sur le continent. Sa méthode : la pédagogie et le multilinguisme.
Ils sont une vingtaine de chercheurs, universitaires surtout, activistes et journalistes parfois. C’est à Paris qu’ils ont lancé ce 22 octobre ANNDAL Institute, un think tank aux multiples spécificités. Paris, ville refuge de tout temps pour des exilés, parfois apatrides. Paris où en d’autres périodes, des opposants avaient trouvé refuge. C’était à l’époque des luttes contre la colonisation, du combat ensuite pour le multipartisme. Adossé à l’Alliance des Démocrates du Sahel, les réflexions de l’Institut seront produites en totale indépendance.
Aujourd’hui, le contexte impose une nouvelle mobilisation. Il y a cette urgence que Nadine Machikou, présidente du directoire met en exergue. Pour cette éminente professeure de science politique à Yaoundé, il existe aujourd’hui « une crise de la pensée démocratique ». Et d’expliquer : « la démocratie a longtemps été une valeur de référence. Aujourd’hui, des régimes rejettent la valeur démocratique ».
Les chiffres ne mentent pas : au niveau planétaire, 74% des populations vivent dans des régimes autoritaires. Si reflux est ainsi une donnée universelle, le Sahel central apparait comme un miroir grossissant. Dans la salle, des Nigériens, Burkinabè et Maliens, rappellent que l’avènement des juntes militaires dans leurs trois pays se traduit par une dictature totale. Dictature de la pensée, répression sauvage avec des disparitions, emprisonnements et tortures, réécriture de l’histoire, désinformation massive. En d’autres mots, le totalitarisme à l’état chimiquement pur. Certains chercheurs engagés dans l’aventure ANNDAL vivent dans leurs pays. Ils travailleront de manière anonyme afin de préserver leur sécurité, leur vie tout simplement.
Face à cette nouvelle donne, le réarmement intellectuel s’impose comme une ardente nécessité. ANNDAL se positionne sur le terrain de la recherche et de la rigueur.
Le nom est en lui-même tout un programme. ANNDAL signifie les savoirs en langue fulfulde, la langue transfrontalière par excellence de l’espace sahélien, parlée dans une vingtaine de pays sans jamais y être dominante. Le fulfulde, langue d’une communauté peul souvent stigmatisée et parfois victime de massacres ciblés. ANNDAL a choisi comme mantra une devise de Amadou Hampâté Bâ : « So a anndi a annda, a anndane. So a annda a annda, a anndata », « si tu sais que tu ne sais pas, tu sauras. Si tu ne sais pas que tu ne sais pas, tu ne sauras pas ». Tout est dit. Tout reste à faire.
Pour faire donc, cinq programmes seront déclinés au fil de travaux au long cours: gouvernance et transitions politiques, sécurité et fragmentation sociale, économie politique et développement, sociétés sahéliennes et mécanismes endogènes, veille juridique et droits humains. Un observatoire des narratifs sera chargé de l’analyse des discours qui structurent l’espace public sahélien, à travers la cartographie des campagnes d’influence et la vérification des affirmations officielles.
La connaissance est la meilleure réponse à la désinformation. Encore faut-il trouver la bonne méthode pour faciliter sa propagation. L’objectif de l’institut est de rendre les informations accessibles aux premiers concernés. Cela passe par des canaux de diffusion rarement utilisés dans le monde universitaire : médias communautaires et internationaux partenaires, réseaux sociaux mais aussi ces boucles de messagerie WhatsApp et Telegram qui constituent aujourd’hui le premier moyen de s’informer au Sahel. L’efficacité impose enfin de s’adresser aux populations dans leurs langues. Produites en français et en anglais, les publications du think tank seront déclinées en capsules audios et parfois vidéos de trois à cinq minutes, dans six langues locales : haoussa, zarma-songhay, fulfulde, bambara, mooré et tamasheq.
Le premier mensonge à déconstruire est la présentation de la démocratie en Afrique comme une valeur importée. Une rhétorique fallacieuse et ravageuse.
C’est une escroquerie intellectuelle et une forfaiture morale. La démocratie ne serait pas une valeur africaine. Elle serait ici un produit d’importation, venu de l’occident et inadapté aux sociétés du continent. Une imposture revendiquée par les putschistes aux affaires. Face à cette propagande mortifère, ANNDAL mise là encore sur les faits et la rigueur de l’argumentation.
Le premier thème de travail entend ainsi déconstruire ce narratif fallacieux de manière méthodique, en lui opposant la puissance de la profondeur historique. L’intitulé annonce la couleur : « la démocratie comme valeur africaine : repenser l’universalité à partir de l’histoire, des sociétés et des imaginaires politiques du continent ». De fait, l’Afrique n’a pas attendu l’occident pour appliquer des processus relevant d’une logique démocratique : délibération collective, phénomènes de médiation, contrôle du pouvoir, recherche d’un accord sous l’arbre à palabres. La colonisation n’a pas apporté la démocratie. Elle a en revanche constitué une rupture dans une trajectoire.
Le retour aux sources, le retour aux faits constituent ici encore la meilleure réponse. En Afrique, la démocratie est antérieure aux Bill of Rights et aux Lumières. C’est un bien commun. Cet universalisme est au cœur de l’identité d’ANNDAL. Il s’agit au fond de rendre aux Africains ce qui leur appartient.
Geneviève Goëtzinger
Geneviève Goëtzinger est journaliste et dirigeante d’entreprise dans les médias et le conseil en stratégie de communication.
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