Par Serge Guérin, sociologue, et Vincent Touzé, économiste
La mise en garde du Fonds monétaire international n’est pas une surprise. Elle arrive au pire moment. Selon des propos rapportés par Les Échos le 14 octobre, la directrice générale du FMI, Kristalina Georgieva, a estimé en marge de la réunion annuelle du Fonds à Bangkok qu’il « faudra du temps » à la France pour ramener sa dette et son déficit à des niveaux capables d’« inspirer confiance, une entière confiance, tant à la population qu’aux investisseurs ». Une confiance qui sera mesurée ce vendredi avec l’annonce par Moody’s de sa nouvelle notation de la dette. Pour sa part, le directeur des finances publiques du Fonds, Rodrigo Valdés, a demandé que le budget soit adopté « en temps utile », « idéalement sans modifications qui affaibliraient l’effort budgétaire ». Le ministre de l’Économie l’a reconnu lui-même : la France trouve toujours preneur pour sa dette, « mais ça nous coûte plus cher et ça, c’est un signal d’alarme ».
Il y a un an, le 6 septembre 2025, nous écrivions dans les colonnes de La Tribune : « Renoncer à notre souveraineté ou investir dans l’avenir, il faut choisir ! ». C’était deux jours avant le vote de confiance demandé par François Bayrou. Les signaux d’alerte étaient déjà là quand son gouvernement est tombé. Nous rappelions le mur des remboursements : 175 milliards d’euros d’OAT arrivant à échéance en 2025, 190 milliards en 2026, 223 milliards en 2027… Nous mettions en garde contre la procrastination, « le pire des choix, car cela conduit à attendre une fin qu’on n’aura pas décidée ». Et nous posions une question simple : « Qui achètera notre dette ? Qu’exigeront-ils ? »
Les marchés y répondent aujourd’hui. Le taux d’emprunt de l’État à dix ans approche les 5 %. Chaque nouvelle émission se refinance plus cher que la précédente. Le stock de dette se renouvelle à des taux en hausse, et la charge d’intérêts augmente pour longtemps.
Un an de gagné ? non : un an de perdu !
L’alliance gouvernementale négociée à l’automne 2025 a évité une crise politique immédiate. Elle a surtout permis de gagner un an de procrastination. Les problèmes de fond n’ont pas été traités : un déficit structurel installé depuis des décennies, des dépenses courantes financées par l’emprunt, l’adaptation de nos retraites et de notre santé au vieillissement toujours repoussée. Cette mise en pause du règlement politique de nos problèmes budgétaires n’était pas gratuite. Elle coûte aujourd’hui très cher aux Français, avec l’envolée des taux d’intérêt sur les nouvelles émissions de dette souveraine. Chaque euro de plus versé aux créanciers est un euro de moins pour l’école, la recherche, la transition énergétique ou la défense.
L’examen du budget 2027 s’ouvre sans majorité, à quelques mois de l’élection présidentielle. Le gouvernement vise un déficit de 5 % du PIB l’an prochain : « Ça ne peut pas aller au-delà, le monde nous regarde », dit Roland Lescure, ministre de l’Economie. Le FMI ne dit pas autre chose. La crédibilité ne se décrète pas : elle se construit par des décisions tenues dans la durée.
Des finances publiques à l’os
Nous le disions il y a un an : avec un tel niveau de dette et de déficit, notre capacité à résister aux chocs est « considérablement affaiblie, voire nulle ». La dette a permis d’amortir la crise financière de 2009 et la pandémie de Covid-19. Elle a sauvé le présent et préservé l’avenir. Mais ces marges de manœuvre n’ont pas été reconstituées. Le FMI le constate pour l’ensemble des pays avancés : « Trop de pays n’ont pas profité de la reprise post-pandémie pour reconstituer leurs marges de manœuvre budgétaires ». C’est malheureusement le cas de notre pays. Et aujourd’hui, la France n’a plus les moyens d’affronter un choc macroéconomique majeur par le soutien budgétaire.
Un exemple récent le montre. Pour contenir le prix de l’essence, la seule marge trouvée par le gouvernement a été de puiser dans les réserves stratégiques. Alors que les conflits s’intensifient dans le monde et que les attaques contre l’Arabie saoudite font craindre une nouvelle flambée des hydrocarbures, on peut s’interroger sur une mesure qui sacrifie le structurel pour gérer l’urgence. Quand l’État en vient à entamer ses stocks de sécurité pour soutenir le pouvoir d’achat, c’est que les finances publiques sont à l’os. Chaque citoyenne et chaque citoyen doit en avoir conscience.
Une règle d’or budgétaire pour reconquérir notre souveraineté
Le redressement ne passe ni par le déni ni par la rigueur aveugle. Il passe par un effort exigeant, engagé au plus vite et réparti avec justice, sur un socle de financement de l’État crédible et durable. Ce socle doit pouvoir survivre aux alternances. Les Français sont-ils prêts à l’entendre ? Au moins la grande majorité a pris finalement conscience de la situation : à l’été 2025, près de quatre sur cinq se disaient déjà inquiets du niveau de la dette, selon l’institut ViaVoice.
Si la France venait à éprouver des difficultés à financer sa dette, elle pourrait devoir solliciter l’aide de la « troïka » : la Commission européenne, la Banque centrale européenne et le Fonds monétaire international. Ce soutien ne serait pas gratuit. Il serait conditionné à la fin de la procrastination, sous le contrôle de créanciers extérieurs. Les pays d’Europe du Sud en ont fait l’expérience après la crise de 2009. La Grèce et le Portugal ont dû se soumettre aux programmes de la troïka, l’Espagne a dû solliciter une aide européenne pour ses banques, et l’Italie a dû engager un redressement sous la pression des marchés. Tous ont été contraints d’assainir leurs finances publiques. Aujourd’hui, plusieurs d’entre eux, dont la Grèce, le Portugal et l’Italie, dégagent un excédent primaire : leurs recettes couvrent leurs dépenses hors charge d’intérêts. La France, elle, en est loin.
Pour que cet effort ne soit pas défait à la première échéance électorale, il faut l’inscrire dans une règle. Une véritable règle d’or réserverait l’endettement au financement de l’investissement, celui qui prépare l’avenir, et imposerait l’équilibre des dépenses courantes sur l’ensemble du cycle économique. Le déficit resterait possible en cas de crise, mais il serait compensé lors des années favorables. Envisagée en 2011 sans jamais aboutir, cette règle n’est pas une contrainte imposée de l’extérieur. C’est un engagement que la Nation prend envers elle-même. Elle protège les générations futures du poids de nos renoncements. Elle redonne au pays les marges de manœuvre qui lui permettront d’affronter les prochaines crises. Et elle met notre politique budgétaire à l’abri du jugement des marchés, comme des conditions qu’imposerait un recours à l’aide de la « troïka » (Commission européenne, Banque centrale européenne et Fonds monétaire international).elle soustrait notre politique budgétaire au jugement des marchés. Préserver notre souveraineté budgétaire, c’est sauver notre souveraineté politique.
Hier, la dette a permis d’amortir les crises et de protéger l’avenir. Aujourd’hui, elle nourrit davantage d’inquiétude sur l’avenir qu’elle ne règle les problèmes du présent. Or les destins des générations sont liés : ce que nous laissons en héritage façonne les choix de ceux qui nous suivent. Le besoin d’avenir qu’une partie des jeunes exprime aujourd’hui, sous des formes diverses, devrait tous nous interpeller. À nous de l’entendre, pour construire ensemble un futur porteur d’optimisme et de progrès partagé. Une règle d’or peut y concourir. Elle obligera à travailler mieux et plus.
Il y a un an, nous écrivions que « si les ambitions politiques peuvent attendre encore un peu, l’avenir de la Nation ne le peut pas ». Un an plus tard, l’attente a un prix, et ce sont les Français qui le paient. Il n’est plus temps de gagner du temps.
Serge Guérin, sociologue, professeur à l’Inseec GE, et Vincent Touzé, économiste et directeur de recherche à l’IFE – Sciences Po
Serge Guérin
Serge Guérin, né en 1962, est sociologue et professeur à l’INSEEC Grande École, spécialiste des questions du vieillissement, de la place des seniors dans la société et des dynamiques intergénérationnelles. Ses travaux s’inscrivent dans le champ de l’éthique de la sollicitude. Il est notamment l’auteur de Et si les vieux aussi sauvaient la planète ? (Michalon).
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Serge Guérin, né en 1962, est sociologue et professeur à l’INSEEC Grande École, spécialiste des questions du vieillissement, de la place des seniors dans la société et des dynamiques intergénérationnelles. Ses travaux s’inscrivent dans le champ de l’éthique de la sollicitude. Il est notamment l’auteur de Et si les vieux aussi sauvaient la planète ? (Michalon).
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