Par Bernard Alix, enseignant et philosophe clinicien.
Face aux émeutes, chacun semble sommé de choisir son camp. Condamner les violences ou comprendre les colères. Défendre la République ou dénoncer ses manquements. Restaurer l’autorité ou combattre les injustices. Et si cette manière de poser le problème nous empêchait précisément de le penser ?
Il ne s’agit pas de relativiser les violences. Détruire une mairie, une école, une bibliothèque ou un service public, c’est aussi détruire ce dont d’autres ont besoin pour vivre. Mais condamner un acte ne suffit pas à comprendre ce dont il est le symptôme. Et comprendre ne signifie pas excuser. Une question demeure, autrement plus dérangeante, à savoir que se passe-t-il lorsqu’une République qui se veut universelle ne constitue plus, pour une partie de ses citoyens, un monde dans lequel ils peuvent se reconnaître ?
Nous répondons souvent en rappelant les principes républicains que sont la Liberté, l’Egalité et la Fraternité. Comme si leur proclamation devait suffire à leur donner une existence en acte. Mais une liberté que l’on ne peut exercer, une égalité dont on ne fait pas l’expérience, une fraternité que l’on ne rencontre jamais ne risquent-elles pas de devenir des mots auxquels on demande de croire ? La République ne manque peut-être pas de valeurs. Elle manque de situations dans lesquelles ces valeurs deviennent effectivement vivables. Cette contradiction prend une force particulière dans une société où chacun est de plus en plus invité à devenir l’entrepreneur de sa propre existence. Réussir, s’adapter, être performant, se rendre employable, faire les bons choix n’est-ce pas là une rengaine familière de la rationalité néo-libérale. La responsabilité individuelle semble devoir répondre de tout. Mais comment demander à chacun de devenir l’auteur de sa vie lorsque les conditions dans lesquelles il peut agir lui échappent largement ?
Voilà peut-être l’une des contradictions de notre temps. Nous proclamons l’émancipation tout en organisant plutôt l’adaptation. Nous célébrons l’autonomie tout en réduisant les possibilités de transformer les règles du jeu. Nous demandons aux citoyens d’adhérer à un monde commun sans toujours leur permettre de contribuer à ce qu’il devient. Et si nous redoutions, au fond, les conséquences de l’émancipation que nous proclamons ? Un sujet qui s’émancipe ne devient pas seulement plus autonome dans le cadre qu’on lui propose. Il peut aussi contester ce cadre et contribuer à le transformer. Dès lors, quelle place accordons-nous, dans nos organisations, dans l’éducation et dans la formation professionnelle, à cette possibilité ? Voulons-nous permettre aux personnes de se former ou seulement les rendre capables de mieux répondre à ce que nous attendons d’elles, en les réduisant à de simples ressources ?
La question n’est donc plus seulement de savoir pourquoi certains ne se reconnaissent plus dans la République. Elle est aussi de savoir ce que nous avons fait de la République pour que cette reconnaissance devienne si difficile. Pourquoi certaines promesses républicaines peinent-elles à devenir des expériences vécues ? Encore faut-il ne pas transformer cette interrogation en nouvelle accusation. Ni les émeutiers, ni les institutions, ni le néolibéralisme ne peuvent tenir lieu, à eux seuls, d’explication universelle. Ce serait remplacer une caricature par une autre. Le véritable enjeu est ailleurs. Il s’agit d’apprendre à poser le problème autrement. J’appelle apprenance cet engagement à ne pas seulement chercher des réponses dans ce que nous savons déjà, mais à accepter que le réel transforme les questions que nous nous posons. Elle prend corps par un concernement, qui ne se réduit pas simplement à être touché, perturbé, inquiet ou indigné, mais incarne ce qui nous arrive, ce à quoi nous sommes confrontés, et met aussi en jeu notre propre manière d’habiter le monde.
Pour celui qui porte un éthos républicain, l’épreuve est considérable. Il ne peut plus se contenter de défendre un idéal dont il se considère le dépositaire. Il lui faut accepter que cet idéal soit mis au travail par l’expérience de ceux qui ne le vivent pas comme lui. C’est ici que pourrait naître une riposte créative. Non pas riposter aux émeutes par un discours de plus en s’enfermant dans des stratégies défensives. Non pas inventer une nouvelle méthode de persuasion sous couvert de leadership pour obtenir l’adhésion. Mais sortir des oppositions qui nous condamnent à répéter les mêmes réponses.
La philosophie de Hegel nous aide à nommer cette exigence car un universel qui demeure extérieur aux existences particulières reste abstrait. Il ne devient concret qu’à travers les médiations qui donnent à la liberté une réalité vécue. La République ne devient pas universelle parce qu’elle parle au nom de tous. Elle le devient dans la mesure où chacun peut effectivement prendre part au monde qu’elle institue. Ne pas exiger d’abord que les autres se reconnaissent dans le monde que nous leur présentons, mais nous demander avec eux ce qui pourrait le rendre habitable, c’est peut-être cela, aujourd’hui, habiter la République. Il ne s’agit pas de renoncer à l’Universel républicain. Il s’agit de cesser de croire que nous le possédons et qu’il s’imposerait de lui-même. Cette prétention à maîtriser le comportement d’autrui par le seul énoncé du prescrit, rappelle ce que Friedberg désigne comme « l’hubris des dirigeants ». La conviction d’agir au nom de tous ne nous dispense jamais d’interroger ce que vivent ceux au nom desquels nous prétendons agir.
Dès lors, une question s’adresse à tous ceux qui exercent une responsabilité politique : suffit-il de demander aux citoyens de respecter les règles du monde commun sans leur permettre de participer à sa transformation ? Reconnaître cette exigence ne signifie ni céder à la violence ni renoncer à l’autorité. Cela suppose une autorité capable d’entendre ce que le réel oppose à ses certitudes, de mettre ses propres réponses à l’épreuve et de rendre possibles d’autres manières d’agir ensemble. La question n’est donc pas de savoir comment former les citoyens à s’adapter à la République telle qu’elle est, mais comment leur permettre de se former en participant à ce qu’elle peut devenir. On ne forme pas les citoyens comme on façonne les membres d’une société conforme à un modèle. On peut, en revanche, créer les conditions dans lesquelles ils se forment, deviennent auteurs de leur existence et contribuent, avec d’autres, à transformer le monde commun.
C’est précisément pourquoi il importe d’ouvrir, comme nous y invite Yves Schwartz, des espaces de débat sur les normes, où celles et ceux qui vivent les situations puissent aussi participer à la définition des règles qui les organisent. C’est là que peuvent prendre forme des pratiques véritablement démocratiques, qui ne réduisent pas les citoyens à être les destinataires de décisions prises en leur nom, mais leur reconnaissent la capacité de contribuer à la construction du monde commun.
La République n’est pas seulement un héritage à transmettre. Elle est un monde dont il faut rendre possible la transformation par ceux qui l’habitent. Et si la fidélité à l’idéal républicain se mesurait finalement à notre capacité de permettre à d’autres d’en devenir les auteurs, sans prétendre en rester les maîtres ?
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