Il faut une singulière dose d’aveuglement pour commenter avec gravité une situation dont on a soi-même méthodiquement aggravé les causes. C’est pourtant l’exercice auquel Emmanuel Macron s’est livré ce soir. À l’entendre, on aurait presque cru un président fraîchement installé à l’Élysée, découvrant avec stupeur les difficultés du pays et cherchant quelques formules pour y remédier. Après des années de pouvoir, ce discours creux, sans aveu, sans cap et sans véritable réponse, résume à lui seul l’épuisement d’une présidence.

La France n’a pas basculé dans le désordre en une seule journée. Elle y a été conduite par une longue succession de renoncements, de décisions mal préparées et de promesses sans lendemain. Emmanuel Macron en porte la responsabilité première. Il a présidé à l’affaiblissement de l’État, à la dégradation du lien social et à l’aggravation d’un sentiment désormais largement partagé. Ceux qui gouvernent ne vivent plus dans le même pays que ceux qu’ils prétendent représenter.

Dette incontrôlée, industrie sacrifiée, services publics à bout de souffle, école malmenée, hôpital épuisé, pouvoir d’achat comprimé, le tableau est connu. À force de demander des efforts aux Français tout en préservant les intérêts les mieux défendus, le pouvoir a creusé un fossé que ses discours ne suffisent plus à masquer. Les Français n’attendent pas une nouvelle leçon de morale présidentielle. Ils attendent des résultats.

Le 17 octobre, révélateur d’une faillite

Les événements du 17 octobre donnent à cette faillite une traduction brutale. Les manifestations ont révélé une colère profonde, nourrie par l’inquiétude sociale et la perte de confiance. Mais les incendies, les pillages et les attaques contre les institutions ont franchi une autre limite. À Limoges, la destruction de l’hôtel de ville, édifice emblématique de la République, dépasse de loin le simple fait divers. Quand on brûle un patrimoine commun, on ne s’attaque pas à une abstraction, on détruit ce que les citoyens ont reçu des générations précédentes et qu’ils devraient pouvoir transmettre aux suivantes.

Aucune injustice ne justifie ces actes. Les commerçants dépouillés, les salariés privés de leur outil de travail, les habitants terrorisés et les agents publics pris pour cible ne sont pas les représentants d’une oligarchie honnie. Ce sont souvent les premières victimes d’un système qui les abandonne déjà. Les prétendus révolutionnaires qui saccagent leurs quartiers et les biens collectifs rendent un immense service à ceux qu’ils prétendent combattre. Ils détournent l’attention des revendications légitimes et offrent au pouvoir un prétexte commode pour esquiver ses responsabilités.

Car la première question demeure celle de l’autorité politique. Comment un gouvernement peut-il laisser une telle dégradation s’installer, puis se présenter en arbitre d’une crise dont il a contribué à créer les conditions ? L’État doit protéger, prévenir, sanctionner. Mais il doit aussi instruire, soigner, garantir la sécurité et permettre à chacun de vivre dignement de son travail. La fermeté ne dispense jamais de rendre des comptes.

Mélenchon et l’exploitation du terrain

Jean-Luc Mélenchon vient ensuite. Il n’est pas à l’origine de cette faillite, mais il sait parfaitement exploiter le terrain qu’elle lui offre. Depuis des années, son discours repose sur la confrontation, la désignation permanente d’ennemis et la dramatisation de chaque conflit politique. En décrivant systématiquement l’adversaire comme une menace absolue, il contribue à rendre acceptable, dans une partie de son camp, l’idée que la violence serait le prolongement naturel de la lutte politique.

Son calcul est transparent ― transformer le mécontentement en levier de conquête du pouvoir, entretenir l’affrontement et se poser en recours lorsque la situation devient intenable. Mais les colères qu’il attise ne lui appartiennent pas. Les travailleurs précaires, les familles qui peinent à boucler leurs fins de mois et les jeunes qui ne croient plus aux promesses de la République ne sont pas des figurants dans une stratégie électorale.

Cette fuite en avant peut d’ailleurs produire exactement l’effet inverse de celui recherché. Chaque commerce pillé, chaque bâtiment public incendié, chaque policier blessé nourrit la demande de sécurité et renforce ceux qui promettent de rétablir l’ordre. Mélenchon peut bien dénoncer les conséquences d’une crise dont Macron porte la responsabilité première ; il ne saurait se dédouaner de sa propre instrumentalisation politique.

Ce que la violence visible ne doit pas masquer

Il reste que les dégâts causés par les casseurs ne doivent pas faire oublier les responsabilités de ceux qui ont conduit le pays à cette impasse. La violence de rue se voit. La destruction lente de l’appareil productif, l’affaiblissement des services publics, la perte de souveraineté et l’accumulation d’une dette qui rétrécit les marges de manœuvre sont moins spectaculaires. Leurs conséquences n’en sont pas moins profondes.

Et pendant que le pays s’enfonce, le président donne le sentiment de poursuivre sa vie dans une bulle. Son apparition au concert de Céline Dion, au moment où la tension montait, a renforcé cette impression de déconnexion. Son intervention de ce soir n’a rien dissipé. Les principes généreux, les généralités et les propositions vagues ne constituent pas une politique. Ils sont le décor verbal d’un pouvoir qui semble avoir perdu jusqu’à la conscience de sa propre responsabilité.

La France n’a besoin ni d’un président qui découvre tardivement la gravité de la situation, ni d’un tribun qui espère convertir chaque désordre en capital électoral. Elle a besoin d’un État qui fonctionne, d’une justice qui sanctionne, d’une école qui transmet, d’une économie qui produit et d’une autorité politique qui assume ses décisions.

Macron a épuisé la confiance par son incapacité à redresser le pays. Mélenchon cherche à transformer cette défiance en instrument de pouvoir. L’un a créé les conditions d’une crise profonde ; l’autre entend prospérer sur ses décombres.

Le drame français tient à cette double impasse. Et ceux qui en paient le prix ne sont ni à l’Élysée ni dans les tribunes de l’Assemblée. Ils sont dans les rues, les ateliers, les écoles, les commerces et les foyers où l’on se demande combien de temps encore le pays pourra tenir ainsi.

La signature

Kamel Bencheikh est un écrivain et intellectuel franco-algérien dont le parcours mêle engagement, réflexion politique et passion pour la langue française. Après une vingtaine d’années en Algérie, puis un long ancrage en France, il s’est imposé comme une voix universaliste, attachée à la laïcité, à l’émancipation individuelle et à l’exigence républicaine. Auteur entre autres de L’Islamisme ou la crucifixion de l’Occident (éditions Frantz Fanon), chroniqueur…

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