Il est des arrangements privés dont les termes soulèvent des questions d’intérêt public. Celui conclu entre Ammar Abd Rabbo et un célèbre homme d’affaires appartient à cette catégorie, dès lors qu’il concerne des publications diffusées par un professionnel de l’information. Selon le compte rendu d’audience signé Jérôme Goulon, Me Jean-Marc Fedida a déclaré, le 14 octobre 2026 devant la 4e chambre, 1re section du tribunal judiciaire de Paris, que le journaliste et photographe franco-syrien avait reçu 40 000 euros dans le cadre d’un protocole prévoyant notamment le retrait de contenus mettant en cause son client.

L’accord, signé le 27 octobre 2023, devait mettre un terme à un différend ancien. D’après les explications de l’avocat de l’homme d’affaires, il comportait la suppression de publications sur Internet, notamment des stories, ainsi qu’un engagement réciproque de non-dénigrement pendant vingt ans. Les signataires s’obligeaient à s’abstenir de toute appréciation calomnieuse, dénigrante, diffamatoire ou injurieuse l’un envers l’autre, dans la sphère publique comme privée. Consacrée à un incident de procédure, l’audience a ainsi permis de revenir sur les conditions financières et les obligations personnelles de cette transaction.

Représentant Ammar Abd Rabbo, Me Eva Lee, collaboratrice de Me Benoît Huet, a insisté sur la volonté de clore près de vingt ans de relations conflictuelles. Selon le récit de l’audience, elle n’a contesté oralement ni le versement de 40 000 euros évoqué par son confrère ni les obligations de retrait qu’il décrivait. Cette absence de contestation rapportée ne constitue pas, en elle-même, une décision du tribunal sur le fond du différend. Le contentieux se poursuit d’ailleurs : d’après l’article, le photographe réclame désormais 120 000 euros dans une procédure concernant des textes consacrés à son passé.

Ce passé demeure au centre d’une autre controverse, liée aux portraits qu’il a réalisés de Bachar al-Assad, de son épouse Asma et de leur entourage. L’accès du photographe à l’intimité familiale du dirigeant syrien et les images qui en sont issues ont alimenté des interrogations sur leur contribution à la communication du régime. Ammar Abd Rabbo conteste toutefois avoir soutenu politiquement la dictature. Lors de l’audience, son avocate a rappelé qu’il n’avait jamais été, selon elle, le photographe officiel de Bachar al-Assad et qu’il avait dénoncé les crimes commis par ce pouvoir.

La polémique a également porté sur sa nomination au grade de chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres, en 2017, sous la présidence d’Emmanuel Macron. En février 2025, la députée Christelle D’Intorni a demandé le retrait de cette distinction, mettant en cause le rôle qu’elle lui attribue dans la communication du régime syrien. Elle a ensuite souhaité l’ouverture d’une commission d’enquête parlementaire sur les relations entretenues par la France avec l’ancien pouvoir de Damas, en citant notamment le cas du photographe.

La transaction évoquée au tribunal pose néanmoins une question distincte de ces controverses : celle du statut des publications qu’un journaliste accepte de retirer dans le cadre d’un accord financier. Un tel règlement ne suffit pas à établir que les accusations initiales étaient fausses, pas davantage qu’il ne renseigne à lui seul sur les motivations de leur auteur. Il appelle, en revanche, une explication sur la frontière entre démarche d’information et conflit personnel. Ammar Abd Rabbo affirmait en 2017 que « le photographe est investi d’une mission de vérité par le public ». Cette exigence engage aussi la clarté avec laquelle un professionnel rend compte des conditions de publication (et de retrait) de ses propres accusations.

Emmanuelle Raybach

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