Par Eduardo Rihan Cypel, Ancien député de Seine-et-Marne
Les Presses universitaires de France (PUF) viennent de relancer leur collection « Sociologies », fondée en 1977 par Raymond Boudon et François Bourricaud, sous l’impulsion du sociologue Gérald Bronner. Pour ouvrir cette nouvelle série, le choix s’est porté sur un texte célèbre de Georg Simmel, Les problèmes de la philosophie de l’histoire, traduit et préfacé par Boudon dès 1984.
Sociologue et philosophe allemand, Georg Simmel (1858-1918) est né à Berlin et mort à Strasbourg. On le connaît surtout pour des ouvrages postérieurs, notamment sa Philosophie de l’argent (1900), où il montre comment l’économie monétaire rend possible la liberté individuelle tout en transformant en simple calcul ce qui relevait jusque-là de la vie personnelle. Les problèmes de la philosophie de l’histoire est pourtant l’un de ses tout premiers textes, publié dès 1892, peu après son premier ouvrage de sociologie, donc avant l’étude sur l’argent, puis considérablement remanié en 1905 et en 1907, cette dernière édition servant de base à la traduction française.
Simmel y examine la manière dont l’histoire peut prétendre à une validité scientifique. Pour lui, les faits historiques ne nous sont jamais donnés tout faits. On les construit, avec des catégories et des points de vue qui trient dans le passé ce qui compte et ce qui ne compte pas. L’historien ne restitue donc pas le passé tel qu’il fut. Il en propose une lecture cohérente, à partir de valeurs et de significations. C’est le sujet connaissant qui fait ce travail (on reconnaît ici l’influence de la philosophie de la connaissance de Kant), et c’est ce qui distingue les sciences historiques des sciences de la nature, puisqu’elles s’intéressent au sens et à ce que chaque phénomène a d’unique. Simmel prolonge ici Wilhelm Dilthey. Tous deux s’inscrivent dans le grand débat de l’Allemagne de la fin du XIXe siècle, qui se demande si les sciences humaines peuvent être de vraies sciences sans copier le modèle des sciences de la nature.
Dans sa préface, Simmel pose la question suivante : comment, à partir de notre expérience vécue, sommes-nous conduits aux constructions théoriques que nous appelons l’histoire ? Il entend montrer que cette transformation est plus radicale que ne le croit la conscience naïve, d’où sa critique du réalisme historique, contre l’ambition qu’affichait l’historien Ranke de décrire le passé « tel qu’il s’est réellement passé ». Croire que l’histoire reproduirait le passé tel qu’il fut, c’est commettre, selon lui, la même erreur que le réalisme en art, qui croit recopier la réalité sans voir que cette copie est déjà une stylisation.
Dès ses premières pages, Simmel avance une idée restée célèbre. À moins de réduire l’histoire à un simple « spectacle de marionnettes », elle se ramène tout entière à des processus mentaux. Il en tire une théorie du « comprendre » (Verstehen). Comprendre un discours ou une connaissance ne suppose pas de percer les motifs de celui qui parle, alors que comprendre une action suppose au contraire de saisir l’intention qui l’anime. Cette intuition annoncera, chacun à sa manière, la sociologie compréhensive de Max Weber et la phénoménologie sociale d’Alfred Schütz.
Simmel s’attache aussi aux lois historiques, qu’il oppose fermement aux lois mathématiques. Il refuse de voir dans les sciences exactes l’horizon vers lequel l’histoire devrait converger. Boudon lit dans cette approche une forme d’individualisme méthodologique, notion qui n’a chez Simmel rien de l’atomisme qu’on lui prête parfois. Les grands processus historiques viennent de ce qui se passe dans la tête des individus. Mais ces états d’esprit dépendent eux-mêmes des circonstances et de l’environnement. On rejoint là ce que Weber appellera plus tard les structures, qui se renforcent par les actions mêmes qu’elles rendent possibles. Boudon rapproche tout cela des lois de Kepler, qui décrivent des régularités sans en faire une nécessité métaphysique. C’est une voie moyenne entre le naturalisme et la métaphysique de l’histoire.
Pour résumer l’intérêt de ce livre, on se reportera au dernier paragraphe de la longue introduction de Raymond Boudon. Il y rappelle que Simmel a posé, dans les Problèmes, des « questions épistémologiques essentielles » qui touchent directement les sciences humaines d’aujourd’hui, et qu’il serait du plus grand intérêt, pour la consolidation de ces disciplines, que les réponses qu’il y esquisse soient reprises, approfondies et rendues plus rigoureuses. Une conclusion qui, plus de quarante ans après sa rédaction, garde toute son actualité.
Saluons et remercions donc Gérald Bronner de relancer cette grande collection. Elle fera du bien en ces temps difficiles, en nous donnant des clefs nouvelles pour comprendre le monde social, et pour agir sur lui.
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