Yves d’Amécourt est viticulteur, ancien élu local de Gironde (Conseiller Général, Maire , Président d’EPCI, Conseiller Régional) Vice-Président de Nouvelle-Energie, animateur du groupe « agriculture, forêt, pêche, ruralités », membre du Conseil d’orientation de l’Institut Thomas More. Il est l’auteur de « L’humain, l’écologie et la politique » aux Éditions du Bien Commun. Il défend une écologie qui ne sépare plus l’homme de la nature. En dialogue avec les travaux de Marc Le Chevallier, il plaide pour une écologie de l’attachement, de la liberté et de la responsabilité, où l’on protège mieux ce que l’on connaît, cultive et transmet.

Il arrive que l’on ouvre un livre et que l’on éprouve cette sensation délicieuse d’arriver dans un paysage que l’on ne connaît pas et où, pourtant, tout nous semble familier. Le chemin n’est pas le nôtre, les arbres ne sont pas disposés de la même manière, la lumière tombe autrement sur les collines, mais quelque chose nous dit que nous sommes déjà passés par là. Une idée surgit que l’on avait soi-même poursuivie ; une intuition répond à une autre ; des mots différents finissent par désigner les mêmes choses. Les pensées, comme les rivières, empruntent parfois des vallées éloignées avant de se rejoindre.

C’est le sentiment que j’ai éprouvé en découvrant le rapport de Marc Le Chevallier publié par l’Institut Thomas More, L’écologie des liens – Réconcilier le citoyen, la nature et le territoire. Quelques mois plus tôt paraissait mon livre L’humain, l’écologie et la politique et je viens d’achever un nouveau texte, Transmettre, sous-titré Sortir de l’écologie des limites pour entrer dans l’écologie du vivant.1

Ces trois textes ne sont pas nés ensemble et ne prétendent pas dire la même chose. Mais ils se rencontrent autour d’une même conviction : nous ne réconcilierons pas l’Homme avec la nature en les opposant. Nous ne protégerons durablement ni nos paysages, ni nos campagnes, ni nos forêts, ni nos rivières en expliquant à l’Homme que la meilleure chose qu’il puisse faire pour la planète serait de s’effacer. Il faut au contraire renouer les fils qui relient l’Homme au territoire qu’il habite, à la nature qu’il transforme et qui le transforme, aux générations qui l’ont précédé et à celles qui lui succéderont.

Cette conviction, pour ma part, est née moins dans les livres que dans les vignes. Depuis bientôt trente ans que je suis vigneron, j’ai appris qu’il existe des métiers qui vous guérissent assez vite de l’illusion de la toute-puissance. On peut choisir un cépage, préparer un sol, tailler, semer de l’herbe, protéger les grappes, suivre la maturation, consulter sur son téléphone des prévisions météorologiques d’une précision que nos grands-pères auraient prise pour de la sorcellerie ; on ne commande toujours ni au gel d’avril, ni à l’orage de juillet, ni à la sécheresse d’août. La nature conserve le dernier mot et, lorsqu’on l’a oublié, elle possède mille manières de vous le rappeler.

Elle enseigne ainsi une vertu que notre époque, grisée par la technique et par la certitude, pratique assez peu : l’humilité.

Depuis bientôt trente ans, je parcours les mêmes rangs de vigne et les mêmes bois. J’y ai vu les vendanges avancer dans le calendrier, les étés devenir plus chauds, les sécheresses s’installer, les châtaigniers dépérir et d’autres arbres prendre progressivement leur place. Le paysage change lentement, presque imperceptiblement, comme vieillissent les visages que nous aimons : on ne remarque rien d’un jour à l’autre et, soudain, une photographie ancienne nous révèle le temps qui a passé. Le changement climatique n’est donc pas pour moi une abstraction. Je le vois, je le mesure parfois, je le subis certaines années.2

Mais la vigne m’a appris autre chose : le vivant ne cesse jamais de chercher un chemin. Il s’adapte, bifurque, invente de nouveaux équilibres. Et l’Homme lui-même appartient à cette aventure. C’est là, me semble-t-il, que commence l’un des grands malentendus écologiques de notre époque.

Depuis un demi-siècle, nous avons beaucoup appris à mesurer ce que l’Homme prélève à la planète, ce qu’il consomme, ce qu’il transforme, ce qu’il rejette. Cette comptabilité était nécessaire et nous a permis de prendre conscience de dégâts que nos sociétés avaient parfois refusé de voir. Mais, à force de ne compter que ce que l’Homme retire à la nature, nous avons presque oublié de regarder ce qu’il est capable de lui rendre.

Car l’Homme prélève, certes, mais il plante aussi. Il cultive, greffe, taille, entretient, sélectionne, irrigue, protège, restaure, invente et transmet. Regardons simplement la France depuis le ciel : ses bocages, ses vignobles, ses prairies, ses forêts cultivées, ses canaux, ses étangs, ses terrasses méditerranéennes, ses vergers, ses chemins bordés de haies. Presque rien de tout cela n’est une nature vierge et personne pourtant ne songerait à dire que ce n’est pas la nature. C’est une nature habitée, façonnée par cette longue conversation entre les hommes, le climat, les sols, les plantes et les animaux que nous appelons un paysage.

Voilà pourquoi j’essaie, dans Transmettre, de déplacer le regard : passer d’une écologie des limites à une écologie des capacités, d’une écologie des stocks à une écologie des flux et, surtout, d’une écologie de la culpabilité à une écologie de la responsabilité. Car ces deux derniers mots, qui semblent parfois voisins, regardent en réalité dans des directions opposées. La culpabilité regarde ce que nous avons fait ; la responsabilité regarde ce que nous allons faire. La première cherche volontiers un coupable ; la seconde oblige à chercher une solution. L’une peut finir par paralyser ; l’autre commande d’agir.

Et pour agir, encore faut-il croire en l’Homme.

C’est le sens de cette conviction qui m’accompagne depuis plusieurs années : l’écologie n’a pas besoin de moins d’Homme ; elle a besoin de l’Homme. Non pas d’un Homme prométhéen devenu maître absolu de la création, autorisé à tout faire au prétexte qu’il saurait tout. Cette arrogance serait aussi dangereuse que le renoncement. L’écologie a besoin d’un Homme beaucoup plus modeste : elle a besoin d’un jardinier.

Cette figure du jardinier, que l’on retrouve dans la réflexion de Marc Le Chevallier, me paraît particulièrement féconde. Le jardinier ne règne pas sur son jardin : il le fréquente. Il sait où le soleil arrive le matin, où l’ombre demeure l’après-midi, où l’eau s’accumule après l’orage, où la terre sèche trop vite, où le gel descend les nuits claires d’avril. Il sait surtout qu’il ne sait pas tout. Chaque année dément une certitude de l’année précédente et lui rappelle que la nature est moins un mécanisme qu’il faudrait régler qu’un monde vivant avec lequel il faut composer.

Le jardinier est en cela presque l’exact contraire du technocrate. Le technocrate regarde une carte ; le jardinier regarde la terre. Le premier connaît la parcelle par sa référence cadastrale, sa couleur sur un zonage ou son classement dans un inventaire ; le second sait où l’eau passe lorsque l’orage éclate, où pousse l’orchidée que personne n’avait répertoriée, où batifole l’azurée du serpolet, quel vieil arbre abrite la chouette et quel fossé, que l’on croyait inutile en juillet, sauvera peut-être le chemin en novembre.

L’un possède le dossier ; l’autre possède l’expérience. L’un examine. L’autre regarde.

Il ne s’agit surtout pas d’opposer cette expérience à la science. La science mesure, compare, explique, met en perspective et nous permet précisément de dépasser nos impressions. Mais la connaissance générale n’abolit pas la connaissance particulière. Il existe plusieurs façons de connaître la nature : on peut l’étudier et l’on peut vivre avec elle. Nous avons besoin de celui qui connaît la forêt depuis son laboratoire comme de celui qui y travaille depuis quarante ans. Le malheur commence lorsque l’un estime qu’il n’a plus besoin d’écouter l’autre.

Je me demande d’ailleurs si une partie du malentendu écologique contemporain ne vient pas de cette distance. L’écologie politique moderne s’est largement développée dans une société de plus en plus urbanisée, au moment même où une part croissante de la population s’éloignait du contact quotidien avec les animaux, les cultures, la forêt et les saisons. Il y a là un paradoxe qui mérite d’être médité : jamais nous n’avons autant parlé de nature depuis que nous sommes si nombreux à vivre loin d’elle.

La distance favorise parfois l’idéalisation. Vue de loin, la nature devient volontiers un monde dont l’Homme devrait s’absenter : une forêt sans bûcherons, une campagne sans tracteurs, une montagne sans troupeaux, une rivière sans ouvrages, une mer sans pêcheurs. Cette aspiration procède souvent d’un amour sincère de la nature, mais elle peut conduire à imaginer une nature qui n’existe guère, en tout cas dans les vieux paysages européens façonnés depuis des millénaires par la présence humaine.

Celui qui vit quotidiennement avec la nature la connaît autrement. Il sait qu’elle est belle et cruelle, généreuse et avare, fragile et extraordinairement puissante. Il sait que le renard mange la poule, que le chevreuil écorce le jeune arbre lorsqu’il perd le velours de ses bois, que la rivière déborde et où elle sort de son lit, qu’une seule étincelle suffit pour que la forêt brûle, que le parasite tue, que la grêle peut anéantir en dix minutes le travail d’une année. Il sait surtout que la nature n’est pas un musée. Elle vit, et vivre signifie naître, grandir, se reproduire, lutter parfois, mourir, disparaître et recommencer.

L’Homme participe depuis des millénaires à cette prodigieuse histoire du vivant. Nous l’oublions même lorsque nous parlons de biodiversité. Car si l’activité humaine a détruit des espèces, dégradé des milieux et appauvri certains écosystèmes, elle a aussi créé et entretenu une extraordinaire biodiversité domestique, forestière et agricole.3

Il suffit d’entrer dans une ferme, un verger ou un jardin pour s’en convaincre. À partir de quelques espèces domestiquées, des générations d’éleveurs ont fait apparaître une multitude de races de chevaux, de bovins, de moutons, de chèvres, de volailles et de chiens, chacune portant l’empreinte d’un usage, d’un climat, d’un paysage et d’une histoire humaine. Les jardiniers et les paysans ont fait de même avec les plantes. Songeons à la prodigieuse variété des pommes : rouges ou vertes, douces ou acides, précoces ou tardives, pommes à couteau, pommes à cuire, pommes à cidre, pommes que l’on conservait autrefois tout l’hiver au grenier. Songeons aux poires, aux prunes, aux tomates, aux haricots, aux blés, aux pommes de terre, aux raisins. Rien ou presque, de cette variété que nous connaissons aujourd’hui n’existait avant l’homme.

Le vigneron que je suis sait ce que nous devons à cette patience des générations. Cabernet franc, cabernet-sauvignon, merlot, malbec, petit verdot, sauvignon, sémillon, muscadelle, colombard : derrière chacun de ces noms se cachent une histoire, une adaptation, un climat, un sol, une utilisation et des générations d’hommes qui ont observé, sélectionné, conservé et transmis.

S’il est arrivé que l’Homme détruise la biodiversité. Il en a aussi produit une forme particulière, en utilisant l’extraordinaire plasticité du vivant pour faire apparaître et conserver une diversité génétique considérable au sein des espèces domestiquées. Et cette biodiversité façonnée par l’Homme est aujourd’hui elle-même menacée par l’uniformisation.5

Lorsqu’une vieille variété de pomme disparaît parce que personne ne la plante plus, lorsqu’une race locale s’éteint parce que personne ne l’élève plus, ce n’est pas seulement un fruit ou un animal qui disparaît : c’est une bibliothèque que l’on brûle. Une variété ancienne contient la mémoire d’un climat, d’un sol, d’une maladie à laquelle elle résiste mieux qu’une autre, d’une sécheresse qu’elle supporte, mais aussi d’un goût, d’une cuisine, d’un village, parfois d’une famille. La biodiversité n’est donc pas seulement sauvage ; elle est aussi cultivée. Et elle nous enseigne que l’Homme peut appauvrir le vivant lorsqu’il l’uniformise, comme il peut l’enrichir lorsqu’il cultive sa diversité.

C’est pourquoi, entre l’image d’un Homme prédateur qui croirait que tout lui appartient et celle d’un Homme indésirable qui devrait s’effacer pour que la nature retrouve ses droits, je préfère une troisième voie : celle de l’Homme qui habite.

Habiter est un très beau verbe. Il suppose à la fois la présence et l’attachement.

C’est ici que l’intuition de Marc Le Chevallier rejoint celle du philosophe britannique Roger Scruton et son concept d’oikophilie, littéralement l’amour du chez-soi. Le mot paraît savant ; l’idée est vieille comme le monde. Nous prenons soin de ce que nous aimons et nous aimons généralement mieux ce que nous connaissons.4 « Être né quelques part » comme le chantait Maxime Le Forestier.

On ne s’attache pas à une « unité paysagère » : on s’attache à un paysage. On ne se souvient pas d’un « corridor de biodiversité » : on se souvient du chemin creux que l’on empruntait enfant. On ne raconte pas à ses petits-enfants l’histoire d’une « masse d’eau superficielle » : on leur raconte la rivière où l’on allait pêcher avec son grand-père. Une forêt dans laquelle on a marché enfant n’est pas seulement un stock de carbone, une vigne plantée par son père n’est pas une surface agricole utile, un vieux chêne n’est pas seulement un réservoir de biodiversité, un clocher n’est pas un équipement cultuel et un chemin de halage n’est pas une infrastructure de mobilité douce.

Il existe heureusement des choses qui échappent au vocabulaire administratif. Elles ont un nom infiniment plus simple : chez nous.

Ces deux petits mots disent peut-être davantage sur l’écologie que bien des rapports. Car « chez nous » ne signifie pas seulement que ces choses nous appartiennent. Cela signifie, plus mystérieusement, que nous leur appartenons un peu. Elles existaient avant nous et, si nous faisons correctement notre travail, elles existeront après. Nous ne sommes alors plus seulement propriétaires : nous devenons dépositaires.

Et apparaît naturellement le mot qui, à mes yeux, relie tout le reste : transmettre.

Nous naissons tous héritiers. Avant d’avoir produit quoi que ce soit, nous recevons une langue que nous n’avons pas inventée, une histoire que nous n’avons pas vécue, des paysages que nous n’avons pas dessinés, des routes que nous n’avons pas construites et des arbres que nous n’avons pas plantés. Nous recevons des savoirs, des maisons, des institutions, des œuvres d’art, des recettes de cuisine, des cépages, des chansons, des cathédrales et des souvenirs. Même notre liberté est un héritage.

Nous sommes héritiers avant d’être propriétaires

Cette idée devrait être au cœur de toute pensée écologique. Car l’héritier n’est pas seulement celui qui reçoit ; il est celui qui reçoit en sachant qu’un jour il transmettra.

Le forestier le sait mieux que personne. Lorsqu’il plante un arbre, il accepte une chose devenue presque extravagante dans notre civilisation de l’immédiateté : ne pas profiter lui-même de tout ce qu’il entreprend. Il plante aujourd’hui ce qu’un autre récoltera. Il travaille pour un visage qu’il ne connaît pas. À une époque où quelques secondes d’attente devant un écran nous semblent déjà interminables, planter un chêne est presque un acte de résistance philosophique. C’est une déclaration de confiance dans l’avenir.

La vigne appartient au même monde. Celui qui plante aujourd’hui prépare des vendanges qu’il ne fera peut-être pas toutes. Il choisit un cépage en pensant au climat qu’il fera dans vingt ou trente ans. Il entretient un sol dont il n’est, au fond, que l’usufruitier d’un moment. Le paysan, le vigneron et le forestier vivent ainsi au milieu des générations : les morts ne sont jamais très loin, les enfants non plus.

Voilà pourquoi la véritable question écologique n’est peut-être pas de savoir comment laisser le monde intact. Le monde n’a jamais été intact. Les fleuves changent de lit, les forêts avancent et reculent, les espèces migrent, les climats évoluent ; les hommes bâtissent, plantent, défrichent, reboisent, creusent des canaux et dessinent des paysages.

La vraie question est : que voulons-nous transmettre ?

Et transmettre ne signifie pas conserver sous cloche. Cela signifie accompagner le vivant.

Prenons l’eau. Nous avons pris l’habitude de la regarder comme un stock alors qu’elle est d’abord un voyage. Elle tombe du ciel, entre dans la terre, rejoint une nappe, ressort par une source, devient ruisseau, rivière, fleuve ; elle est absorbée par une racine, monte dans une plante, devient sève, feuille, raisin, puis repart vers l’atmosphère. La nature fonctionne ainsi : elle circule, transforme et recommence.

Le carbone lui-même, que notre époque ne sait plus prononcer sans inquiétude, devient par la photosynthèse feuille, racine, bois, humus, blé ou raisin. Quelques molécules d’eau, quelques molécules de dioxyde de carbone, un rayon de soleil, et la lumière devient matière. Lorsque je marche au printemps dans les rangs de vigne et que les premières feuilles apparaissent, je ne vois plus seulement la promesse d’une récolte : je vois le soleil prendre corps et le carbone devenir paysage.

Notre écologie gagnerait peut-être à retrouver le sens de l’émerveillement avant celui de l’interdiction.

Elle y retrouverait aussi le sens des liens. Une haie ralentit l’eau, retient le sol, abrite des oiseaux et des insectes, stocke du carbone, protège une culture du vent et dessine un paysage. Une mare conserve l’eau, accueille des amphibiens, participe à la biodiversité, peut fournir une réserve contre l’incendie et raconte parfois l’histoire d’une ferme. L’administration les classe dans des cases différentes ; le vivant, lui, les additionne.7

Le vivant relie ce que l’administration sépare

Cette constatation conduit naturellement à la subsidiarité. Mes années de maire m’ont appris que celui qui est près du problème ne possède évidemment pas toute la vérité, mais qu’il voit des choses que celui qui est loin ne verra jamais. L’agriculteur connaît ses parcelles, le forestier ses bois, le pêcheur sa rivière, l’artisan son métier, l’habitant le chemin de l’eau lorsque l’orage éclate. Ce savoir n’est ni supérieur ni inférieur à celui de l’expert : il est différent. L’expertise apporte la connaissance générale ; l’expérience apporte la connaissance particulière. Une société intelligente réunit les deux. Une société technocratique imagine que la première peut se passer de la seconde.6

 

Nous avons trop souvent remplacé cette confiance par le contrôle, la responsabilité par la procédure, l’initiative par l’autorisation. On ne demande plus : « Que voulez-vous faire ? » mais : « Dans quelle case entre votre projet ? » La subsidiarité est pourtant beaucoup plus qu’une technique d’organisation administrative : elle est une philosophie de la confiance. Elle consiste à faire confiance à ceux qui font, à demander à l’État de fixer les grandes règles, de protéger le bien commun, de garantir l’équité et de contrôler lorsque c’est nécessaire, mais de ne pas prétendre remplacer ceux qui vivent, travaillent, connaissent et agissent.

Faire avec plutôt que faire à la place.

C’est ici que l’écologie des liens rejoint ce que j’appelle une écologie de la liberté, car il n’existe pas de véritable responsabilité sans liberté. On peut contraindre quelqu’un à respecter une norme ; on ne peut pas le contraindre à aimer un paysage. On peut imposer une réglementation ; on ne peut pas décréter l’attachement.

Or l’immense adaptation qui nous attend ne se fera pas depuis quelques bureaux. Elle demandera des millions d’initiatives : planter des arbres, restaurer des sols, retenir l’eau, entretenir les forêts, sélectionner de nouvelles variétés, inventer des technologies, adapter les maisons, transformer les industries, produire une énergie abondante et décarbonée. Aucun ministère ne fera cela seul. Aucune administration n’en aura toute l’imagination. Aucun décret n’en aura toute la force. Il faudra des chercheurs, des ingénieurs, des paysans, des entrepreneurs, des forestiers, des élus, des associations et des familles.8

Il faudra donc de la liberté et, avec elle, de la responsabilité. Une liberté sans responsabilité devient caprice ; une responsabilité sans liberté devient obéissance. Lorsqu’elles marchent ensemble, elles font naître cette chose magnifique et fragile sans laquelle aucune société ne peut durablement vivre : la confiance.

Voilà pourquoi j’aime le verbe choisi par Marc Le Chevallier : retisser.

Notre société ressemble parfois à une étoffe dont nous aurions patiemment défait les fils. Nous avons séparé l’agriculture de l’alimentation, la production de la consommation, la ville de la campagne, l’école du territoire, l’énergie de celui qui la produit, le citoyen de celui qui décide, l’Homme de la nature et, peut-être plus gravement encore, le présent du passé et de l’avenir.

Il faut retisser ces liens : relier l’enfant au paysage où il grandit, le consommateur au paysan qui le nourrit, l’habitant à l’énergie qu’il utilise, le citoyen à la décision qui le concerne, la science à l’expérience, la liberté à la responsabilité et, finalement, ceux qui ont reçu à ceux qui recevront.

L’écologie cesse alors d’être un catalogue d’interdictions pour redevenir ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : une manière d’habiter le monde.

Habiter. Peut-être est-ce finalement le plus beau mot de toute cette histoire.

Nous habitons une maison, une rue, un village, un paysage, un pays. Et nous habitons la Terre. Nous ne la possédons pas davantage qu’un voyageur ne possède l’auberge où il passe une nuit. Nous sommes là pour quelque temps seulement. D’autres étaient là avant nous ; d’autres viendront après. Cette fragilité pourrait nous rendre tristes. Je la trouve au contraire rassurante : elle remet nos vies à leur juste place et nous rappelle que nous ne sommes ni le commencement ni la fin de l’histoire.

Nous sommes des passeurs.

Voilà pourquoi l’écologie ne devrait pas être une politique de la peur, mais une politique de l’espérance. Elle ne devrait pas annoncer aux enfants que le monde finit, mais leur apprendre qu’un monde leur est confié. Elle ne devrait pas leur dire qu’ils sont coupables d’être nés, mais leur montrer ce qu’ils ont reçu, leur apprendre à le connaître, à l’aimer, à le faire fructifier et, un jour, à le transmettre.

C’est peut-être là que se rejoignent finalement L’écologie des liens, L’humain, l’écologie et la politique et Transmettre. Le premier nous invite à retrouver les liens, le deuxième à remettre l’Homme au cœur de la politique, le troisième à regarder au-delà de nous-mêmes. Le lien nous attache, la liberté nous rend responsables et la transmission nous oblige.

Tous trois nous ramènent ainsi au même endroit : la maison. Cette maison que nous n’avons pas construite seuls, que nous transformons en l’habitant et dont nous ne sommes jamais que les dépositaires provisoires ; cette maison dont les murs portent encore les traces de ceux qui nous ont précédés et dans laquelle courront demain des enfants qui ne sont pas encore nés.

Nous avons reçu le monde sans l’avoir demandé et nous le quitterons sans l’emporter. Entre les deux, il nous appartient de l’habiter, de le comprendre, de le cultiver et de l’aimer.

Et puisque nous ne pouvons pas le garder, aimons-le suffisamment pour avoir envie de le transmettre.

Notes et références

  1. Marc Le Chevallier, « L’écologie des liens. Réconcilier le citoyen, la nature et le territoire », Institut Thomas More, rapport n° 37, septembre 2026.
  2. GIEC, Sixième rapport d’évaluation, Groupe de travail II, Climate Change 2022: Impacts, Adaptation and Vulnerability, 2022.
  3. FAO, The State of the World’s Biodiversity for Food and Agriculture, J. Bélanger et D. Pilling (dir.), Rome, 2019.
  4. Roger Scruton, Green Philosophy: How to Think Seriously About the Planet, Atlantic Books, 2012 ; voir également Marc Le Chevallier, op. cit.
  5. FAO, The State of the World’s Biodiversity for Food and Agriculture, 2019, notamment les développements sur l’érosion de la diversité des cultures et des races d’élevage.
  6. Traité sur l’Union européenne, article 5, paragraphe 3, principe de subsidiarité ; voir également Marc Le Chevallier, op. cit., sur l’action territoriale.
  7. INRAE, travaux sur les services écosystémiques des haies et des paysages bocagers ; voir également OFB, ressources sur les haies et la biodiversité.
  8. GIEC, Climate Change 2022: Impacts, Adaptation and Vulnerability, chapitres consacrés aux adaptations agricoles, 2022.

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