Le parcours de l’équipe de Saint-Etienne en coupe d’Europe des clubs champions fut, dans la France de 1976, bien davantage qu’un évènement footballistique : un phénomène de société. À cinquante ans de distance Hervé Joly, spécialiste d’histoire sociale auquel on doit des travaux importants sur le patronat ou l’école polytechnique, revient sur les joueurs qui formèrent l’équipe des « Verts ». Il dresse dans son livre Les perdants magnifiques. Génération Saint-Étienne 1976 un portrait de groupe saisissant qui donne à voir ce qu’était le football professionnel et le gouffre qui le sépare de notre temps. Olivier Dard l’a interrogé pour la NRP.
NRP : Vous racontez être âgé de 9 ans et demi à l’époque et un peu à l’écart de cette « fièvre verte ». J’en avais pour ma part 12 et j’étais un supporter acharné des « Verts ». Pourquoi vous être intéressé à cette histoire ?
J’ai grandi loin de Saint-Etienne, je n’étais pas licencié dans un club de football, mais j’ai vécu avec intensité cette ferveur verte. L’épopée était à l’école un grand sujet de conversation dans la cour de récréation et, lorsque je jouais au foot avec des copains, celui qui allait dans les cages était « Curko » et le buteur Revelli ou Rocheteau. Je ne suis pas très sûr d’avoir vu la fameuse finale de 1976 en direct, du moins dans son intégralité, car, un mercredi veille d’école, mes parents, pas très fervents de sport, ont dû m’envoyer au lit. Mais j’en ai tellement entendu parler que j’ai l’impression de l’avoir vue. Ce livre est un peu un retour sur ma propre histoire et sur ma relation avec cette équipe mythique. 1976 est l’année où j’ai rempli mon premier album Panini et je connaissais le nom, l’âge ou le parcours de tous les joueurs par cœur. J’ai pour habitude, à partir d’une démarche prosopographique, de dresser des portraits collectifs. Après les 180 hommes de la promotion 1901 de l’Ecole polytechnique dans un livre précédent, j’ai eu envie de faire le portrait d’une équipe de footballeurs et de m’interroger sur ses processus de recrutement. Ils obéissent à une sélection encore plus sévère, même si elle repose bien sûr sur d’autres critères. On peut néanmoins trouver des similitudes, comme la reproduction de père en fils, l’exigence de précocité ou le caractère aléatoire d’une carrière. J’aurais pu choisir d’autres équipes marquantes, comme le Stade de Reims des années 1950 ou l’Olympique de Marseille de 1993, mais, malgré la défaite, aucune n’a plus marqué les mémoires que celle de Saint-Etienne 1976. Dans ma génération et dans d’autres, nous sommes nombreux à pouvoir encore réciter la composition Curkovic-Janvion-Piazza-Lopez, etc. Les cinquante ans de recul m’ont permis d’accéder à des documents du club, versés aux archives municipales de Saint-Etienne, ou à des sources généalogiques pour retracer les trajectoires familiales des joueurs. J’ai pu en même temps interroger beaucoup de protagonistes de cette épopée, des joueurs aujourd’hui septuagénaires ou certains membres de leur entourage.
NRP : Tout l’intérêt de votre livre, une véritable recherche centrée et construite sur la carrière footballistique, donne à voir des parcours de vie. Comment avez-vous travaillé ? En particulier pour mener les riches et nombreux entretiens qui jalonnent cet ouvrage ?
J’ai été beaucoup aidé par la confiance accordée par l’équipe du musée des Verts autour de son fondateur Philippe Gastal qui est en lien avec tous les acteurs de cette épopée. Plusieurs ont accepté, malgré les nombreuses sollicitations dont ils sont encore l’objet, de témoigner pour un projet universitaire un peu décalé par rapport aux demandes habituelles. La connaissance documentaire préalable que j’avais acquise, par le dépouillement de la presse, par la reconstitution d’ascendances familiales ou de trajectoires migratoires qu’ils méconnaissaient parfois, les a convaincus du projet. J’ai aussi eu le souci de ne pas me limiter aux joueurs qui avaient participé à la finale ou même à l’épopée européenne en général. Je me suis aussi intéressé à ceux qui auraient pu en être, jeunes amateurs locaux ou stagiaires extérieurs de cette génération qui ne s’étaient pas imposés dans l’équipe, ou anciens joueurs professionnels du club partis avant sous d’autres cieux. Dans ce monde impitoyable du football de haut niveau, certains en avaient encore les larmes aux yeux d’être passés à côté de l’aventure.
NRP : Quelles sont les origines des futurs joueurs de l’ASSE et pourquoi ces jeunes garçons sont-ils devenus footballeurs ? Un héritage familial ?
Un premier point frappant est que les joueurs de l’équipe de 1976 ne sont pas des Stéphanois ou même des Ligériens, à l’exception d’un seul, qui a manqué la finale pour blessure, Gérard Farison, resté ouvrier et joueur amateur jusqu’à l’âge de 27 ans. Les autres joueurs français sont arrivés jeunes, entre 16 et 19 ans, à Saint-Etienne, avec un statut officiel ou non de stagiaires, de diverses régions de la métropole ou de l’outre-mer pour le Martiniquais Gérard Janvion. Certains avaient déjà fini leurs études ou leur apprentissage et avaient commencé à travailler, d’autres étaient encore lycéens. Ils évoluaient encore dans des petits clubs amateurs, tout juste repérés dans des sélections régionales cadets ou, pour les plus avancés, déjà sélectionnés en équipe de France juniors. Le recruteur de l’ASSE, Pierre Garonnaire, qui les avait découverts lors de ses multiples déplacements longtemps associés à son emploi de représentant en maroquinerie, se rendait dans les familles pour inviter les joueurs à venir faire, aux vacances de Pâques en général, un premier stage d’une semaine à Saint-Etienne tous frais payés. Ils avaient d’emblée l’opportunité extraordinaire de s’entraîner avec l’équipe professionnelle et de côtoyer leurs idoles Georges Bereta, Robert Herbin ou Salif Keita. Si le stage se passait bien, Garonnaire revenait à la charge pour leur faire signer un contrat dit de non-sollicitation qui permettait à l’ASSE de se les réserver et pour convaincre les parents de ces jeunes encore mineurs à l’époque de les laisser partir à l’intersaison pour Saint-Etienne ; il leur faisait miroiter, avec une poursuite d’études possible, de vivre du football avec un salaire qui était au départ équivalent d’un SMIC. Si quelques familles font traîner une année, comme celle de Larqué pour qu’il passe d’abord son bac à Pau, Garonnaire se heurte à peu de refus. Le prestige de venir dans le meilleur club français, régulièrement champion de France ces années-là, est considérable. Dans ces milieux plutôt populaires, on n’attend pas grand-chose des études et on ne prend guère de risques à essayer de faire échapper un fils à la condition d’ouvrier qui lui est promise. La plupart de ces familles ont déjà une grande proximité avec le football. Beaucoup de pères, d’oncles, de grands frères ont été ou sont des footballeurs de bon niveau, avec une certaine notoriété dans leur région. Plusieurs peuvent espérer les voir accomplir ce qu’ils n’ont pu qu’approcher eux-mêmes, comme le père de Santini qui a été stagiaire au FC Sochaux pour ne pas être conservé ou celui de Merchadier qui a fait quelques matchs de 1ère division avec le Toulouse FC sous licence amateur sans jamais se voir proposer de contrat professionnel. Celui de Rocheteau, attaquant local vedette, n’a jamais voulu quitter l’exploitation ostréicole familiale d’Étaules pour évoluer plus haut que la 5e division. Plusieurs pères, comme ceux des frères Revelli qui a laissé son nom au stade de sa commune près de Gardanne, de Santini qui a emmené sa petite ville de Fesches-le-Châtel jusqu’en 3e division, ou de Larqué à la Jeanne d’Arc Le Béarn à Pau, sont d’infatigables animateurs, d’entraîneurs à présidents, de leur club. Leurs fils, qui ont baigné dans l’ambiance des stades depuis leur petite enfance, sont à leur façon des héritiers qui cherchent à dépasser le père. Comme dans les dynasties de polytechniciens, on observe ici des formes de reproduction.
NRP : Votre ouvrage évoque bien entendu les campagnes européennes de l’ASSE mais vous insistez aussi sut tout ce qui précède la réussite : les stagiaires, l’équipe réserve, puis l’équipe type. Comment s’opèrent les étapes de ce cursus honorum ?
En arrivant à l’ASSE pour s’entraîner tous les jours avec les professionnels – ce qui rend, malgré les promesses de Garonnaire, les poursuites d’études difficiles et aucun stagiaire encore lycéen n’obtient d’ailleurs son bac –, les stagiaires sont placés d’emblée dans les meilleures conditions qui rendent jaloux les joueurs amateurs locaux. A défaut jusqu’en 1973 de centre de formation installé, ils sont logés dans deux appartements loués par le club en ville ; ils ont table ouverte dans un restaurant à midi et sont payés pour vivre du football. Ils disputent la coupe Gambardella avec les juniors, qu’ils sont six futurs joueurs de l’épopée à remporter en 1970. Sauf les plus jeunes comme Christian Lopez arrivé à 15 ans, ils sont intégrés d’emblée à l’équipe réserve qui évolue à partir de 1969 en 3e division, dans la seule limite la première année, dont Bathenay est l’étonnante victime en 1971, d’un maximum de trois joueurs mutés. La réserve est complétée par des amateurs locaux qui vivent mal, après des années au club, d’être moins bien traités, à devoir travailler à côté pour vivre et à s’entraîner à part le soir, et de devoir laisser la place à ces stagiaires, même s’ils ont brillé le dimanche précédent, pour se contenter de l’équipe 3. Les stagiaires sont aussi ceux que l’on recommande prioritairement, s’ils n’ont pas déjà été sélectionnés avant leur arrivée, pour l’équipe de France juniors, avec le fameux stage Gillette près d’Annecy en début de saison qui permet de constituer l’équipe définitive. Ce sont aussi eux qu’on envoie faire, dans les meilleures conditions sportives, leur service militaire au Bataillon de Joinville. Enfin, ces stagiaires ont la chance, à une époque où les équipes n’évoluent qu’avec un unique remplaçant sur le banc (« 12e homme »), de débuter en équipe professionnelle, en général comme titulaires, à la faveur d’une indisponibilité d’un cadre. Certains brillent d’emblée et, comme Hervé Revelli ou Bathenay à 19 ans, ne quittent plus l’équipe ensuite. D’autres, comme Janvion ou Rocheteau, ne font que d’épisodiques incursions peu convaincantes, retournent en réserve pour plusieurs mois, avant de s’imposer définitivement trois ans plus tard. Et, même si la génération 1968-1972 des stagiaires Garonnaire a connu une réussite exceptionnelle, j’évoque d’autres oubliés qui, pour des raisons diverses, blessures, manque de sérieux, mésentente avec l’entraîneur, etc., n’ont pas percé et sont repartis sans gloire à un niveau amateur dans leur région d’origine. Le football de haut niveau repose sur un processus de sélection très sévère, où talent et chance d’être là au bon moment se mêlent inextricablement.
NRP : Que nous apprend l’équipe type de l’ASSE de 1976. Quelles qualités permirent à cette « Génération 1976 » d’aller en finale à Glasgow ? Quelles étaient aussi ses faiblesses puisque cette performance européenne ne fut pas renouvelée ?
La force de l’équipe de l’ASSE 1976 est son collectif patiemment construit, une notion qui n’existe plus dans le football moderne où il faut s’imposer tout de suite et où les équipes sont souvent chamboulées à chaque intersaison. Aucun joueur de l’équipe n’est arrivé au club après 1972. Même les deux étrangers, le gardien yougoslave Curkovic et le défenseur argentin Piazza, étaient là depuis quatre ans. Non francophones au départ, ils s’étaient parfaitement intégrés dans le club et dans la ville, avec lesquels ils ont gardé jusqu’à aujourd’hui des liens étroits. Les joueurs français, venus des quatre coins de l’Hexagone et des Antilles pour Janvion, ont été formés ensemble et constituaient un collectif très soudé. Herbin les avait tous connus comme coéquipiers avant de les entraîner. Le tout de cette équipe était plus que la somme des parties. Ils étaient tous de très bons joueurs, mais il n’y avait aucune individualité qui écrasait les autres. Rocheteau est certes resté dans les mémoires comme « L’Ange Vert », mais il venait à 20 ans tout juste de gagner sa place de titulaire. La quasi-totalité des joueurs ont été internationaux, mais ils sont peu nombreux à s’être imposés durablement en équipe de France. Larqué en est resté à 14 sélections, Bathenay à 20, etc. Après Bereta en 1974, alors qu’il vient d’être exfiltré à Marseille après n’avoir goûté qu’au début de l’épopée européenne, aucun joueur stéphanois n’est désigné « Joueur de l’année » par le magazine France-Football. En 1975, leur est préféré Jean-Marc Guillou passé d’Angers à Nice et, en 1976, le jeune nancéen Michel Platini, qui n’ont pourtant rien gagné. Après la défaite de Glasgow, l’ASSE a encore remporté le titre de champion de France et l’équipe restée inchangée la saison suivante – le club était devenu le plus riche de France et les joueurs ne s’expatriaient pas encore à l’étranger – a pu participer à une troisième édition consécutive de la coupe des clubs champions. Mais le parcours s’est arrêté cette fois-ci dès les quarts de finale face au FC Liverpool. La limite de cette épopée est que l’ASSE n’a pas réussi à battre un club allemand ou anglais, échappant par ailleurs aux clubs italien ou espagnol.
L’équipe de 1976 était plutôt jeune et pouvait espérer rester au firmament européen pendant de nombreuses années. Mais, à l’époque, pour participer à la coupe des clubs champions, il faut être champion, titre qui échappe à l’ASSE en 1977. Et pendant cette saison, le capitaine Larqué est écarté de l’équipe et il quitte le club à 30 ans dans la foulée. Ensuite, les joueurs partent les uns après les autres à chaque intersaison et l’ASSE abandonne sa politique de promotion interne. La génération suivante des stagiaires de Garonnaire n’a, à Larios près, pas connu la même réussite et le retour à des recrutements extérieurs de joueurs expérimentés est marqué par quelques échecs, à l’image du passage éphémère du Lyonnais Lacombe en 1978.
NRP : Que sont les « Verts devenus et en quoi leur « reconversion professionnelle » fut-elle difficile ?
Les joueurs sont partis les uns après les autres dans des clubs moins prestigieux ; seul le jeune Paris-Saint-Germain, qui a accueilli Larqué, puis Bathenay, Rocheteau et Janvion, affichait des ambitions qu’il a mis du temps à concrétiser. Ils n’ont plus connu les frissons d’une aventure européenne équivalente. Plusieurs ont tenté ensuite d’embrasser la profession d’entraîneur, mais seul Santini s’y est imposé durablement, jusqu’à l’équipe de France. Les reconversions ont pu être, pour des joueurs qui à l’époque n’avaient pas amassé des fortunes, chaotiques. À l’ASSE, la génération 1976 est restée une référence un peu encombrante pour les générations suivantes, mais le club, s’il a pu faire appel à eux pour diverses fonctions d’entraîneur principal ou adjoint, ou de conseiller sportif, ne leur a jamais donné les clefs du camion. Rien d’équivalent à la manière dont la même génération au Bayern s’est emparée, avec Beckenbauer, Hoeness et Rummenigge, durablement des commandes du club.
NRP : L’histoire de l’ASSE s’incarne dans ses joueurs mais aussi dans différents noms : Pierre Garonnaire, le recruteur, Robert Herbin, l’entraîneur, Roger Rocher, le président. Quelle furent la place et le rôle de ces hommes dans la réussite du club ?
Ce trio est bien sûr essentiel par sa longévité. Il est en fait un quatuor, avec le secrétaire général Charles Paret, venu de Casino, qui gérait toute l’administration avec deux secrétaires jusqu’à sa disparition à la fin 1977. Les organigrammes des clubs étaient alors très resserrés. Garonnaire n’était devenu salarié de l’ASSE qu’en 1970 à 54 ans pour s’occuper du recrutement et des déplacements. Herbin n’avait pour adjoint que l’entraîneur de la réserve. Rocher partageait son temps avec son entreprise de BTP qu’il a un peu délaissée, au point qu’elle dépose son bilan en 1979. Ce trio amputé de son gestionnaire rigoureux a tenu jusqu’à l’éclatement de l’affaire de la caisse noire en 1982 qui a été un drame pour le club.
Olivier Dard
Olivier Dard est professeur d’histoire contemporaine à Sorbonne Université et spécialiste d’histoire politique. Spécialiste de l’histoire des idées et des forces politiques, en particulier des courants conservateurs, libéraux, nationalistes, populistes, réactionnaires et technocratiques, il a publié de nombreux ouvrages portant sur Février 1934, l'OAS, le salazarisme ou la synarchie. Mais aussi des biographies de Charles Maurras, Bertrand de Jouvenel, Jean Coutrot. Il a codirigé des dictionnaires du conservatisme, des populismes ou du progressisme et de nombreux collectifs dont les plus récents portent sur l’anticommunisme et l’ordre moral.
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